Tome II-Partie-4-Chapitre 8
Une forme de vie parfaite: la voie d'enfance spirituelle
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La voie d'enfance spirituelle enseignée par sainte Thérèse de Lisieux a été hautement louée à plusieurs reprises par S. S. Benoît XV et par notre Saint-Père Pie XI, qui a exprimé si souvent sa confiance en la mission providentielle de la sainte pour la formation spirituelle des âmes à notre époque. La voie d'enfance qu'elle nous recommande s'explique par les qualités natives de l'enfant qui doivent se retrouver éminemment dans l'enfant de Dieu. Il y a là une intuition profonde en parfaite harmonie avec ce que la théologie nous enseigne sur la grâce sanctifiante, les vertus infuses et les dons du Saint- Esprit. Nous voudrions rappeler quelles sont les qualités natives de l'enfant, quelles sont les principales vertus de l'enfant de Dieu et ce qui distingue l'enfance spirituelle de l'autre. Il y a là une grande lumière sur la doctrine de la grâce. |
Qualités natives de l'enfant |
Quelles sont d'ordinaire les qualités natives de l'enfant? Malgré les petits défauts qu'on peut noter en lui, on trouve généralement dans l'enfant, mais surtout lorsqu'il a été baptisé et s'il est élevé chrétiennement, la simplicité et la conscience de sa faiblesse.
La simplicité ou l'absence de duplicité est chez lui toute spontanée; il n'y a pas en lui de recherche, d'affectation ; il dit généralement ce qu'il pense et exprime sans détour ce qu'il désire, sans crainte du qu'en dira-t-on. Généralement il ne pose pas, il se montre tel qu'il est. Il a aussi conscience de sa faiblesse, car il ne peut rien de lui-même, il dépend en tout de son père et de sa mère, et c'est d'eux qu'il doit tout recevoir. Cette conscience de sa faiblesse est le germe de l'humilité.
Elle le conduit à pratiquer les trois vertus théologales, d'une façon souvent profonde en sa simplicité. D'abord l'enfant croit spontanément à ce que lui disent son père et sa mère, et assez souvent ils lui parlent de Dieu, ils lui enseignentà prier. L'enfant a naturellement confiance en son père et sa mère, qui lui apprennent à espérer en Dieu avant même qu'il ne sache la formule de l'acte d'espérance, qu'il lira bientôt dans son cathéchisme et qu'il récitera matin et soir. Enfin l'enfant aime de tout son coeur son père et sa mère, à qui il doit tout, et si le père et la mère sont vraiment chrétiens, ils élèvent la vive affection de ce jeune coeur vers le bon Dieu, vers Notre-Seigneur et sa sainte Mère. Dans cette simplicité, cette conscience de sa faiblesse, et cette pratique simple des trois vertus théologales, il y a en germe la vie spirituelle la plus haute. Et c'est pourquoi Jésus, voulant enseigner à ses apôtres l'importance de l'humilité, leur dit en faisant venir un petit enfant au milieu d'eux : « Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez pas et ne devenez pas comme les petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux » (Math., xviii). Ces derniers temps, nous avons vu se réaliser la prédiction de Pie X, n il y aura des saints parmi les enfants » appelés de bonne heure à la communion fréquente.
Plus tard, lorsqu'il arrive à l'âge ingrat, l'enfant perd souvent sa simplicité, la conscience de sa faiblesse, il veut faire l'homme avant l'heure; on remarque en lui de la duplicité, de l'orgueil. Et s'il aime à parler de certaines vertus, c'est moins des vertus théologales que de vertus humaines, comme la force, le.,courage, qui font valoir sa personnalité naissante et une certaine prudence qu'il distingne mal de la fausse et qui peut devenir de la fourberie, pour cacher certains désordres.
