L’appel
au désert est inscrit au cœur de l’Église.
Non pas sous la forme d’une nostalgie pour un passé
qui fut glorieux, mais comme la seul condition d’un avenir
où Dieu continuera d’agir toujours aussi puissamment.
Le désert est une structure théologique fondamentale
de l’Église qui, avant le retour de Jésus
à la fin des temps ne saurait jamais être évacuée.
Et
cela depuis toujours. Il est le lieue où l’Église
naît et grandit. En Abraham, appelé à
une vie de nomade, en Moise et le peuple libéré
d’Égypte, lancée sur les routes d’un
interminable exode, de désert en désert, le
Peuple de Dieu a progressé à travers les âges.
Le désert reste inscrit dans sa mémoire, il
peuple ses souvenirs, il hante ses projets. A chaque tournant
de l’histoire sainte, des juifs sont poussées
au désert pour y revivre la Pâque, et y prépare
un nouveau passage. Jésus, à son tour, irrésistiblement,
au moment d’inaugurer sa mission, est conduit par l’Esprit
de Dieu en solitude, comme tous les Pères qui savaient
par expérience que les chemins Dieu se préparent
au désert, et que les fruits de Esprit y sont conçus.
L’Église
aussi reste toujours adossée au désert, aujourd’hui
encore. Elle y plonge ses racines comme en un terroir de Dieu,
en la terre maternelle d’Exode et de la Pâque.
Elle y a ses arrières, à partir desquels elle
peut opérer. Elle ne craint pas, à certains
moments, de s’y retirer en recul, d’y accuser
une distance, de s’y recueillir un instant pour mûrir
les paroles qu’elle prononcera à la face des
hommes d’autant plus vigoureusement qu’elle les
aura d’abord entendues de la bouche de Dieu. Elle peu
alors paraître marginale, provoquer l’étonnement,
susciter même la haine, cette haine évangélique
qui lui est promise par Jésus de la part du monde.
Mais elle ne saurait jamais douter que le lieu de sa pertinence
à partie liée avec le désert des Prophètes
et de Jésus, où elle est sans cesse convoquée
pour prendre tout sa mesure de sa consistance.
Vous le voyez déjà, cette part du désert,
qui en devrait être étrangère à
aucune vocation chrétienne, est prise en charge d’une
façon plus significative, par la vie religieuse, et
d’une façon plus pressante encore, conformément
à une tradition qui remonte jusqu’aux tout premier
temps de l’Église, par les moines, et par ceux
et celles que nous appelons des contemplatifs.
Mais
pour quoi faire ? que se passe-t-il au désert ? Se
passe-t-il seulement quelque chose ? Précisément,
il est important que quelque chose se passe, que quelque chose
advienne à celui qui s’y retire.
C’est parler
un peu légèrement du désert chrétien
que le comparer à un refuge où l’on se
mettrait à l’abri de certains dangers ; ou même
d’utiliser à son propose ce qui a été
fait l’image de la serre dont les conditions privilégiées
permettaient l’éclosion et la maturation particulièrement
précoces de fleurs et de fruits spirituelles. On ne
vient pas au désert pour être tranquille, pour
jouir d’une certaine paix, censée facilité
ce qu’on espère être une vie d’intimité
avec Dieu. Images trop lyriques un peu paresseuses, et franchement
insuffisantes du désert chrétien.
Ni
abri, ni refuge, ni serre, le désert est plutôt
un creuset où, grâce à un certain feu,
qui sera à la fois celui des passions et celui de l’Esprit
Saint, un métal noble sortira, purifié de ses
scories, où un nouvel alliage verra le jour, audacieux,
neuf , inconnue jusqu’à présent. Ou, pour
employer une image biologique et biblique à la fois,
de désert une matrice où, dans les douleurs
inévitables d’un enfantement, un nouveau prêtre
viendra un jour, l’homme nouveau, créée
en Jésus-Christ, dans la justice et la sainteté.
Si
je cherchais une définition plus moderne pour le désert
de la vie religieuse, je l’emprunterais volontiers au
titre d’un lire écrit par un célèbre
psychiatre américain et consacré aux hôpitaux
psychiatriques ; Un lieu où renaître.
C’est aussi la définition de l’Église,
et, en même temps, celle de toute communauté
religieuse.
Mais
de quelle naissance ou renaissance s’agit-il? Cet être
nouveau sera un être en communion, et cela dans une
double direction, la communion fraternelle et la communion
avec Dieu.
