Tome II-Partie-4-Chapitre 16
La vie réparatrice |
Pour compléter ce que nous avons dit de l'union à Dieu chez les parfaits, il faut parler au moins brièvement de la vie réparatrice, qui est un apostolat, par la prière et la souffrance, voulu par Dieu pour féconder grandement l'apostolat doctrinal par la prédication.
Notre-Seigneur a sauvé le monde plus encore par son amour héroïque sur la croix que par ses sermons. Ses paroles nous donnaient la lumière, nous indiquaient la voie à suivre; sa mort sur la croix nous a obtenu la grâce pour suivre cette voie.
Marie, qui a mérité le titre de Corédempirice et celui de Médiatrice universelle, est le modèle des âmes réparatrices par ses souffrances au pied de la croix. Par elles, elle nous a mérité de congruo, ou d'un mérite de convenance, fondé sur la charité, tout ce que le Verbe fait chair nous a mérité en stricte justice. S. S. Pie X (Encycl. Ad diem ilium, 2 févr. 1904) a approuvé cet enseignement commun des théologiens. Et Benoît XV a ratifié le titre de corédemptrice en disant que « Marie, en union avec le Christ, a racheté le genre humain, ut dici merilo (mea! ipsanz cum Christo hurnanum genus redemisse » (Lettre du 22 mars 1918, Acta Apost. Sed. X, 182). C'est ainsi que Marie est devenue la Mère spirituelle de tous les hommes.
Plus récemment, S.S. Pie XI, dans l'Encyclique Miserentissimus Redemptor, a rappelé aux fidèles la nécessité de la réparation en les exhortant à unir l'oblation de toutes leurs contrariétés et de leurs souffrances à l'oblation toujours vivante au coeur de Notre-Seigneur, prêtre principal du sacrifice de la messe.
A la messe, l'immolation de Jésus n'est plus sanglante et douloureuse comme sur la Croix, mais l'immolation douloureuse doit continuer dans le Corps mystique du Sauveur et continuera jusqu'à la fin du monde. Jésus, en effet, en s'incorporant progressivement les fidèles qu'il vivifie, reproduit en eux quelque chose de sa vie d'enfance, de sa vie cachée, de sa vie publique et de sa vie douloureuse, avant de les faire participer à sa vie glorieuse dans le ciel. Par là, Il leur donne de travailler, de coopérer avec Lui, par Lui et en Lui, au salut des âmes par les mêmes moyens que Lui. C'est en sens que saint Paul a écrit ( Col. , 1, )4) r « Maintenant je suis plein de joie dans mes souffrances pour vous, et ce qui manque aux souffrances du Christ en ma propre chair, je l'achève pour son corps, qui est l'Église. » Il ne manque rien aux souffrances du Christ en elles-mêmes, elles ont une valeur surabondante et infinie à raison de la personnalité du Verbe de Dieu fait homme; mais il leur manque quelque chose dans leur rayonnement en nous.
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La vie réparatrice chez le prêtre |
Il faut en particulier que le prêtre soit « un autre Christ ». Jésus est prêtre et victime, et le prêtre ne peut vouloir participer au sacerdoce du Christ sans participer en quelque manière à son état de victime, dans la mesure voulue poiir lui par la Providence . Quant il monte à. l'autel, il porte sur sa chasuble ,devant lui et derrière lui une croix qui rappelle celle du Sauveur.
Ainsi l'ont compris les grands évêques qui, dans les temps de persécution, ont donné leur vie pour leur troupeau. Ainsi l'ont compris les prêtres saints, comme un saint Bernard, un saint Dominique, un saint Charles Borromée, un saint Philippe de Neri, plus près de nous un Curé d'Ars, qui offrait toutes ses souffrances pour les fidèles qui venaient à lui, en offrant le corps et le pré. cieux sang de Notre-Seigneur.
De même encore l'ami du Curé d'Ars, le vénérable P. Chevrier, de Lyon; disait en substance aux prêtres qu'il formait : Le prêtre doit être un autre Christ ; en pensant à la Crèche, il doit être humble et pauvre; plus il l'est, plus il glorifie Dieu et est utile au prochain : le prêtre doit être un homme dépouillé. En se rappelant le Calvaire , il doit penser à s'immoler lui-même pour donner la vie. Le prêtre doit être un homme crucifié. En pensant au tabernacle, il doit se rappeler qu'il doit se donner incessamment aux autres, il doit devenir comme du bon pain pour les âmes : le prêtre doit être un homme mangé (1). »
Le P. Charles de Foucauld, qui s'offrit lui-même pour sceller de son sang son apostolat auprès des Musulmans, avait écrit sur un carnet qu'il portait toujours sur lui : « Vivre comme si tu devais mourir martyr aujourd'hui. Plus tout nous manque sur terre, plus nous trouvons ce que la terre peut nous donner de meilleur : la croix (2). »
C'est ce qui se constate d'une manière très visible dans la vie de beaucoup de fondateurs d'Ordre, qui doivent, à l'exemple de Notre-Seigneur, compléter leur oeuvre par la parfaite immolation d'eux-mêmes. C'est en particulier manifeste, d'une façon des plus frappantes, dans la vie de saint Paul de la Croix, fondateur des PasSionistes au XVIII' siècle (3). (Voir l'appendice à ce chapitre).
