Tome II-Partie - 5 -Chapitre 1
Les charismes ou grâces gratuitement données |
Saint Paul nous parle de ces grâces extraordinaires dans la Épître aux Corinthiens, mi, î : « Il y a, dit-il, diversité de dons, mais c'est le même Esprit... A chacun la manifestation de l'Esprit est donnée pour l'utilité commune. En effet, à l'un est donnée par l'Esprit une parole de sagesse ; à l'autre une parole de science selon le même Esprit : à un autre la foi (1) par le même Esprit; à un autre le don des guérisons par ce seul et même Esprit; à un autre la puissance d'opérer des miracles; à un autre la prophétie; à un autre le discernement des esprits; à un autre la diversité des langues; à un autre le don de les interpréter. Mais c'est le seul et même Esprit qui produit tous ces dons, les distribuant à chacun en particulier comme il lui plaît. » (Voir aussi Rom. , 6.)
Bien au-dessus de tous ces dons ou charismes, saint Paul place la charité : « Si je n'ai pas la charité, tout cela ne nie sert de rien (2) », car nia volonté est tournée en sens inverse de la volonté divine.
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Nature el division de ces charismes |
Comme l'explique saint Thomas (3), la grâce sanctifiante et la charité sont beaucoup plus excellentes que ces charismes, car elles nous unissent immédiatement à Dieu, notre fin ultime, tandis que ces dons exceptionnels sont ordonnés surtout à l'utilité du prochain et le disposent seulement à se convertir sans lui donner la vie divine. Généralement ils ne sont pas essentiellement surnaturels, comme la grâce sanctifiante, mais seulement préternaturels, comme le miracle et la prophétie. Ce ne sont que des signes qui confirment la révélation divine proposée à tous, ou la sainteté des grands serviteurs de Dieu.
Il y a une immense différence entre la surnaturalité de la grâce sanctifiante et la leur. La grâce est essentiellement surnaturelle comme participation dela vie intime de Dieu, elle est par suite invisible, elle n'est pas naturellement connaissable. Tandis que ces signes naturellement connaissables ne sont pas surnaturels par leur essence, niais seulement par le mode de leur production : ainsi la résurrection d'un cadavre lui rend surnaturellement la vie naturelle (végétative et sensitive) sans produire en lui la vie surnaturelle, participation de la vie divine. Le surnaturel de ces signes est donc extérieur et très inférieur à celui de la grâce reçue au baptême.
On voit mieux la nature de ces charismes par la division qu'en donne saint Thomas (4) en suivant le texte de saint Paul cité plus haut.
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Cette division apparaît plus clairement si on l'exprime dans le tableau suivant : |
Grâces gratuitement donées |
1° elles donnent la pleine connaissance des choses divines. |
foi ou certitude spéciale sur les principes parole de sagesse, sur les principales conclusions connues par la cause première.
parole de science, sur les exemples et les effets qui manifestent les causes. |
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Pour instruire le prochain sur |
2° elles confirment la révélation divine. |
par des oeuvres - don des guérisons- don des miracles.
par la connaissance - Prophétie -discernement des esprits. |
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Les choses de la Foi |
3° elles aident à prêcher la parole de Dieu |
don des langues
don d'interprétation des paroles. |
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On voit aisément que saint Paul et saint Jean l'évangéliste excellent dans la parole de sagesse ; saint Matthieu, saint Jacques dans la parole de science; que certains saints ont reçu de façon éclatante le don des miracles, comme saint Vincent Ferrier, d'autres celui de prophétie, comme saint Jean Bosco, d'autres encore, comme le saint Cure d'Ars, le discernement des esprits.
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Application de celle doctrine faite par saint Jean de la Croix |
A ces charismes se rattachent généralement les faveurs extraordinaires qui accompagnent parfois la contemplation infuse, c'est-à-dire les révélations privées, les paroles surnaturelles, les visions, dont saint Jean de la Croix
traite longuement dans la Montée du Carmel, I. II, ch. ix à xxx, en les distinguant avec grand soin de la contemplation infuse, qui, elle, se rattache à la grâce des vertus et des dons ou grâce sanctifiante, comme nous l'avons vu plus haut.