D’abord un mot bref sur la communion fraternelle, car
je voudrais m’étendre au peu sur l’autre
communion (1), Dieu ne voue jamais quelqu’un
à demeure solitaire. Même pas l’ermite,
et je dirais : surtout pas l’ermite, qui est appelé
à devenir un être communion et de toute première
grandeur, selon la célèbre formule du vieil
Évagre de Pontique « séparé de
tous et uni à tous». Dieu appelle à une
communauté, à une Église concrète
, même au désert. C’est au désert,
au témoignage de la Bible, que le premier Qahal-ekklèsia
a été constitué. Quahal-ekklèsia,
rendu dans le latin de la Vulgate par congregatio, mot que
saint Benoît appliquera à la communauté
monastique , et qui, à la travers lui, sera appelé
à une fortune exceptionnel, puisque le mot fait encore
partie aujourd’hui du vocabulaire courant de la vie
religieuse.
Je
me contenterai d’attirer votre attention sur l’admirable
canon 602 qui, dans le nouveau Code, fait immédiatement
suite aux trois conseils évangéliques d’obéissance,
de pauvreté et de célibat. Cette place de choix,
le législateur a voulu la consacrer à la vie
fraternelle.
La
vie fraternelle, propre à chaque institut, qui unit
tous les membres dans le Christ comme dans une même
famille particulière, doit être réglée
de façon à devenir pour tous une aide réciproque
pour que chacun réalise sa propre vacation. Qu’ainsi
par la communion fraternelle, enracinée et fondée
dans l’amour, les membres soient un exemple de la réconciliation
universelle dans le Christ.
L’un
des témoignages principaux de la vie religieuse où
qu’elle se présente est celui de la réconciliation
que le Christ opère entre le frères d’une
même Église. A ce seul titre, avant de proférer
une parole ou de créer des œuvres, elle est déjà
; apostolique. Elle signifie et réalise l’Église.
Mais
cette réconciliation en suppose une autre, celle de
chaque frère avec le Seigneur, dans une rencontre,
pour laquelle le désert offre un terrain particulièrement
apte, et même plus, le lieu propre, puisqu’il
est le lieu théologique où Dieu a choisi de
conduire son Peuple pour s’y donner à lui.
|
Un
lieu de pauvreté |
| Mais
pourquoi le désert? Non
pas que celui-ci facilite les choses, en écartant un
certain nombre d’obstacles distrayants, je l’ai
déjà insinué. Mais parce que le désert
est appelé à provoquer la crise, et, pour ainsi
dire, à forcer l’événement que Dieu
souhaite faire advenir à chacun ses enfants.
Comment le désert provoque-t-il
l’événement ?
La
Bible décrit le désert comme une «terre
sèche, altérée et sans eau». Celui
qui s’y aventure, toujours conduit par l’Esprit
de Dieu sous peine de témérité, ne se doute
généralement pas à quelle épreuve
il s’expose.
La
lune de miel y est de très courte durée.
Bientôt
ne restent que la désolation, l’esseulement, le
manque de vivres et de nourritures terrestres, et, en même
temps, le ciel de plomb, le sable aride ou dans les déserts
nordiques le brouillard impénétrable et le crachin
désespérant, Dieu qui se dérobe, parfois
à la longue de jour et d’années. Mais surtout,
l’homme lui-même qui se lasse, qui se décourage,
parfois s’effondre, contraint qu’il est de vivre
comme réduit à sa plus simple expression, faisant
jour après jour l’expérience cuisante de
sa pauvreté, de sa faiblesse, de son impuissance radicale,
au de-delà de toute ce qu’il aurait pu supposer,
de son évidente inutilité.
Nombreux
et divers sont les terrains où cette faiblesse peu se
manifester en moi, mais le fait est qu’elle se manifeste
toujours et c’est là la tactique et
la sainte ruse de Dieu là où je suis le plus vulnérable,
au défaut de ma cuirasse, là où je suis
totalement démuni, au point extrême et presque
mortel de ma faiblesse, où il en reste plus qu’un
seul espoir, celui de baisser enfin les armes et de capituler
devant Dieu, c’est-à-dire, de m’exposer,
de me livrer à sa miséricorde, acceptant d’être
relayé par la grâce à l’endroit et
au moment précis où j’étais sur le
point se sombrer.
En
décrivant ainsi la crise provoquée par le désert,
et qui prélude à l’événement,
je ne force pas la note, je pèse chacun de mes mots.