C'est un des plus grands exemples de vie réparatrice, chez un fondateur, qui confirme ainsi son oeuvre par quarante-cinq ans de souffrances qui furent comme une incessante prière au jardin des Oliviers. Il mourut à 81 ans, en 1775, et les derniers mois de sa vie furent comme un ciel anticipé.
Les pages profondes écrites dans ce livre que nous venons de citer éclairent, pensons-nous, la vie de plusieurs autres saints, en particulier les dernières années de saint Alphonse de Liguori, où il fut tant éprouvé. On pourrait croire, en lisant superficiellement le récit de ces peines intérieures dans sa Vie, écrite par le P. Berthe, qu'elles sont celles de la purification passive des sens unies à celles de l'esprit. En réalité, l'âme de ce grand saint, qui était alors arrivé à l'âge de 80 ans, était déjà purifiée, ét ces grandes épreuves de la fin sont surtout réparatrices pour la sanctification des pécheurs. C'est le grand apostolat par la souffrance qui fait participer les saints à la vie douloureuse de Notre-Seigneur et qui leur donne de sceller leur uvre comme il a scellé la sienne sur la Croix.
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La vie réparatrice chez tous ceux qui ont à porter une lourde croix |
Si le prêtre doit être un autre Christ, le simple chrétien doit aussi « porter sa croix tous les jours (4) » et offrir ses souffrances en union avec le sacrifice de Jésus perpétué sur l'autel ; il doit les offrir pour lui mime et pour les âmes au salut desquelles il doit travailler.
Saint Benoît-Joseph Làbre n'était pas prêtre, il n'a pas participé au sens propre du mot au sacerdoce du Christ, mais il a grandement participé à son état de victime. Il faut en dire autant de beaucoup d'épouses de Jésus-Christ, qui, à l'exemple de Marie, participent à ses souffrances et y trouvent une maternité spirituelle des plus profondes, qui est comme un reflet de la maternité spirituelle de la Sainte Vierge à l'égard des âmes rachetées, par le sang de son Fils.
Marie n'a pas reçu le caractère sacerdotal, elle ne pouvait consacrer l'Eucharistie, mais comme le dit M. Olier, elle reçut la plénitude de l'esprit du sacerdoce », qui est l'esprit du Christ rédempteur. « Elle pénétrait le mystère de nos autels plus encore que l'apôtre saint Jean ; lorsqu'il célébrait la messe devant elle, et lui donnait la sainte communion. Marie, dans l'Église naissante, fécondait par son oblation intérieure, unie à, celle de la messe, l'apostolat des Douze. Par ses souffrances intérieures, à la vue des hérésies naissantes qui niaient la divinité de son Fils, elle était mère spirituelle des àmes à un degré qui ne peut être soupçonné sans une expérience profonde de cet apostolat caché. Elle continuait ainsi le sacrifice de son Fils.
Comme nous le disait une servante de Dieu qui a vécu longtemps de cette vérité : « Le Corps mystique du Christ ne peut pas plus vivre sans souffrance que nos yeux sans la lumière du soleil. Ici-bas, plus une âme est proche de Dieu, c'est-à-dire plus elle aime, plus elle est vouée à la souffrance. N'est-ce pas une noble vocation, pour des âmes qui ont tout reçu de l'Église, de vivre et de s'immoler pour leur Mère? (5) » La même vaillante religieuse disait aussi : Il faut de la patience, mais je la gagnerai; Notre-Seigneur la gagnera... Je fui dis toujours : je veux cette âme au prix de n'importe quelle souffrance (6). » « Jusqu'à la fin du monde, le Christ agonisera dans ses membres, et c'est par ces souffrances et cette agonie que l'Église, son Épouse, enfantera des saints... Depuis la mort de Jésus, la loi n'a pas changé : on ne sauve les âmes qu'en souffrant et en mourant pour elles (7)..» « Le Coeur éternellement glorifié de Jésus ne souffrira plus, il ne peut plus souffrir, et c'est notre tour désormais... Quel bonheur que ce soit à nous maintenantes souffrir et non plus à Lui! (8)
A ces âmes réparatrices le Seigneur fait entendre des paroles comme celle-ci : « Ne m'as-tu pas demandé une part de ma Passion ? Choisis : veux-tu la joie d'une foi sans ombre, te ravissant et t'inondant de délices, ou veux-tu l'obscurité, la souffrance, qui te fera coopérer au salut des âmes? (9) » Notre-Seigneur les invite à choisir très librement; mais comme irrésistiblement elles abandonnent la joie et choisissent la souffrance avec toutes ses obscurités... pour que la lumière, la sainteté, le salut soient donnés à d'autres.