La dure expérience de la vie vient ensuite lui rappeler sa faiblesse, il se heurte parfois à l'injustice, ce qui lui montre le prix d'une justice supérieure; il souffre de certains mensonges accrédités; il découvre ainsi le prix de la droiture; finalement, s'il réfléchit, s'il n'a pas cessé de prier un peu chaque jour, il comprend cette parole du Seigneur : « Sans moi vous ne pouvez rien faire », et le sens profond du Pater tzoster lui apparaît de nouveau. Il redit cette prière de son enfance; parfois il reste dix minutes à dire une seule fois du fond du coeur le Notre Père. Il a retrouvé son chemin
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Les principales vertus de l'entant de Dieu |
Or, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus vient nous rappeler que les principales vertus de l'enfant de Dieu sont celles où se retrouvent éminement les qualités natives de l'enfant, moins ses défauts. Cette voie nous apprendra ainsi à être surnaturellement nous-mêmes moins nos défauts.
L'enfant de Dieu doit d'abord être simple et droit, sans aucune duplicité; il doit exclure de sa vie l'hypocrisie, le mensonge, et ne pas chercher à passer pour ce qu'il n'est pas. C'est Notre Seigneur qui le dit dans le sermon sur la Montagne : « Si ton oeil est simple, tout ton corps sera dans la lumière » (Matth., vi, 22). C'est-à-dire si le regard de ton esprit est droit, si ton intention est droite, toute ta vie sera éclairée.
L'enfant de Dieu doit garder la conscience de sa faiblesse, de son indigence; il doit constamment se rappeler que Dieu notre Père nous a librement créés de rien, et que sans sa grâce nous ne pouvons absolument rien dans l'ordre de la sanctification et du salut. S'il grandit dans cette humilité, l'enfant de Dieu aura une foi toujours plus profonde en la parole divine, plus encore que les petits en la parole de leur père ou de leur mère; il aura une foi sans respect humain, il sera fier de sa foi; et de temps en temps elle deviendra en lui pénétrante et savoureuse, au-dessus de tout raLonnement; il vivra vraiment des mystères du salut et les goûtera; il les contemplera avec admiration, comme un petit enfant regarde dans les yeux son père bien-aimé.
L'enfant de Dieu, s'il suit son chemin, voit scn espérance s'affermir de jour en jour et se transformer en mi abandon confiant en la Providence . Plus il est fidèle au devoir de la minute présente, à la volonté divine signifiée, plus il peut s'abandonner au bon plaisir divin encore inconnu. Les bras du Seigneur sont, dit la sainte, comme l'ascenseur divin qui nous élève vers lui.
Enfin l'enfant de Dieu aime de plus en plus son Père. Il l'aime pour lui-même et non seulement pour ses bienfaits, comme un bon petit aime sa mère plus que les caresses qu'il reçoit d'elle. L'enfant de Dieu aime son Père dans l'épreuve comme dans la joie; il se rappelle, aux heures difficiles, qu'il doit aimer le Seigneur de toutes ses forces et arriver à l'aimer de tout son esprit, lui être pour ainsi dire constamment uni en la partie supérieure de l'âme, comme « un adorateur en esprit et en Vérilé ».
Ce dernier trait montre que la voie d'enfance demande souvent de la vaillance dans l'épreuve, la vertu de forcechrétienne, unie au don de force. On le voit surtout à la fin de la vie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (ch. ix), lorsqu'elle dut traverser ce tunnel appelé par saint Jean de la Croix la nuit de l'esprit, Elle traversa ces épaisses ténèbres avec une foi admirable, priant pour les incrédules, avec un abandon parfait et une charité très pure et très forte, qui la conduisit à l'union transformante, prélude immédiat de la vie de l'éternité.
La voie d'enfance ainsi entendue concilie admirable ment plusieurs vertus en apparence opposées : la douceur et la force et aussi la simplicité et la prudence, selon la parole de Jésus à ses apôtres. «Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme des serpents et simples comme des colombes . »
Il faut être prudent avec le monde, qui est souvent pervers ; il faut aussi être fort et parfois jusqu'au martyre, comme en Espagne et au Mexique ces derniers temps. Mais pour avoir cette prudence supérieure et cette force, il faut le don de conseil et celui de force, et pour cela il faut être de plus en plus simple et enfant vis-à-vis de Dieu, de Notre-Seigneur et de la Sainte Vierge. Moins nous devons être enfants avec les hommes, plus nous devons devenir enfants de Dieu. C'est de lui seul que peut venir la force et la prudence dont nous avons besoin dans les luttes d'aujourd'hui : il faut espérer en Dieu et en la grâce divine plus que dans la force des mouvements populaires; et si cette force s'égarait de plus en plus dans la voie du communisme athée, il faudrait continuer à résister jusqu'au martyre, en mettant en Dieu sa confiance comme un petit enfant en la bonté de son père. Le P. Petitot, dans son livre, (Inc renaissance spirituelle, a beaucoup insisté sur cette intime union des vertus, en apparences contraires, en sainte Thérèse de Lisieux.