Il en serait facile de l’illustrer par de nombreux passages
empruntés à la plus ancienne littérature
monastique qui, hélas, ploie encore trop souvent sous
le soupçon d’ascétisme volontariste
à outrance, alors qu’elle offre les pages
les plus admirables et les plus anciennes de ce que nous appelons
maintenant la pauvreté ou l’enfance spirituelle.
Toutes
ces humbles tentatives d’ascèse, bien loin d’être
des prouesses dont l’homme pourrait se prévaloir,
n’ont qu’un seul but, le brisent du cœur de
celui qui s’y risque. Brisement de cœur c’est
le mot ancien : diatribè tès kardias, contritio
cordis.
Qu’est-ce à dire
?
A travers l’expérience du désert, l’ascète
en herbe est progressivement amené au constat que la
vie qu’il voulait y mener dépasse entièrement
ses forces. A commencer par le célibat et en continuant
par les veilles, les jeûnes, le travail, sans oublier
la vie fraternelle et le support des autres. Laissé à
lui-même, il est radicalement incapable de tout cela,
Dieu vient briser le miroir de son idéal de perfection,
dans lequel il aimait à jeter de temps à autre
un furtif coup d’œil. Mais surtout, Dieu a brisé
son cœur. Il est réduit à si peu de chose,
et ne sait plus par quel bout s’en sortir.
Cette crise affectera
aussi, et de préférence même, la prière
dont il avait tant attendu, et jusqu’à la foi.
Avant de devenir jubilation, il a prière, elle aussi,
traverse un désert d’où Dieu est apparemment
absent, mais qui est le vestibule obligatoire de toute contemplation
chrétienne. Il serait inutile de vouloir en faire l’économie.
IL n’y a pas de voie rapide pour atteindre Dieu, ni
de prière sans peine, sans attente, sans une humble patience
qui n’en finit pas. Ce creusement peut aller très
loin, et nous dévoiler au plus profond de nous-mêmes
des monstres que nous aurions préféré ne
pas réveiller. Dans la prière, pour peu que
l’effort soit persévérant, l’Église,
et surtout le contemplatif, se trouvent affrontés à
leur part l’athéisme, celui qui n’est pas
le propre des incroyants, mais que chacun porte douloureusement
au fond de lui. Aussi curieux que cela puisse paraître
avant d’être expert en choses de Dieu, le moine
est d’abord expert en athéisme, il se retrouve
fraternellement à côté de tous ceux qui
doutent et qui ne réussissent pas encore à s’abandonner
à la douceur de Dieu, il sait par expérience quel
est ce creuset de la foi, et comment y œuvre la main de
Dieu, nous dépouillant de toutes nos idoles. Dans le
contemplatif affronté à sa nuit, c’est l’Église
qui accepte l’épreuve de la foi dans toute son
amplitude.
Cette
épreuve du désert d’autres spirituels préféreront
la décrire avec des image différentes : la nuée
ou la nuit, mais qui toutes se réfèrent à
la même expérience spirituelle. Celle-ci atteint
l’homme jusque dans ses racines, mettant à nu des
plages tellement sensibles vulnérables de sa personnalité
qu’à vue humaine, il semble alors parfois
frôler passagère le déséquilibre,
le type de folie qu’il porte en puissance da son psychisme.
Certaine manifestations de la fameuse acedie -aceda-
qu’un Évagre, grand maître au désert,
analysera en détail se rapprochant curieusement des symptômes
de cet ébranlement inférieur que très pudiquement
tous appelons aujourd’hui dépression nerveuse.
Si
l’aide d’un guide expert est alors sûrement
nécessaire pour vérifier à chaque instant
que c’est toujours l’Esprit Saint qui pousse en
de tels retranchements, il n’y a pas lieu de s’étonner,
et encore moins de prendre peur. Car le salut est alors tout
proche. Plus que jamais Dieu sauvera. Réduits à
notre extrême faiblesse, à une espèce de
point mort, nous sommes enfin mûrs pour nous laisser
faire, pour nous laisser relayer par la grâce miséricordieuse
et infiniment puissante. |
Un
lieu où renaître |
Car
Dieu a maintenant les mains libres pour agir, et son œuvre
est toujours un miracle, la merveille de l’homme nouveau,
recréé en Jésus-Christ.
Dans
sa Vie de saint Antoine, saint Athanase détaille longuement
l’horreur des tentations qu’eut à subir le
Père des moines, jusqu’au jour où Dieu intervient
en sa faveur. Antoine, depuis de longues années reclus
dans son tombeau, qui lui tenait lue de solitude, en sort et
se présente devant la foule émerveillée,
Et voilà comme l’évêque d’Alexandrie
décrit, d’une plume qui tressaille un peu et frise
le lyrisme, cet homme nouveau qui se tient sur le seuil de son
désert. Il faut l’écouter avec un rien d’humour,
mais qui n’entame en rien la densité du vocabulaire
employé.
