L’obéissance
de l’ermite
Une
question qu’on peut légitimement se poser au
sujet de l’érémitisme renaissant concerne
l’obéissance. Quelle place tient dans la vie
concrète de l’ermite cet l’élément
essentiel à la vie religieuse en général
et à la vie monastique en particulier ? Que signifie
obéir pour un frère qui, même s’il
dépend toujours d’un supérieur et d’une
communauté, s’en va vivre à l’écart,
seul, et organise pratiquement sa vie comme il veut ? L’ermite
doit-il obéir ?
1
Si oui, à qui, et comment, concrètement, obéit-il
?
Une
réponse à cette interrogation dont on devine
bien qu’elle sera positive n’a pas pour seule
raison d’être de «justifier» l’option
l’ermite, elle intéresse également celui-ci.
Ceux qui entendent l’appel du désert n’ont
pas forcément une réponse à toutes les
questions qu’ils peuvent se poser eux-mêmes sur
le nouvel état de vie, pour eux, comme pour tout le
monde d’ailleurs, la vie est première, la théorie
vient ensuite. Mais, il n’est pas nécessaire
heureusement ! de connaître la théorie de respirations,
son importance et ses conséquences, pour commencer
à respirer, il est vrai aussi que cette connaissance
est utile pour apprendre à bien respirer et donc à
mieux vivre. De même l’ermite vivra plus excellemment
sa forme propre d’obéissance s’il sait
mieux pourquoi, à qui et comment il doit obéir.
Prenons le Rège de saint Benoît comme point de
départ de ces quelques réflexions qui en sont
pas l’œuvre d’un érudit, mais se présentent
plutôt comme un témoignage.
Saint
Benoît parle de l’obéissance en deux sens
différents. D’abord dans un sens qu’on
pourrait qualifier d’étroit. Il s’agit
du disciple qui exécute un ordre : ainsi au chapitre
5, au chapitre 68 sur les obéissances difficiles, au
chapitre 71 où il est prescrit aux frères de
s’obéir mutuellement, et ailleurs encore.
Dans
l’hypothèse où je me place d’un
ermite indépendant de sa communauté pour son
travail comme pour le reste, cette forme d’obéissance,
évidemment, ne le concerne pas ou ne le concerne, qu’occasionnellement.
Cependant, disons-le en passant, de ce point de vue il ne
faut pas accentuer la différence entre ermites et cénobites.
Dans un monastère, ce n’est pas on plus à
chaque instant qu’on a à obéir de cette
obéissance-là.
Mais saint Benoît parle également de
l’obéissance dans un sens large. Ainsi,
au début du prologue où il dit que la lâcheté
de la désobéissance nous a éloigné
de Dieu, et qu’on y retourne par l’exercice de
l’obéissance. On peut voir ici une allusion à
la chute à la Rédemption, tous les hommes ont
désobéi en Adam, le Christ, dans la quel en
nous devons nous insérer par notre propre obéissance,
nous retournons à Dieu. C’est toute la doctrine
de saint Paul, développé dans l’Épître
aux Romains, en particulier au chapitre V, qui est sous-jacente
ici.
Et
ce que la Règle de saint Benoît propose, c’est
un projet de vie qui va permettre ce retour à Dieu;
c’est par la fidélité à ce qui
y est prescrit, qu’on va faire acte d’obéissance,
et non seulement en exécutant un ordre précis
d’un supérieur, Benoît, d’ailleurs,
confirme cette façon de voir tout à la fin de
a Règle, en proposant d’autres projets de vie
monastique aux moindres désireux d’obéissance.
Si
obéir consiste à conformer à la volonté
de Dieu par la fidélité à un certain
style de vie, celui qu’offre la vie monastique, l’ermite
est évidemment concerné par toutes ses pratiques.
C’est
ainsi que saint Antoine, exhortant ses disciples à
persévérer dans la vertu, les considères
comme des serviteurs qui doivent à leur maître
une parfaite obéissance. Et cet fidélité
aura pour objet, non seulement les commandements de Dieu le
décalogue mais, comme il le dit, «l’observation
de la sainte manière de vivre qu’ils sont embrassée».
Dans la mesure où leur genre de vie est reconnu
par l’Église et approuvé par le supérieur,
c’est comme si Dieu leur commandait toutes leurs pratiques
qui sont le jeûne, les vieilles, les psalmodie, la prière
continuelle, la garde du cœur (
1) . Nous avons donc ici une première réponse
positive à une question sur l’obéissance
érémitique : l’ermite
obéit en étant fidèle à un règlement
de vie approuvée.
Parmi les observances que je viens de mentionner,
figure la garde du cœur.