Un autre point sur lequel il convient d'insister est celui-ci. Bien comprise, la voie d'enfance concilie admirablement aussi l'humilité vraie avec le désir de la conlemplation aimante des mystères du salut. On voit par là que cette contemplation, qui procède de là foi vive éclairée par les dons d'intelligence et de sagesse, est dans la voie normale de la sainteté. Elle n'est pas quelque chose d'extraordinaire comme les visions, les révélations, les stigmates, faveurs en quelque sorte extérieures que nous ne constatons pas dans la Vie de sainte Thérèse de Lisieux ; mais cette contemplation pénétrante et parfois savoureuse des mystères de la foi est le fruit normal de la grâce sanctifiante appelée « grâce des vertus et des dons » et germe de la gloire. C'est le prélude normal de la vie éternelle. Ce point de doctrine apparaît nettement, dans les écrits de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Elle nous fait désirer et demander au Seigneur cette contemplation aimante des mystères de l'Incarnation, de la Rédemption, de l'Eucharistie, de la Messe, de l'habitation de la Sainte Trinité en nous.
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Ce qui distingue l'enfance spirituelle de l'autre |
Enfin la sainte nous rappelle, au sujet de cette voie d'enfance, un grand enseignement relatif à ce qui distintingue l'enfance spirituelle de l'autre. En ce sens saint Paul nous dit : « Ne soyez pas des enfants sous le rapport du jugement, mais faites-vous enfants sous le rapport de la malice, et pour le jugement soyez des hommes faits (1). » Donc ce qui distingue d'abord l'enfance spirituelle de l'autre, c'est la maturité du jugement. Mais il y aussi un autre caractère bien noté par saint François de Sales (2). Dans l'ordre naturel, plus l'enfant grandit, plus il doit se suffire à lui-même, car un jour son père et sa mère lui manqueront. Au contraire, dans l'ordre de la grâce, plus l'enfant de Dieu grandit, plus il comprend qu'il ne pourra jamais se suffire et qu'il dépend intimement de Dieu; plus il grandit plus il doit vivre de l'inspiration spéciale du Saint-Esprit, qui vient suppléer, par les sept dons, aux imperfections de ses vertus, si bien qu'à la fin il est plus passif sous l'action divine que livré à son activité personnelle, et au terme il entrera dans le sein du Père, où il trouvera sa béatitude.
Le jeune homme ou la jeune fille en grandissant quittent leurs parents pour se faire une vie; le monsieur de quarante ans vient quelquefois faire une visite à sa mère, mais il ne dépend plus d'elle comme jadis; c'est lui maintenant qui la soutient. Au contraire, l'enfant de Dieu, en grandissant, devient de plus en plus dépendant de son Père, jusqu'à ne vouloir plus rien faire sans Lui, sans ses inspirations ou ses conseils. Alors toute sa vie est baignée dans la prière, c'est la meilleure part qui ne lui sera pas enlevée. Il comprend qu'il faut toujours prier.
Cette doctrine à la fois si simple et si haute se trouve particulièrement exprimée en cette page de sainte Thérèse de Lisieux, contenue dans d'une âme, 1923 : « Souvenirs et Conseils », p. 263.
« Rester petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son père, c'est ne s'inquiéter de rien, ne point gagner de fortune.
« Même chez les pauvres, tant que l'enfant est tout petit, on lui donne ce qui lui est nécessaire; mais aussitôt qu'il a grandi son père ne veut plus le nourrir et lui dit : « Travaille maintenant, tu peux le suffire à toi-même eh bien! c'est pour ne jamais entendre cela que je n'ai pas voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle du ciel. Je suis donc toujours restée petite, n'ayant d'autre occupation que cueillir les fleurs de l'amour et du sacrifice et de les offrir au bon Dieu pour son plaisir.