L’aspect
d’Antoine était resté le même ; il
n’était ni engraissé par le manque d’exercice
physique, ni décharné par les jeûnes et
la lutte contre les démons, mais tels qu’on l’avait
connue avant sa retraite. Son âme était pure, ni
resserrée par le chagrin, ni dilatée par le plaisir
; en lui, ni débordement, ni abattement, la multitude
ne le troublait pas, tant de gens qui le saluait en lui donnait
pas de joie excessive ; toujours égal à lui-même,
sous la gouverne de l’esprit, ils se tenait immobile dans
la splendeur de sa nature.
Je paraphrase à
peine pour traduite le dernier membre de phrase (en tô
kata physin), si l’on se rappelle que la nature pour
les Pères grecs, est l’homme nouveau, l’homme
restauré à partir de sa chute, et qui vient d’atteindre
la plénitude de son humanité en Jésus-Christ,
car il n’y a pas de doute, derrière une description
dont certains trait peuvent nous étonner aujourd’hui,
c’est bien cela qu’Athanasse veut nous dire. Pour
« Antoine le désert a été un lieu
ou renaître, le tombeau de la solitude est devenue le
tombeau pascal du Christ, avec qui Antoine vient de ressusciter,
à la suite du Christ, l’homme de Dieu est tout
simplement l’homme dans la splendeur de sa nature, selon
le dessein de Dieu.
Mais au prix de quelles épreuves ! Aussi l’être
nouveau doit-il être décrit moins avec le vocabulaire
philosophique auquel se laisse un peu entraîner Athanase
qu’à l’aide d’un vocabulaire sotériologique,
le vocabulaire du salut, où mention est toujours faite
du péché pardonné, de l’aveuglement
guéri et des plaies dont les cicatrices demeureront à
jamais comme dans le corps ressuscité de Jésus,
mais pour attester désormais la victoire de Dieu est
sa grâce.
L’ascèse du contemplatif et toute ascèse
chrétienne est ainsi d’abord une ascèse
de pauvre, le pauvre qu’il ne cessera jamais d’être
même si un jour, cette étape décisive ayant
été franchie, il se sentira enfin tout entier
pacifier, ayant été défait et refait de
fond en comble, par pure grâce. Il
a frôlé l’abîme de la miséricorde.
Ila appris à céder devant Dieu, à déposer
son masque et ses armes. Il s’est trouvé démuni
devant lui, ne déposant plus rien pour se défendre
contre son amour. Il est vraiment dépouillé et
nu. Il s’est dessaisi de ses vertus, de ses projets de
sainteté. Il ne retient péniblement que sa misère
pour l’étaler devant la miséricorde, Dieu
est devenue vraiment Dieu pour lui, et seulement Dieu, c’est-à-dire
de Sauveur de son péché, il fini même par
se réconcilier avec ce péché, par être
heureux de sa faiblesse. Sa perfection, il s’en désintéresse
désormais ; elle n’est que linge sale aux yeux
de Dieu ( Is 54, 5). Ses vertus, il ne le possède qu’en
lui : elles sont ses blessures, mais pansées et guéries
par la miséricorde. Il en peut que rendre gloire à
Dieu qui travaille en lui et continue sans cesse ses merveilles.
Parmi ses frères aussi, il est un homme nouveau, c’est-à-dire
un ami tendre et doux, que les défauts n’irritent
pas et que les faiblesses trouvent compréhensif, car
il est le premier à être infiniment méfiant
de lui-même, mais follement confiant en Dieu, totalement
suspendu à sa miséricorde et à sa Toute-Puissance.
Contemple-t-il
quelque chose de plus précis au sujet de Dieu ?
Le
connaît-il désormais mieux ? Si on poussait la question
sous cette forme, il ne saurait comment répondre, ou probablement
répondrait-il par la négative. Il a toujours l’impression
d’être plongé dans la même nuit opaque.
Et cependant quelque chose a changé en lui.
Une nouvelle sensibilité s’est progressivement éveillé.
Un étrange pressentiment l’habite.