Nous
pourrions nos attarder sur cette pratique, qui revêtait
une telle importance chez les moines de jadis. Il s’agit
du «tri» des pensées :
«C’est du cœur que sortent les pensées
mauvaises» (Mt. 15, 19)
Saint
Antoine disait du solitaire qu’il est quitte de trois
combats ; ceux de l’ouie,
de la parole et de la vie, et qu’il
ne lui reste plus que celui de la garde du cœur (des
pensées (2). Mais c’est le plus rude.
On s’aperçoit vite, en effet, dans la solitude,
que si l’on a quitté les choses matériellement,
celles-ci ne sont pas sorties pour autant de la mémoire
ni de l’imagination. Tout remonte à la surface
comme dans l’analyse psychanalytique avec laquelle d’ailleurs
la solitude n’est pas sans analogie. Il faut alors
apprendre à discerner, et avoir ensuite le courage
de trier ; un double courage même parfois
: celui de rejet ce qu’on préfèrerait
garder, et celui de garder ce qu’on
désirerait rejeter. Et il ne s’agit seulement
de refuser les pensées mauvaises, mais
toutes pensées inutiles, tels que les retours stériles
sur le passé et les anticipants sans nécessité
sur l’avenir. Les manquements en ce
domaine (volontaires évidemment : l’ermite, comme
toute le monde, a des «discrétions », et
il est marche vers un idéal) assimileraient au mauvais
ouvrier qui, durant ses heures de travail, s’en irait
flâner à droite et à gauche.
On
sait qu’une des plus constantes tentations des solitaires
d’autrefois était de quitter la cellule.
Le diable n’était jamais à cours d’imagination
pour arriver à ses fins. Il était toujours là
à tirer le moine par le plan de sa mélote, lui
suggérant d’aller ailleurs sous les prétextes
les plus divers et les plus pieux, et relativement souvent,
le solitaire inexpérimenté se laissait
duper.
Dans
un apophtegme (que je cite de mémoire)
deux démons se rencontrent, et l’un dit à
l’autre : «Tu semble bien
fatigué». L’autre répond
: «Je n’en peux plus `a
cause du dur travail qui m’a été départi
: je passe mon temps à transporter les moines de Jérusalem
au mont Sinaï, et ceux du mont Sinaï à Jérusalem».
Pour appliquer cette petite histoire aux pensées on
pourrait la compléter ainsi : le second démon
prend la parole à son tour et dit : «Et
moi je suis encore plus fatigué que toi ; non à
cause de poids mais parce que je dois courir sans cesse. Je
ne m’occupe que, d’un solitaire, d’un seul,
il ne quitte jamais sa cellule, mais je suis toujours en train
de transporter ses pensées d’un endroit à
un autre ».
Nous
avons donc là une forme d’obéissance à
l’usage de l’ermite, qui consiste en somme à
refuser de travailler pour un autre employeur que celui qui
l’a pris à son service. Cet autre employeur,
ce peut-être l’ermite lui-même.
Si notre temps appartient à
Dieu, cela est vrai aussi des pensées. On
peut reprendre ce qu’on croit avoir donnée une
fois la porte fermée, et l’on n’a pas donné
que les mouvements de son corps, mais aussi son cœur
et sa tête.
Mais
ne quittons pas les Pères du désert, et écoutons
Dorothée de Gaza qui va nous indiquer un autre moyen
de pratiquer l’obéissance même lorsqu’on
est seul, bien qu’il ne s’adresse pas uniquement
aux ermites, comme le montrent les exemples qu’il donne.
Il
est possible, dit-il, en un court espace de temps, de retrancher
dix volontés.
Voici
comment : Un frère fait un petite tour, il aperçoit
quelque chose. Une pensée lui dit : «Regarde
la» : mais lui répond «Non, je ne regarde
pas ». Il retranche sa
volonté et ne regarde pas. Il trouve
ensuite des frères en train de parler, une pensée
lui suggère ; «dis, toi aussi ton mot».
Il retranche sa volonté
et ne parle pas. Une autre pensée surgit
alors : «Va donc demander a cuisiner ce qu’il
prépare ». Il
n’y va pas mais retranche sa volonté (3).
A
cette forme d’obéissance on peut en rattacher
une autre, correspondant à ce qu’on nomme aujourd’hui
«l’acceptation de
la réalité objective»,
laquelle, d’ailleurs, constitue, pour le psychologue,
une marque de maturité ; ne pas être comme l’enfant
chez qui le principe de plaisir n’es pas encore dominé
pour le principe de réalité».
Cette acceptation de la réalité objective, a
sa version religieuse qui est l’abandon, bien compris
à la Divine Providence.
En
somme, par ce moyen d’obéir proposé par
Dorothée de Gaza, on
se commande à soi-même et on exécuter
l’ordure ; du moins on essaie, car ce n’est pas
facile. Le Père Charles de Foucauld
avait tracé une clôture symbolique autour de
son ermitage en s’interdisant de la franchir sans raison
majeure. Il est fort possible que certains jours il ait connu
ce que la Règle de saint Benoît nomme l’obéissance
dans les choses difficiles.