De temps en temps, Dieu leur donne la vue de l'endurcissement des coeurs, et l'enfer à certaines heures semble déchaîné pour leur arracher à elles-mêmes, un acte de désespoir ; elles combattent pendant des heures, c'est une lutte d'esprit à esprit. Coûte que coûte, il faut suivre le Maître jusqu'au bout. Il leur laisse de plus en plus entendre qu'Il attend d'elles l'amour du mépris et une destruction complète, comme celle du grain de froment mis en terre, qui doit mourir pour porter beaucoup de fruit. Cette vie réparatrice est celle des âmes qui sont appelées au service intime du Seigneur Jésus (10).
Tel est le signe de l'amour parfait, comme il est dit dans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne (chap. Lxxiv) : « C'est celui qu'on vit dans les apôtres lorsqu'ils eurent reçu le Saint-Esprit... Loin de redouter les souffrances, c'est de leurs souffrances qu'ils se glorifiaient... Cet amour, c'est le Saint-Esprit lui-même qui le donne en communiquant sa force à la volonté. » Dans le même livre (ch. Lxxvitt), il est dit (c'est le Seigneur qui parle) « Ceux qui ont la passion de mon honneur, qui ont faim du salut des âmes, courent à la table de la sainte croix. Ils n'ont d'ambition que de souffrir et d'affronter mille fatigues pour le service du prochain, en portant dans leur corps les stigmates du Christ, car l'amour crucifié qui les brûle éclate dans le mépris qu'ils ont d'eux-mêmes dans la joie qu'ils éprouvent dans les opprobres, dans l'accueil qu'ils font aux contradictions et aux peines que je leur accorde, de quelque côté qu'elles viennent et de quelque manière que je les leur envoie... Ils sont ainsi conformes à l'Agneau sans tache, mon Fils unique, qui, sur la croix, était tout à la fois bienheureux et souffrant... Ces âmes, plongées dans le brasier de ma charité, n'ayant plus aucune volonté propre, mais tout entières embrasées en Moi, qui donc les pourrait prendre et les retirer de Moi? »
C'est la parfaite configuration à Jésus-Christ, c'est, dans la vie réparatrice, l'union transformante devenue féconde et rayonnante. C'est la participation à l'état de victime de Jésus et, même chez les saints qui n'ont pas reçu le sacerdoce proprement dit, une union très intime au Prêtre éternel, en laquelle se réalisent admirablement les paroles de saint Pierre (I Petr., lu, 5) : « Approchez-vous de lui. pierre vivante, rejetée des hommes, il est vrai, mais choisie et précieuse devant Dieu, et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, entrez dans la structure de l'édifice pour former un temple spirituel, un sacerdoce saint, afin d'offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu, par Jésus-Christ. »
Cette configuration à Notre-Seigneur crucifié par la vie réparatrice est comme le prélude immédiat de la vie de l'éternité.
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Un grand exemple
Nuit de l'esprit réparatrice en saint Paul de la Croix (11)
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La lecture des uvres de saint Jean de la Croix porte à considérer la nuit de l'esprit surtout comme une purification passive personnelle, qui dispose l'âme à l'union parfaite avec Dieu, dite union transformante. Cette purification, qui comme passive est un état mystique et comporte la contemplation infuse, apparait ainsi comme nécessaire pour enlever les défauts des avancés dont il est parlé dans la Nuit Obscure, 1.11, ch. tr. en particulier un secret orgueil spirituel, qui parfois est cause de beaucoup d'illusions. C'est un purgatoire avant la mort, mais un purgatoire où l'âme mérite et où sàn amour grandit beaucoup. Finalement cette obscurité et les angoisses qu'on y éprouve font place à la lumière supérieure et à la joie de l'union transformante, prélude immédiat de la vie du ciel. L'hiver de la nuit de l'esprit parait suivi d'un printemps et d'un été perpétuel, après lequel il n'y aurait plus d'automne.