Il ne connaît ni Dieu, ni le Christ, mais il se surprend
désormais à les deviner, à les reconnaître
presque, à savoir un résidence non seulement dans
la prière, ou en ruminant la parole en Dieu, mais aussi
ailleurs, sur des visages, souffrants ou joyeux, dans les événements
qui se succèdent et dans lesquels il discerne maintenant
une trame et un dessein. Nous seulement il sait maintenant pourquoi
il dit à certaines heures longuement persévérer
dans la prière, mais il commence à sentir comme
d’instinct ce qu’il doit faire ou dire à d’autres
heures, comment il dit se comporter, car il ne vole plus de ses
propres ailes, ni à ses risques et périls.
Il est porté sur les ailes
d’un autre. Il est comme poussé par l’intérieur.
Il découvre qu’il est mystérieusement conduit
: « Ceux qui sont conduits par l’Esprit
de Dieu, son vraiment fils de Dieu » (Rm.8). Il n’a
qu’à se laisser faire. Un autre est à l’œuvre
en lui, un autre y fait merveille. Et il perçoit au plus
profond de lui-même son appel, à la limite du perceptible,
comme un murmure qui est près incessante, comme une onction
comme le dit saint Jean ( 1 Jn2, 27) qui lui enseigne au jour
le jour tout ce qu’il doit faire. |
Un
lieu qui attire la foule |
En
essayant de vous décrire un peu cet homme nouveau qu’il
soit contemplatif ou actif qui naît au désert, je
suis déjà entré très avant, vous l’avez
senti, dans la deuxième partie de mon exposé : la
dimension apostolique de la vie religieuse, rien d’étonnent,
il est inséparable du premier.
Car, pourquoi, un jour, saint Antoine
s’est-il décidé, sans hésitation apparente,
à sorte de sa réclusion et à rompre son silence
?
Tout simplement parce que, devant la porte, il y a avait une foule,
une foule de gens venus de loin et qui réclamais bruyamment
une parole de cet ermite que jusque-là presque enterré
vivant. Et nous voilà, peut-être pour la première
fois, devant un phénomène qui va se répéter
indéfiniment durant toute l’histoire de la vie monastique
et religieuse, et qui illustre à merveille la corrélation
inéluctable entre vie contemplative et vie active, et le
dynamisme intérieur qui accorde l’un à l’autre.
Dans la plupart des cas, le contemplatif ne se donne pas à
lui-même mission et vocation pour quitter le désert
et annoncer la Parole aux autres. Dans la littérature
monastique ancienne, un tel désir et plutôt dénoncé
comme une tentation du malin. Mais, au contraire, c’est
le peuple de Dieu lui-même qui reconnaît ceux qui
a reçu la parole pour lui, qui sort de la cité pour
assiéger le désert, si l’on peut dire, et
forcer les portes de la clôture.
De
cette façon s’instaure au cœur de l’Église
un continuel va-et-vient entre le désert et la cité.
Le moine semble fuir la cité, mais à peine est-il
allé jusqu’au où du désert, à
peine celui-ci commence-t-il à porter quelque fruit,
que la cité se hâte de se
quitter elle-même pour s’enfuit vers lui, s’attachant
à ses pas, lui mendiant une parole, se réclamant
de lui est de sa bénédiction.
Ce
phénomène, qui s’est vérifié
tant de fois, et jusqu’aujourd’hui, dans l’histoire,
rappelle au moins deux choses : d’abord l’importance
imprescriptible de l’étape du désert dans
tout vie religieuse, qu’elle soit contemplative ou apostolique.
Seul celui qui a été transformé
par le désert, seul l’homme nouveau devient cet
aimant qui attire irrésistiblement le Peuple de Dieu.
La
deuxième chose qu’il rappelle, c’est qu’il
existe quelque part un lieu où la frontière entre
le désert et le monde s’efface. Les moines n’ont
pas à retourner au monde. Et le monde n’a pas non
plus à se retire au désert. Il existe un lieu
où les deux ne se posent plus sous la forme d’une
alternative. Dans un saint Antoine, dans tout homme
de Dieu, le désert et le monde coïncident quelque
part ; ce lieu est l’Église. L’Église
est envoyée au monde, et cependant elle n’appartient
pas au monde. Elle ne s’y dilue pas, elle ne se conforme
pas à lui. Pour proclamer la parole, elle peut faire
face au monde parce que qu’elle reste toujours fermement
adossée au désert. Telle est aussi la vie religieuse,
avec sa double dimension contemplative et apostolique.