« Être petit, c'est encore ne point s'attribuer à soi-même les vertus que l'on pratique, se croyant capable de quelque chose, mais reconnaître que le bon Dieu pose ce trésor de vertu dans la main de son petit enfant pour qu'il s'en serve quand il en aura besoin, et c'est toujours le trésor du bon Dieu. »
C'est ce que disait saint Augustin en affirmant que lorsque Dieu couronne nos mérites, ce sont ses propres dons qu'il couronne. C'est ce que dit aussi le Concile de Trente, sess. VI, cap. XVI « Si grande est la bonté de Dieu pour nous qu'il veut que ses dons deviennent en nous des mérites. » Nous ne pouvons lui offrir que ce que nous recevons de Lui ; mais ce que nous recevons sous forme de grâce, nous le lui offrons sous forme de mérite, d'adoration, de prière, de réparation et d'action de grâces.
« Enfin, ajoute la sainte, être petit, c'est ne point se décourager de ses fautes, car les enfants tombent souvent, mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal. »
En toute cette spiritualité apparaît la grande doctrine de la grâce : « Sans moi vous ne pouvez rien faire » « Qu'as-lu, que lu ne l'aies reçu? »; et cette haute doctrine, sur laquelle les Pères et les théologiens ont tant écrit, est ici vécue d'une façon â la fois très simple et très profonde par une âme qui se laisse conduire par l'Esprit-Saint, au-dessus des raisonnements humains, vers le port du salut et qui y conduit beaucoup de pécheurs. Bien heureux le théologien qui aurait converti autant d'âmes que notre sainte. Le prédicateur anglican Vernon Johnson n'a pas été converti par les théologiens, ni par les exégètes, mais par sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Saint Grégoire le Grand a admiré cette voie d'enfance en écrivant dans une homélie que le bréviaire rapporte dans le commun des vierges : « Quid inter hac nos barbait' el debiles dicimus, qui ire ad rogna cceleslia paellas per terrain videnzus, quos ira saperai, superbia inflai, ambitio perturbai. » Devant cette sainteté d'une jeune vierge, que dirons-nous, nous qui sommes âgés et débiles, nous qui nous laissons dominer par la colère, enfler par l'orgueil, troubler par l'ambition I' Vraiment sainte Thérèse de Lisieux nous a tracé la voie très simple qui conduit arcs haut, et dans son enseignement, comme se plaît à le dire S.S. Pie XI, apparaît à un très haut degré le don de sagesse, pour la direction des âmes qui ont soif de vérité et qui, au-dessus de toutes les conceptions humaines, veulent vivre de la parole de Dieu (3).
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DEUXIEME SECTION
L'héroleité des vertus
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Pour se rendre compte de ce que doit être la voie unitive au sens plein et fort de ces termes, il faut traiter de l'hérocité des vertus en général, et plus particulièrement de l'héroïcité de chacune des vertus théologales qui constituent surtout notre vie d'union à Dieu. Il conviendra à ce sujet de parler aussi de la dévotion à Jésus crucifié et à Marie dans la voie unitive. |
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(1) I Cor., XIV, 20.
(2) 11e l'Amour (le Dieu, I. IX, cil.
(3) Cette scie d'enfance ainsi comprise, surtout à la fin de la vie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, est très haute en sa simplicité. On c'en rend compte parce que la sainte a certainement traversé la nuit de l'esprit (qui correspond à la Vl Demeure de sainte Thérèse d'Avila), comme on le voit par le ch. lx de I'lltslo:re d'une dtne. C'est la lecture de ce chapitre qui nous donna l'idée, il y a treille ans, d'expliquer la nuit de l'esprit par une influence profonde et intense du don d'intelligence, qui met en un très puissant relief le motif formel de l'humilité el de chacune des trocs vertus théologales; par là même, ces vertus infuses sont purifiées de tout alliage eu attache à des motifs secondaires et accessoires auxquels juque-là on s'arrêtait trop. Voir plus haut ch. vi de cette partie, sur les ciras de la purification passive de l'esprit |
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