Telle est l'impression que donne la lecture de la Nuit Obscure et de la Vive Flamme d'Amour. On dirait que la nuit de l'esprit n'est pour les âmes avancées qu'un tunnel à traverser avant d'entrer dans l'union transformante et qu'il n'y a plus ensuite à le traverser de nouveau.
Certaines vies de grands serviteurs de Dieu particulièrement voués à la réparation, à l'immolation pour le salut des âmes ou à l'apostolat par la souffrance intérieure, font penser cependant à une prolongation de la nuit de l'esprit même après l'entrée dans l'union transformante. Mais alors cette épreuve ne serait plus surtout purificatrice, elle serait surtout réparatrice.
Saint Jean de la Croix, sans insister particulièrement sur ce point, a fait plusieurs fois allusion aux épreuves intérieures endurées par les saints pour le salut des pécheurs (12). Sainte Thérèse parle aussi à ce point de vue de la grande générosité des âmes entrées dans la VII" Demeure (13).
Que faut-il penser d'une nuit de l'esprit plus réparatrice que purificatrice et qui se prolongerait même longtemps après l'entrée dans l'union transformante, lorsque l'âme éprouvée est déjà personnellement purifiée? Nous avons brièvement traité ailleurs cette question (14), il importe de rappeler sur ce point les principes certains et quelques faits significatifs.
Tout d'abord l'esprit chrétien ne saurait oublier que les grandes souffrances intérieures que Notre-Seigneur et sa sainte Mère ont éprouvées à la vue du péché et en s'offrant en victime pour nous ne furent pas purificatrices pour eux, mais rédemptrices pour nous, et que plus les âmes avancent, plus leurs souffrances intérieures ressemblent à celles de Jésus et de Marie. On dit aussi communément que les serviteurs de Dieu sont plus particulièrement éprouvés, soit qu'ils aient besoin d'une purification plus profonde, soit qu'ils doivent, à l'exemple de Notre-Seigneur, travailler par les mêmes moyens que lui à une grande Cause spirituelle, comme à la fondation d'un Ordre religieux ou au salut de beaucoup d'autres âmes. Saint Jean de la Croix et sainte Thérèse n'ont guère cessé de l'expérimenter. Les faits cette longue vie toute donnée à Dieu dès l'enfance dans la plus grande austérité?
IL fut élevé de la façon la plus chrétienne et habitué dès son jeune âge à l'abnégation complète et à la pratique de toutes les vertus. De très bonne heure il eut l'oraison affective de simple regard, et vers l'âge de 19 ans sa piété grandit beaucoup. Il appelait cette époque « sa conversion »; on y voit les signes de la purification passive des sens accompagnée, comme il n'est pas rare, d'une crise de scrupules (cf. P. GaMan, op. cil., p. 8).
A partir de ce moment, le P. Celan distingue justement dans sa vie mystique trois périodes. Dans la première, qui dure douze ans, le saint est élevé progressivement aux divers degrés d'oraison décrits par sainte Thérèse, même à l'union transformante. Dans la seconde période, qui dure quarante-cinq ans, il expérimente avec une singulière profondeur ce qu'est la vie réparatrice. Dans la troisième période, qui comprend les cinq dernières années de sa vie, bien que les épreuves continuent, les consolations augmentent au fur et à mesure qu'il se rapproche du terme du voyage.
Dans la première période, après la purification passive des sens et la crise très pénible de scrupules, le serviteur de Dieu, qui a reçu la grâce de la contemplation infuse, reste trois ou quatre heures de suite en oraison (op. cil., p. la). Journellement, il donnait sept heures à l'oraison. Selon le témoignage de son confesseur, le P Jean-Marie, il connaît l'oraison extatique vers l'âge de 24 ans, il était souvent hors de ses sens. Il reçut alors de grandes lumières sur les mystères de la foi et fut favorisé de visions lui donnant à entendre qu'il devait fonder un Ordre consacré à la Passion (op. cit.. p. 15). Il reçut aussi à cette époque une vision de la Sainte Trinité, une du ciel et une autre de l'enfer ; sa foi !, lui parut changée en évidence » (op, cil.. p. 19).