Ce
qui me reste encore à dire au sujet de la dimension plus
proprement apostolique, je voudrais le faire à partir
de l’expérience monastique qui est la mienne. D’abord
concernant ceux et celles qui mènent une vie qu’on
appelle strictement contemplative, je voudrais essayer de préciser
en quelques notes en quoi et comment ils se sentent, eux aussi,
pleinement apostoliques. |
Un
lien au coeur de l'Église |
| En
insistant sur la nécessaire imbrication dynamique de la
contemplation et de l’action dans la même existence
chrétienne, j’ai peu donner l’impression de
penser que tous les contemplatifs, à l’exemple d’un
Antoine et d’un Benoît, étaient appelés
à quitter un jour leur clôture pour dire une parole.
J’ai hâte de vous dire que telle n’est pas ma
pensée. De fait, comme l’affirme clairement le canon
674 que je vous ai cité en commençant, il a de tout
temps existé, et il existe encore, des contemplatifs, moines
et moniales, qui ne sont pas appelés à partager
explicitement leur expérience avec leurs frères,
et que l’Église entend protéger par son Droit
contre toute ingérence intempestive en sens contraire.
Elle le fait, dit-elle, au nom d’une mystérieuse
fécondité apostolique, inhérente à
la vie contemplative, dont elle veut garantir, l’authenticité.
De
tout temps ces vocations contemplatives sont demeurées
très discrètes. Leur rayonnement extérieur,
à l’exemple de celui de la Vierge Marie, a été
quantitativement peu de chose. Souvent il se réduisait
à un e simple présence, mais d’une extraordinaire
qualité. En particulier, notre Église latine a
connu, surtout au XIV et au XV siècles, une tradition
d’ermites et même de reclus au sens strict du mot,
qui, dans la plupart des cas, à en juger par les vertiges
littéraires qui en restent, fut d’une réelle
qualité. Il y a eut aussi des réalisations moins
heureuses qui expliquent un certain nombre d’abus et une
rapide déclin jusqu’au Concile de Trente, qui s’en
est autorisé pour les passer sous silence dans les textes
officiels.; Jusqu’aujourd’hui où
l’état canonique d’ermite, reconnue comme
faisant partie de l’État de vie consacrée,
vient d’être restauré par le nouveau Code
603
En
quoi consiste cette mystérieuse fécondité
apostolique de la vie contemplative ?
Il faut sûrement prendre en compte la prière d’intercession
dont les contemplatifs se sentent comme chargés : «
Ils prient, dit-on parfois, pour ceux
qui en prient pas ». De même, il est permis
de prendre au sérieux leur désir souvent explicite
de « faire pénitence pour
ceux qui n’en font pas ». Mais cela reste
insuffisant, même si nous avions aujourd’hui à
notre disposition une théologie plus approfondie de l’intercession
ou de la pénitence-réparation que celle sur laquelle
nous sommes encore obligés de nous rabattre.
La
même remarque vaut pour le rôle d’exemple
que joue indubitablement une communauté de contemplatifs.
Car tout cela prier, faire pénitence, donner un exemple
est encore de l’Ordre de l’agir, alors que la fécondité
propre à la vie de contemplative découle d’abord
de son être, de ce qui est advenu au contemplatif, de
cette anthropologie en acte que fut sa Pâque au creuset
de désert, de l’homme nouveau qu’il est devenu
par pure grâce. C’est cela qui est important, sans
qu’il sache comment ni pourquoi pour l’histoire
de salut aujourd’hui, pour que le Règne advienne
dès maintenant. Là aussi est la raison ultime
pour laquelle ses veillées nocturnes ou matinales assument
l’attente qui sommeille dans tant de cœur humains
: que son jeûne exprime la faim de Dieu qui torture l’humanité,
sans quelle le sache ; que son obéissance est vraiment
la Pâque du Christ qui se plonge jusqu’à
aujourd’hui : et que son célibat, qu’il ne
brandit pas plus victorieusement que les autres, élargit
progressivement son cœur jusqu’aux limites de l’univers.
Car
il aime maintenant d’une tout autre façon, au cours
de l’épreuve du désert, son cœur s’est
brisé ; mais plus encore, pour employer l’image
d’un autre saint : il s’est
liquéfié. Il est devenu ce cœur liquide des
saints, dont parlait le Curé d’Ars, cœur
de pierre transformé en cœur en chaire, qui embrasse
l’univers entier, et qui fait de lui un frère universel.
Il n’est plus que bonté et miséricorde,
à l’image de celle qu’il a pu rencontrer
un jour. Et il sent d’instinct comme il est important,
non seulement pour lui mais pour l’Église universelle,
qu’il persévère à demeurer là
où il est, à occuper cette place que Dieu lui
a assignée. Car il le sait, bien au-delà de son
inutilité apparente : au cœur de l’Église,
sa mère, il est l’amour.