Maintenant
il nous faut suivre l’obéissance de l’ermite
dans son cheminement ; car elle est évidemment une
réalité en marche.
Quelles
sont les raisons qu’a le moine d’obéir
?
Pour
le cénobite, ce pourra être
pour que tout aille bien dans sa communauté, et c’est
une des formes de la charité fraternelle,. En effet,
si l’anarchie règne les frères ne trouveront
pas l’ambiance favorable à une vie monastique
normale.
Ici, l’ermite est également
concerné : il doit s’obéir lui-même
pour que tout soit en ordre dans sa maison, et d’abord
dans sa demeure intérieur. S’il ne travaille
pas ; à pardonner ses facultés comme toutes
ses activités, lui non plus ne trouvera pas le climat
nécessaire à l’une vie de prière.
Dans
Dorothée de Gaza, se faisant l’écho de
la tradition monastique, aussi bien cénobitique qu’érémitique,
voit une autre finalité à l’obéissance.
Comme on pue le remarquer, il n’emplie pas le mot «obéissance,
il parle du «retranchement
de la volonté propre» ; cette
volonté de l’homme déchu qui doit céder
le pas à la volonté de l’homme racheté.
Tout
en englobant la simple exécution d’un ordre d’un
supérieur, le retranchement de la volonté propre
va beaucoup plus loin, il implique
une totale dépossessions de soi-même,
et Dorothée de Gaza ajoute au texte cité plus
haut :
Ainsi il (le moine) acquiert une habitude par ces retranchements
répétés, et après les petites
choses, il se met à retrancher même les grandes
avec aisance. De la sorte, il parvient enfin à
n’avoir plus volonté propre (4)
La
formation de l’aspirant à la vie solitaire chez
les Pères consistait justement à lui apprendre,
par l’exercice de l’obéissance,
à mortifier sa volonté propre. Travail
d’ascèse qu’il poursuivrait dans la solitude
lorsqu’il serait suffisamment mûr, et qui lui
permettrait d’écouter la voix de Dieu dans la
silence du désert. «Écouter»
est à comprendre dans le sens où des parents
disent de leur enfant : «Il
ne nous écoute pas», c’est-à-dire
il ne se laisse pas former, éduquer. C’est d’ailleurs
le sens biblique du mot : «Écoute, Israël,
ton Dieu»…«Ils n’est pas écouté
ma voix…» Ainsi, dans la mesure où la volonté
propre se «mortifie»,
l’obéissance chez le solitaire ne disparaît
pas mais elle fait un pas de plus, et c’est un pas de
géant : d’ascétique
elle devient mystique.
Pour
développer un peut cela, je n’ai pas été
chercher de exemples ces Pères du désert. J’ai
puisé ans l’histoire encore caché de la
sainteté du XX siècle. De plus, cet exemple
ne concerne pas une ermite, du moins pas un ermite «officiel».
Il
s’agit d’une religieuse morte à l’âge
de 28 ans, et dont la correspondance, adressée d’un
sana à sa prieure, a été récemment
publiée ( 5), cette jeune
religieuse, qu’on voit montrer, à travers les
lettres, dans l’abandon et la sainteté, parle
de ce qu’elle appelle ses péchés, ses
imperfections, ses misères, et elle écrit :
Avec
insouciance, je continue à «m’amuser ».
Hier soir j’ai reçu un paquet (de chocolats).
J’ai enlevé la ficelle et le papier, décidée
à ne pas ouvrir avant le lendemain, et puis, comme
aucune curiosité ne me poussait à ouvrir, qu’il
n’y avait pas mortification à attendre, j’ai
soulevé le couvercle, constaté qu’il n’y
avait en effet que des friandises. J’ai compris alors
que, tout bas, la grâce m’invitait à ne
pas ouvrir, non pour me mortifier, mais par délicatesse,
parce que c’était une chose inutile. Grossièrement,
brutalement, j’agis, sans prendre le temps, et surtout
sans avoir assez d’amour pour écouter
et comprendre les murmures de l’Esprit. Je
le piétine, l’étouffe (6).
Comme
elle le dit elle-même, il n’y avait chez elle
ni curiosité, ni besoin se mortifier ; ce n’était
pas une questions d’ascèse (l’obéissance
ascétique) mais de délicatesse
(l’obéissance mystique)
c’est-à-dire d’amour pur, de réponse
à la grâce «qui
invite tout bas» d’attention au
«murmure de l’Esprit».
Ensuite elle met en relation ce que nos appellerions une chose
sa importance-soulever le couvercle d’une boîte
! avec l’obéissance du Christ.