Il paraît certain que saint Paul de la Croix subit personnellement la purification passive de l'esprit à l'âge de 26 ans, surtout pendant une retraite de quarante jours en 1720. Le P. GaMan rapporte longuement ces épreuves, p. 41-63. Le Saint entend alors contre Dieu « des paroles diaboliques, qui, dit-il, lui percent te cur et l'âme » (op. cil. p. 55)
Cette purification passive de l'esprit s'achève par une admirable contemplation de la Passion du Sauveur (op. rit., p. 57-73), contemplation qui porte le Saint « à s'approprier par l'amour les très saintes souffrances de Jésus », L'âme, dit-il, toute immergée dans le pur amour, sans image, en très pure et nue montrent bien qu'il en est ainsi. Nous signalerons ici un fait particulièrement frappant et nous comparerons ensuite brièvement la nuit de l'esprit purificatrice à celle qui est surtout réparatrice et qui contient un apostolat par la souffrance aussi fructueux que caché.
Notons d'abord, sans y insister, un fait assez caractéristique qui se constate à la fin de la vie de saint Alphonse de Liguori; il avait déjà So ans, et à lire superficiellement cette période de son existence, on pourrait croire qu'il traverse la nuit passive des sens, qui s'accompagne assez souvent de fortes tentations contre les vertus qui ont leur siège dans la sensibilité : la chasteté et la patience. Ces tentations furent alors si fortes pour ce saint vieillard que son domestique se demandait s'il n'en perdrait pas la raison. Mais si l'on est attentif à tout le travail déjà accompli par la grâce dans l'âme de ce grand saint, tout porte à penser que cette épreuve de la fin de sa vie n'était pas précisément pour lui la purification passive des sens (quoiqu'elle ne eût toutes les apparences), mais une suite d'afflictions qu'il endurait surtout pour le prochain, et pour consolider la fondation pour laquelle il avait déjà tant souffert
Un exemple plus frappant encore nous est donné dans la vie de saint Paul de la Croix, fondateur des Passionistes. On peut se faire une juste idée de sa vie intérieure par ses nombreuses lettres (15), par les notes laissées par son confesseur et directeur, le P. Jean-Marie, et par d'autres documents de l'époque, cités dans le procès de canonisation et les travaux préparatoires. Les principaux de ces documents ont été réunis par le P. Gaetan du Saint-Nom de Marie, passioniste, dans son livre, ()raison et ascension mystique de saint Paul de la Croix (Museum Lessianum, Louvain, 1930). L'auteur de cet ouvrage a bien voulu nous communiquer quelques autres documents qu'il se propose de publier bientôt et qui confirment ce qui est contenu en ceux qu'il nous a fait déjà connaître.
Nous ne citerons ici que les faits les plus significatifs. Saint Paul de la Croix naquit en 1694, il devait devenir fondateur d'un Ordre religieux voué à la réparation, et de plus, il devait vivre jusqu'à 81 ans, il est mort en 1775. Que s'est-il passé en foi, se trouve tout à coup, quand il plaît au Souverain Bien, plongée également dans la mer des souffrances du Sauveur » et voit « que la Passion est une oeuvre toute d'amour » (op. cil., P. 57).
A partir de ce moment, l'oraison du Saint consistait à se revêtir des souffrances de Jésus et à se laisser immerger dans la divinité du Sauveur (op. cil., p. 62).
Avant l'âge de 3i ans, saint Paul de la Croix reçut la grâce de l'union transformante. On ne peut guère en douter si, après avoir bien considéré l'élévation des grâces purificatrices qui précèdent, on prend connaissance des témoignages recueillis par le P. Gaétan (op. cil. p. 85-97). Cette grâce insigne fut même accompagnée ici du symbolisme qui parfois la manifeste sensiblement : apparition de Notre-Seigneur, de la Mère de Dieu, de plusieurs saints: l'aut de la Croix reçut aussi une bague d'or sur laquelle étaient représentés les instruments de la Passion.
Quand on voit à quelle intimité d'union avec Jésus Crucifié était arrivé le Serviteur de Dieu avant l'âge de 31 ans, et qu'on pense qu'il devait vivre encore jusqu'à 80 ans et fonder un Ordre voué à la réparation, on s'étonne moins de le voir associé enuite, pendant une période de quarante-cinq ans, à la vie douloureuse de Notre-Seigneur Jésus Christ. De fait, après avoir reçu la grâce de l'union transformante, il dut, selon le témoignage de son confesseur (op. cit , p. 2 et 1[5-177), traverser quarante-cinq années de désolations intérieures, d'abandon des plus douloureux, pendant lesquelles « de temps en temps seulement le Seigneur lui accordait un court répit » (ibid., p. 2).