Cette
conviction de soutenir mystérieusement le monde ne date
pas de la petite Thérèse, mais remonte jusqu’à
une époque reculée du monachisme, témoin
cet étrange texte d’un reclus palestinien du VI
siècle à qui il avait été révélé
que le monde de son temps reposait sur trois priants exceptionnels.
Il
y a trois hommes parfaits devant Dieu… qui ont
reçu le pouvoir de lier et de délier, de remettre
les fautes et de les retenir. Ils se tiennent debout sur la
brèche pour empêcher que le monde entier ne soit
anéanti d’un seul coup, et, grâce à
leur prières, Dieu châtiera avec miséricorde.
Les prières de ces trois se réunissent pour accéder
au sublime autel du Père des lumières, ils se
félicitent les uns les autres en une commune exaltation
dans les cieux… Ce sont Jean à Rome, Élie
à Corinthe et un autre dans l’Éparchie de
Jérusalem. Et j’ai confiance qu’ils
obtiendront cette grande miséricorde. Oui, ils l’obtiendront.
Amen.. ( Lettres de Barsanuphe et Jean no. 569 ). |
Un
lien de discernement |
Revenant
maintenant à la vie apostolique des religieux dits actifs,
c’est-à-dire de ceux dont je suppose que, d’une
façon ou d’une autre, ils ont traversé l’étape
du désert, et que le désert, après les avoir
transformés, a ré-enfantés au monde, je voudrais,
en guise de conclusion, dire quelque chose sur ce qui est peut-être
la grâce essentielle de cet homme nouveau, restauré
au désert.
Je veux parler du discernement spirituel.
Cette
grâce consiste en une nouvelle sensibilité, capable
de percevoir l’invisible
dans le visible, dans l’expérience
contemplative comme dans l’expérience active. Percevoir
le murmure de l’Esprit,
qui crie en nous : ABBA, Père, et reconnaître
la poussée intérieure du même Esprit qui
invite doucement à passer à l’acte, ne relève
pas de deux organes spirituels distincts. C’est le même
cœur, désormais en état de veille, qui guette,
qui longuement scrute et écoute, et à qui il est
donnée de capter l’action intérieur de l’Esprit
saint, soit que l’esprit prie ne nous, soit qu’Il
invite à accomplir l’œuvre du Père.
Dans
la psychologie de l’homme nouveau, cette capacité
de discerner l’Esprit est, en un certain sens, plus important
que le donc de la prière, ou le don de l’action
apostolique. Car ceux-ci dépendent strictement de la
mouvance de l’Esprit et de la capacité du sujet
à enregistrer celle-ci correctement. Qu’il se laisse
saisir par la prière, ou qu’il se laisse envoyer
pour le témoignage apostolique, c’est toujours
grâce au même Esprit. C’est toujours par la
même onction qu’il se laisse conduire, comme le
dit admirable de saint Bernard son premier biographe lorsqu’il
écrit de lui qu’il accomplissait tout unction
magistra, avec comme maître et guide de l’onction
intérieure de l’Esprit Saint.
Au
contraire, rien de plus stérile, et à la limite
de plus risqué, que de prétendre se livrer à
la prière, ou que de se croire envoyé pour témoigner,
quelle que soit la générosité qui s’y
déplorerait , si l’on est intérieurement
débranché de l’Esprit, si je puis dire,
incapable de le laisser émerger en soi et de le percevoir.
Toute vie contemplative vraie, toute vie apostolique authentique
seraient alors compromises.
L’on
comprend ainsi dans quel sens saint Ignace prétend demeurer
contemplatif dans l’action, lui qui avait hérité
pendant de longs mois entre une cellule de chartreux et la Compagnie
qu’il allait fonder, on pas qu’il demande à
ses compagnons je ne sais quelle gymnastique mentale qui les
obligerait à mêler la méditation à
leur soucis apostoliques. Il attend tout simplement d’eux,
au milieu un service et de l’action, de garder l’oreille
intérieure attentive à la mouvance de Esprit a
plus profond du cœur. Le disciple d’Ignace mais on
pourrait en dire autant de chaque croyant parle et agit en écoutant
ce qui se passe à l’intérieur de lui-même,
en faisant attention aux mouvements de son cœur ; or, dans
ce cœur, Ignace pensait, et en cela il faisait écho
à toute la tradition monastique que seul le désir
de Dieu (ou sa volonté) devait survire, une fois que
le disciple serait devenu indifférent à tous ses
désirs superficiels, ceux qui, chez la plupart, encombrent
le devant de la scène, et étouffent le désir
de Dieu à leur sujet. N’est-ce pas cependant ce
désir de Dieu qui fond et constitue notre identifié
la plus spécifique et la plus riche ?