Elle
a compris qu’obéir par amour configure au Christ
obéissant. Peu importe l’importance de l’objet
de l’obéissance, celui-ci n’est jamais
que prétexte à aimer. C’est l’amour
qui fait qu’une chose est grande ou petite, et rien
d’autre.
Dans
un autre passage qu’on pourrait qualifier de thérésien,
elle va donne en quelque sort la doctrine de ce qu’elle
vient de vivre, et définir indirectement, et sans s’en
douter, la forme propre de l’obéissance érémitique.
Elle fait allusion aux religieuses qui, comme elle, sont hors
clôture pour des raisons diverses, et elle écrit
:
Les grâces
qui nous sont enlevées nous sont rendues sous une autre
forme. C’est la même vie avec d’autres moyens
; cela ne demande pas davantage de fidélité
parce que ce n’est pas à la règle, ni
aux usages ni à une prieure que l’on a affaire
au monastère ou en exil, mais à l’amour
! Et la fidélité est dans la délicatesse,
la promptitude à fait tout ce qu’il vous dire.
C’est la plénitude… De plus en plus, je
pense que ce n’est plus sous une loi, mais dans l’amour
que je dois vivre maintenant, libre de toute esclavage, de
souvenirs, de moyens, de cadres (7).
On pense à saint Paul : ceux qui sont mûs par
l’Esprit sont quittes envers la loi : il n’y a
pas de loi pour celui qui aime ( cf. Ga, 5, 18 ). Paul aurait
peu dire : il n’y a plus d’obéissance (au
sens où l’on entend d’ordinaire ce mot)
pour le parfait obéissant,
parce qu’il fait tout ce qu’il veut, ne voulant
plus rien d’autre que la volonté de Dieu. Est-il
nécessaire d’ajouter, comme le fait d’ailleurs
saint Paul, que cette liberté se site au-delà,
on en deçà des actes d’obéissance
concrets.
Y-a-il
en ce domaine un danger d’illusion plus grand dans la
vie érémitique ? Peut-être. Cependant
on ne saurait affirmer que ce danger n’existe pas pour
le cénobite puisque saint Benoît le dénonce
dan sa Règle. De même qu’on peut être
parfaitement obéissant sans jamais recevoir d’ordre
d’un supérieur humaine, on peut exécuter
des ordres sans obéir pour autant. L’obéissance
est avant tout un esprit.
Ensuite cette même religieuse découvre une conséquence
essentielle de cette configuration au Christ obéissant,
et elle la condense dans une toute petite formule : Seule-
Silence- Être mère de l’humanité.
Formule
très riche.
Seule : Mais non pas isolé.
Silence
: De même que le silence st inconnue de l’isolement
qui ne peut en posséder que la caricature, le mutisme,
il est inséparable de la solitude. Seul dans le silence
pour écouter la voix de Dieu dans le désert
et se laisser ainsi façonner par l’Esprit. Et
elle sait qu’elle devient ainsi
Être
mère de l’humanité : la configuration
au Christ obéissant confère au chrétien,
même s’il vit seul, sa fécondité
apostolique.
Et
dit « mère »de l’humanité,
parce qu’elles est femme ; un homme
aurait sans doute écrit «père» de
l’humanité. Car cette obéissance
qui fait de nous des fils, nous fait également participer
à la paternité divine. Dans la solitude on sent
très fort ce mystère de paternité qui
s’accomplit en soi au bénéfice de tous
les hommes et qui n’a rien à voir avec la paternalisme.
Il peut prendre la forme de la prière, du sacrifice,
ou de la compassion se traduisant par une réelle souffrance
spirituelle, rendant semblable au Christ cloué sur
la croix et ne pouvant rien faire d’autre que souffrir.
Il n’y a pas de véritable paternité sans
le don effectif de soi.
Ce
serait donc ne rien comprendre à la vie érémitique
que de penser que l’ermite n’a plus à obéir.
L’obéissance, au contraire, est pour lui absolument
impérative. Des actes d’obéissances (qui
peuvent faire abstractions, nous l’avons vu, d’un
supérieur humain) doivent l’amener à un
esprit d’obéissance, ou mieux encore à
un état permanent d’obéissance non pas
faire, mais être, par une ascèse des pensées
surtout, dans le but est l’audition de la voix de Dieu
dans le silence, et la docilité aux sollicitations
de l’Esprit.
Dans
une communauté cénobitique, les moyens de pratiquer
l’obéissance ascétique, chemin vers l’obéissance
mystique, seront partiellement autres que dans la vie solitaire.
Mais ce qui est sûr,
c’est que personne n’est frustré sur les
occasions ; et ce qui ne l’est pas moins hélas,
c’est que nous passons à coté du plus
grand nombre de celle-ci, que nous soyons ermite ou cénobites.
Marcel
Driot
La
Pierre –qui-Vire
F89839 St Léger Vauban