C'est vraiment la vie réparatrice dans toute sa profondeur et son élévation c'est l'apostolat par la souffrance spirituelle à un degré exceptionnel. Ce fut non seulement la soustraction des consolations sensibles, mais comme l'éclipse des vertus de foi, d'espérance et de charité. Le Saint se croyait abandonné de Dieu , il croyait Dieu irrité contre lui. Les tentations de désespoir et de tristesse étaient accablantes. Et pourtant en cette interminable épreuve, le Saint montrait une grande patience, une résignation parfaite à la volonté divine et une grande bonté pour tous ceux qui l'approchaient, comme le rapporte le P. Gaétan. p. 96. « Un jour il dit à son directeur : « Si l'on me demandait « n'importe quand : à quoi penser-vous'? il semble queje pourrais répondre : mon esprit s'occupe de Dieu » (S., 1, 317, 641. Il en était ainsi jusque dans ses grandes désolations spirituelles, alors qu'il lui semblait n'avoir plus ni foi, ni espérance, ni charité (S., 1, 324, to3). Il avait même coutume de dire : « Il me semble « impossible de ne pas penser à Dieu, vu que notre esprit est tout plein dé Dieu et que nous sommes entièrement en Lui »(S., 324, io5). » Ces témoignages sont extraits du Sommaire des procès ordinaires en vue de la canonisation.
De fait, lorsque Paul de la Croix cheminait dans les rues de Borne en disant : A via Pauli, libera nos: Domine, il ne trouvait plus spirituellement l'air respirable que du côté de Dieu, et pendant quarante-cinq ans ce fut, et souvent la nuit comme le jour, une oraison douloureuse, héroïque, incessante, qui cherchait Dieu avec ardeur, et qui le cherchait pour le donner aux âmes pour lesquelles ce grand saint souffrait. Plus fructueuses que des années de prédication inspirée par un moindre amour, ces années si pénibles furent une réalisation des plus élevées de la parole du Maitre : « Oportel semper orare et non delicere » (Luc, xviii, 1). On comprend dès lors la portée de cette réflexion de saint Jean de la Croix : « Un seul acte de pur amour peut faire plus de bien dans l'Église que bien des oeuvres extérieures» inspirées par une moindre charité.
Sur la fin de ces quarante-cinq ans de vie douloureuse, il y eut davantage pour saint Paul de la Croix des intervalles de consolation, il se sentit attiré dans les plaies du Sauveur. Jésus en croix lui dit : «Tu es dans mon cur » (ibid., p. 162). La Sainte Vierge lui apparut. Il eut aussi une apparition d'une âme sacerdotale condamnée au purgatoire et pour laquelle il devait souffrir. La Passion du Sauveur lui fut comme imprimée sur le cur (ibid., p. 167).
Après ces quarante-cinq ans, l'épreuve s'atténua, les consolations spirituelles augmentèrent progressivement pendant les cinq dernières années de sa longue vie. Il eut une apparition de Notre-Dame des Douleurs et d'autres faveurs à la sacristie des Saints-Jean-et-Paul à Rome , des extases avec et sans lévitation. Puis les derniers mois de sa vie, à l'âge de 81 ans, furent comme le prélude immédiat de la béatitude du ciel.
Les faits que nous venons de rapporter sont certainement très exceptionnels. On rencontre pourtant de temps à autres, plus particulièrement dans les ordres contemplatifs voués à la prière et à l'immolation. des faits un peu semblables, en des âmes qui ont une vocation réparatrice et qui ont fait Un Vu qui les consacre à cet apostolat par la souffrance. Nous avons personnellement connu trois carmélites fort généreuses et une âme sacerdotale qui paraissaient être dans une interminable nuit de l'esprit (trente et quarante ans) : c'étaient pourtant des âmes déjà purifiées, semble-t-il, mais leur oblation pour le salut des pécheurs paraissait avoir été acceptée.
Après l'examen de ces faits, à la lumière des principes nous. croyons pouvoir arriver à cette conclusion.
Lorsque la nuit de l'esprit est surtout purificatrice, sous l'influence de la grâce qui s'exerce principalement par le don d'intelligence, les vertus théologales et l'humilité sont purifiées de tout alliage humain. Comme nous l'avons montré ailleurs (16), le motif formel de ces vertus est nettement dégagé de tout motif accessoire, et leur objet premier est mis en un très puissant relief au-dessus de tout objet secondaire. L'âme ainsi purifiée peut dépasser les formules des mystères et entrer dans les profondeurs de Dieu, comme dit saint Paul (I Cor., il, Io). Alors, malgré toutes les tentations contre la foi et l'espérance, l'âme croit fermement par un acte direct d'une façon très pure et très haute qui survole la tentation, elle croit pour ce seul et très pur motif sur- naturellement atteint : l'autorité de Dieu révélateur; elle espère aussi uniquement parce qu'il est l'infinie Miséricorde toujours secourable; elle l'aime dans la plus complète aridité parce qu'il est infiniment meilleur en lui-méme que lous les dons qu'il pourrait nous accorder. La Vérité première révélatrice motif formel de la foi infuse, la Miséricorde divine auxiliatrice motif formel de l'espérance, la Bonté infinie de Dieu souverainement aimable en elle-même, apparaissent alors de plus en. plus dans leur su rna tura lité transcendante comme trois étoiles de première grandeur en la nuit de l'esprit (17).