L’examen
de conscience selon saint Ignace est à comprendre comme
un rouage de ce même processus spirituel, bien au-delà
de ce qu’il est devenu par la suite, un peu victime d’un
moralisme volontariste qui le transforma en une espèce
de bilan des péchés et des bonnes oeuvres, en
compte de profits et de pertes. L’examen de conscience,
ne plus simplement, est ce moment de silence intérieur,
de désert retrouvé qui permet d’ausculter
le cœur à l’état de veille , en train
d’enregistrer fidèlement l’instinct divin
de la grâce, les mouvements du Saint-Esprit en lui, pour
ajuster par rapport à eux tut l’agir humain. Est-il
donc tellement différent de la prière qui elle
aussi, a besoin de la même oreille intérieure pour
se mettre à l’unisson des gémissements de
Esprit ? Le contemplatif dans la prière et le contemplatif
dans l’action se rejoignent dans cette écoute et
ce regard intérieur, dans cette sensibilité nouvelle
de l’homme nouveau, que la tradition appel la diakrisi
ou discrétio, le discernement spirituel.
Condition indispensable pour que le croyant, qu’il prie,
qu’il loue Dieu ou qu’il témoigne de lui,
demeure branché sur l’agir même de Dieu.
Le discernement spirituel est ainsi comme un terrain commun
entre les deux dimensions de toute vie religieuse, et de toute
vie chrétienne, la dimension contemplative
et la dimension apostolique.
Ces deux dimensions prennent leur origine dans la même
réalité spirituelle, douée d’une
oreille dont le tympan vibre à l’unisson du moindre
murmure de l’Esprit, douée d’un regard aussi,
en mesure de percevoir les premières lueurs de la présence
du Seigneur. C’est le discernement spirituel, depuis les
origines de la vie monastique et religieuse, il est leur trésor
caché, et peut-être aussi et pour ma part il s’agit
là d’une conviction profonde ce qu’elles
ont de plus précieux à offrir à l’Église
d’aujourd’hui.
Parvenus
à la fin de notre parcours, nous rejoignons la question
que nous nous posons en commençant, au sujet de la distinction
entre vie contemplative et la vie active : « N’est
aurait-il pas a priori quelque part un terrain commun, une source
partagée ensemble ? » Il
semble bien que oui. Par une voie différente,
nous venons d’aboutir à la même source que
l’Instruction sur «La dimension contemplative à
de la vie religieuse» signalait comme le point de départ
de toute vie spirituelle, et décrivait ainsi : «le
cœur considérer comme le sanctuaire le plus intime
de la personne dans lequel vivre la grâce d’unité
entre intériorité et activité».
Cette
même Instruction rappelait aussi que le but principal
de la formation à la vie religieuse était d’«immerger
le religieux dans l’expérience de Dieu»,
dans le but de favoriser «la pénétration
mutuelle entre intériorité et activité,
de telle sorte que la conscience de chacun cultive le primat
de la vie dans l’Esprit Saint», et ailleurs, elle
définissait ainsi ce que nous avons appelé discernement
spirituel : «Plus le religieux s’ouvrira à
la dimension contemplative, plus il se rendra attentif aux exigences
du royaume, développant intensément son intériorité
théologale, parce qu’il observera les événements
avec ce regard de foi qui l’aidera à découvrir
partout l’intention divine».
En
effet, aussi longtemps que l’expérience du Royaume
n’investit que la souffrance de notre être, nous
éprouvons la double dimension contemplative et active
comme un déchirement, à la limite comme une antinomie
insurmontable. Mais dans la mesure où cette même
expérience nous pénètre en des couches
toujours plus profonds, notre saisie de Dieu et de son Royaume
devient simple et s’unifie. A un certain niveau d’infériorité,
les chemins des croyants ne peuvent pas s’opposer, encore
moins s’exclure. Ils deviennent étonnement proches,
jusqu’à se ressembler comme deux frères.
Et la meilleur part alors n’est plus d’un côté
ni de l’autre. Elle est partout, elle est le trésor
caché au cœur de chaque vocation.
Père
André Louf o.c.s.o.
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Références
(1) Cfr.
André Louf, o.c.s.o. « Vivre en communauté
fraternelle», Vie consacrée, 1984, 135-152.
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