L'enseignement de saint Jean de la Croix sur ce point repose théologiquement sur le traité de la prophétie exposé par saint Thomas, dans sa Somme théologique, IP II" 171 à 175, où (q. 175) il consacre six articles au ravissement qui accompagne parfois la révélation prophétique, comme il peut accompagner aussi la contemplation infuse.
Saint Thomas y explique en particulier que la révélation prophétique peut se faire de trois manières : soit par vision sensible, soit par vision imaginaire, soit par vision intellectuelle; et le prophète lui-même peut être soit en état de veille avec ou sans extase, soit en état de sommeil.
La vision est dite sensible ou corporelle lorsqu'un signe sensible et extérieur apparaît aux yeux ou lorsqu'une voix extérieure est entendue (5). La vision est appelée imaginaire lorsque Dieu, pour nous exprimer sa pensée, coordonne certaines images qui préexistent dans notre imagination ou en imprime de nouvelles (6). Il v a vision surnaturelle intellectuelle lorsqu'il agit immédiatement sur l'intelligence en y coordonnant nos idées acquises ou en imprimant en elle des idées nouvelles, dites infuses (7). Toujours il y a lumière infuse prophétique pour juger surnaturellement de ce qui est proposé, et même cette lumière suffit à elle seule pour interpréter certains signes, comme Joseph interpréta les songes de Pharaon (8).
Il est plus parfait pour le prophète de recevoir une vision en état de veille que dans le sommeil, car il a alors le plein usage de ses facultés (9). La vision dite imaginaire et la vision intellectuelle s'accompagnent parfois d'extase ou d'aliénation des sens (10). L'extase, surtout lorsqu'elle est seulement partielle (aliénation d'un sens et non pas de tous), peut être un effet naturel de l'absorption des facultés supérieures dans l'objet manifesté; l'âme ne peut plus alors être attentive aux choses extérieures (11). Mais lorsque l'extase, au lieu de la suivre précède en quelque sorte la vision ou la contemplation infuse et y dispose, elle mérite le nom de ravissement, et elle est extraordinaire; elle comporte alors une certaine violence qui enlève l'âme aux choses inférieures pour la fixer en Dieu (12).
Notre-Seigneur et la très Sainte Vierge avaient tous les charismes à un degré éminent sans perdre l'usage des sens. On dit de sainte Gertrude qu'elle ne connut jamais la faiblesse de l'extase; il faut dire du Sauveur et de sa sainte Mère que dès le début de leur vie ils étaient au-dessus de l'extase et du ravissement (13).
Saint Jean de la Croix, partant de ces principes reçus chez les théologiens, a bien distingué de la contemplation in/use générale el obscure (15) diflérents modes de connaissance particulière et distincte :
1° les visions, soit sensibles, soit imaginaires, soit intellectuelles (16);
2° les révélations (17);
3° les paroles intérieures (18).
Après les avoir énumérées, saint Jean de la Croix ajoute : « Quant à la connaissance obscure et générale, il n'y a pas de division, c'est la contemplation reçue dans la foi. Celte contemplalion est le but où nous devons conduire l'âme : toutes les autres connaissances doivent y concourir en commençant par les premières, et l'âme doit aller de progrès en progrès en se dépouillant de. toutes (19). »
Suivant l'exemple de saint Thomas (20), nous procéderons du général au particulier, et nous parlerons d'abord des révélations, pour voir ensuite les modes spéciaux selon lesquels elles se manifestent, soit par visions, soit par paroles, ce qui est généralement plus expressif.