Lorsque celle épreuve est surtout réparatrice, lorsqu'elle a principalement pour but de faire travailler l'âme déjà purifiée au salut du prochain, alors elle conserve les mêmes caractères fort élevés que nous venons de dite, mais elle prend un autre caractère qui fait davantage penser aux souffrances intimes de Jésus et de Marie, qui eux, n'avaient pas besoin d'être purifiés. Ici la souffrance fait penser à celle d'un sauveteur qui, dans un naufrage lutte héroïquement pour arracher à la mort ceux qui sont sur le point de se noyer. Ces sauveteurs spirituels, à la manière de Paul de la Croix, luttent non seulement des heures et des mois, mais parfois des années pour arracher dis âmes à la mort éternelle, et ils doivent en quelque sorte à leur place résister à leurs tentations pour venir efficacement à leur secours. Ces âmes sont intimement associées à la vie douloureuse du Sauveur ; en elles se réalisent pleinement les paroles de saint Paul (Rom . vitt, 17) : Ileredes quidem Dei, coheredes alitent Christi, st (amen compatimur, ut et co7:Iloriftcenutr (18)
Voici comment it y décrit l'union divine dans les facultés supérieures : « Là l'esprit est alors ravi au-dessus de toutes ses facultés, dans un désert désolé dont personne ne peut parler, dans les ténèbres secrètes du hien sans modo déterminé. Là, l'esprit est introduit dans l'unité de l'Unité, simple et sans mode déterminé, si profondément qu'il perd le sentiment de toute distinction... Niais quand ces hommes reviennent à eux-mêmes, ils discernent toutes choses dans la joie et la perfection, comme personne ne peut le faire; ce discernement est né dans l'Unité simple; c'est ainsi qu'ils discernent, avec clarté et vérité, tous les articles de la pure foi... Personne n'entend mieux le vrai discernement que ceux qui parviennent à l'Unité. On appelle celle-ci et elle l'est vraiment ineffables ténèbres, et c'est cependant la lanière essentielle; et on l'appelle aussi désert dése au-delà de toute expression; personne n'y trouve ni chemin ni rien de déterminé : c'est au-dessus de tout mode.
« Voici comme il faut entendre ces ténèbres : c'est une lumière qu'aucune intelligence créée ne peut naturellement atteindre ni comprendre. Et c'est un lieu sauvage, parce qu'il n'a aucune voie naturelle d'accès. Quand l'esprit est introduit ici, c'est au-dessus de luiméme... On doit alors, en grande humilité, se tenir soumis à la volonté de Dieu. Dieu exige alors de l'homme un détachement plus grand que jamais.. plus de pureté, de simplicité..., une profonde humilité et toutes les vertus qui s'épanouissent dans les facultés inférieures. C'est ainsi que l'homme devient le familier de Dieu et de là naît un homme divin. » Saint Paul de la Croix, qui lisait souvent Lauter, a &I lire cette page, qui paraît expliquer un peu la nuit réparatrice dans laquelle il vécut si longtemps, après avoir été élevé à l'union transformante.
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RÉFÉRENCES |
(1) Cf. Le Père Cltàorier, par ANTOINE LESTRA, Paris, Flammarion, 1934, p. 165.
(2) Comme autre exemple de vie réparatrice, nous citerons celui du saint abbé Girard, sous-diacre de Coutances, mort en 1921 après vingtdeux ans de souffrances. Sa vie a été écrite sous le titre : Vingt-deux ans de martyre, par NI YRIANI DE G., Lyon (Vitte), qui elle-même est clouée sur tin lit de douleur depuis vingt-cinq ans. Ce saint abbé, après son sous-diaconat, fut atteint de la tuberculose des os aux genoux; malgré plusieurs opérations et ses pèlerinages à Lourdes, il ne guérit pas, mais il obtint une grâce plus grande, celle d'offrir quotidiennement ses souffrances pour féconder l'apostolat des prétres de sa génération. Après ces vingt-deux ans de martyre, son corps, rongé par la tubercuose, n'était plus qu'une plaie, et, en mourant, il acceptait de continuer à souffrir autant d'années encore, s'il le fallait. Son immolation douloureuse, unie à celle de la messe, avait fait de lui un saint; elle dut obtenir, La conversion d'un grand nombre d'âmes.
(3) Oraison et ascension mystique de saint Paul de la Croix, par le P. aetan du SAINT-Nom DE MARIE, prêtre Passioniste, Louvain, 193o; pp. 86. 88; pp. 115-177.
(4) Luc, rc, 23 : « S'adressant à Mus, Jésus dit : « Si quelqu'un veut venir après moi. qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix chaque jour et rue suive. »
(5) Mère Fratuoige de Jésus (abrégé de sa vie, auquel nous avons joint des ,:lstralls de ses àeriZs),.p. 53.
(6) Ibid, p. 54.
(7) Ibid.. pp. i43-145.,
(8) Ibid., p. 147.
(9) Ibid., 177.
(10) Ibid., p. 179.
(11) Ces pages ont paru dans le n° des Éludes Carmélitnines d'octobre 1938, qui a été consacré à l'étude de « la nuit mystique », description psychologique, explication théologique, examen de cas naturels ou morbides, qui ont quelques ressemblances avec cet état.
((12) Cf. Cantique Spirituel , Il ' p , str. XX.
((13) Château intérieur, VII' Demeure, ch iv « Sa Majesté ne peut rien nous accorder de plus précieux qu'une vie conforme à celle de son Fils bien-aimé. Aussi, j'en suis absolument convaincue, ces gràces (de l'union transformante) sont destinées à fortifier notre faiblesse et à nous rendre capables de supporter, à l'exemple de ce divin Fils, de grandes souffrances. Ne voyons-nous pas que tous ceux qui ont approché de plus près Notre-Seigneur Jésus-Christ sont ceux qui ont enduré de plus grandes Irihulations? Considérons celles de sa glorieuse Mère et de ses glorieux apôtres »
((14) L'Amour de Dieu et lu Croix de Jésus, loag, t. Il, pp. 625-631 ; 8148a3.
(15)Lettere, éd. P. AMEDEO, t vol., Borne 192!, Voir aussi la première biographie du Saint par le B. V. Strambi, .786.
(16)) L'Amour de Dieu et la Croix de Jésus, t. Il, pp. 549456.
(17)Aulant que nous connaissons la vie du P. Surin, 'mu. pensons qu'il connut cette purification passive et y acquit de grands mérites.
(18) Du reste. même lorsque la nuit de l'esprit est surtout purificatrice et précède l'union transformante, il n'est pas rare qu'il y ait en elle à quelque degré l'autre caractère de réparation pour le prochain. C'est ce qu'on peut constater par exemple dans la Vie de saint Vincent de Paul écrite par Abelty, L III, cil. xi, sect. i (cf. Revue d'Ascétique et mystique, t932, pp. 398 sq.), là où il est dit qu'il accepta de souffrir pour un docteur de sorbonne tort tourmenté par des tentations contre la foi; saint Vincent de Paul dut alors lui-même résister pendant quatres à des tentations si fortes contre cette vertu qu'il se demandait. s'il y consentait ou non ; c'est alors qu'il écrivit le Credo sur une feuille de papier qu'il mit sur son coeur, et lorsque la tentation était plus violente, il pressait le Credo sur son coeur, pour se donner à lui-rome un signe extérieur de sa fidélité. Au terme de ces quatre années, la foi de Vincent de Paul était considérablement augmentée par tous les actes héroiques qu'il avait dù faire en traversant ce tunnel. Nous croyons qu'Il faut faire la même remarque à propos des plus grandes peines intérieures du saint Curé d'Ars et aussi à propos de la purification passive de l'esprit que subit sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus vers la lin de sa vie (cf. Histoire d'une (hue, 1923, ch. lx el. au). Il faut relire à ce sujet les paroles qu'elle disait alors et qui sont tout à fait révélatrices.
Voir aussi Etudes Cartnélitaines, oct 1938, Lu Nuit de cbe: Ruusbroec, par L. Reypens, p 78. Cc qui y est dit du sommet de la vie mystique dans le vide et l'abandon.
La nuit de l'esprit semble aussi se prolonger après l'union transformante en la vie de la Vénérable Marie de l'Incarnation, ursuline de Tours et de Québec, cf L'Itinéraire mystique de la Vénérable Mère Ma, ie de l'Incarnation, par le P. J KLEIN, M. S.G., Paris, 1937, thèse dont les conclusions restent pourtant sur plusieurs points très contestables, cf Ami du Clergé, 16 février 1930, pp. Citons pour terminer lin grand spirituel que lisait souvent saint Paul de la Croix, l'suLER, Sermon pour Ir lundi orant les Rameaux, trad. liugueny, I. I, pp. 265-269
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