De plus, parmi ces faveurs, nous parlerons d'abord de celles plus extérieures, qui visent manifestement surtout l'utilité du prochain et se rattachent plus directement aux charismes ou grâces gratis dalae. Nous considérerons ensuite celles qui sont plus directement ordonnées à la sanctification de la personne qui les reçoit ; c'est le cas surtout de plusieurs paroles intérieures et aussi des touches divines reçues dans la volonté dont saint Jean de la Croix parle en dernier lieu (21). En procédant ainsi du général au particulier, et de l'extérieur à l'intérieur, nous éviterons des redites, et nous nous rendrons mieux compte de l'action divine dans les âmes. Nous verrons que les faveurs extraordinaires, comme la stigmatisation, sont des signes exceptionnels donnés de temps en temps par Dieu pour nous tirer de notre somnolence spirituelle et pour attirer plus fortement notre attention sur les grands mystères de la foi dont nous devons vivre plus profondément chaque jour, en particulier sur le mystère de l'Incarnation rédemptrice (22).
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(1) Il ne s'agit pas ici-de la foi vertu théolog.ale, puisque celle-ci est commune à tous les chrétiens; il s'agit d'une certitude et sécurité spéciale que Dieu accorde à ceux qui doivent transmettre aux autres la parole divine avec une conviction que rien n'ébranle. Celle foi, gralis bila, est donnée à de grands prédicateurs et aussi à des théologiens. Les Salmanticenses disent, De File, disp t, club. IV, n° 113 : s Praedicta tides coufertur ut in plurimUM Doctoribus Ecclesiae cire articulas fidei n tholicae.
(2 I Cor., zut, 3.
(3) P II" q. il!, e. 5.
(4)1* q. Ili , a. 4.
(5) Cf. Il ", q. 174, a . 1, ad 3.
(6) Il' q. 173, a . a, ad I.
(7) Ibid., ad 2.
(8) Ibid., c
(9) II" II", q. 174, a . 1, ad 3.
(10) 11' Il", q. 1714, a .i , ad 3.
(11) Cf. S. Thomas, de Verdoie, q 13, a . 3 : « Cum totaliter anima intendat ad actum unius potentiae, abstrahitur homo ab acte alterius potentiae. » Le mathématicien très ab-orbé par ses calculs, comme Archimède, n'entend plus ce qu'on lui dit, ou ne voit plus ce qu'il a sous les yeux. A plus forte raison la contemplation infuse intense peut produire cet effet.
(12) Cf. Il", q. 173, a . 3, c., sur l'extase partielle ou totale. Ni l'une, ni l'antre, d'ailleurs, n'est nécessaire à la prophétie, ni à la contemplation infuse; cf. ibidem.
(13) Il' Il", q. 175, a . 1, et a. 2, ad 1 : « Raptus addit aliquid supra extasim... scil. violentiam quamdam. n (5) Cf. III', q. la.
(15) La Jlonlée du Carmel, 1. 11, ch. m à vin.
(16) /but., ch. viii à lm.
(17) Ibid., ch. Juif à xxv.
(18) Ibid., ch. xxvi à x
(19) Ibid., L 11, ch. ix, lin.
(20) IP 11", q. 171, 173, 174.
(21) La Montée, 1. II, ch. xxx.
(22) Cf. Éludes Carnblilnines, oct. 1938 : Visions et réeélalions clic: sainte nérèse, par le P. GADIDEL DE Sisrii-MADELEINE, pp. 190-200. (Développement progressif. Classification. -- hôte des visions chez sainte Thérèse. -- Sécurité des visions de sainte Thérèse. -- Conclusion.) -L'auteur montre que dans le Cluiteau inb'rieur (VI" Demeures, ch. ii) les locutions spirituelles sont un des moyens dont Dieu se sert pour « réveiller » l'àme et la préparer aux fiançailles spirituelles. Plus tard elles éclairent la Sainte sur son rôle de fondatrice. Quant aux visions de sainte Thérèse, elles l'éclairent toujours plus sur les profondeurs des mystères de la Sainte Trinité présente en nous et de l'Incarnation rédemptrice. Chez elle. ces visions sont d'abord purement intellectuelles, puis parfois une frange e imaginative s'y ajoute. L'imagination y a un rôle secondaire et réduit. C'est un cas privilégié, et les cas privilégiés sont rares. |
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