Tome II-Partie-4-Chapitre 19
L'union transformante prélude de celle du ciel |
Nous voulons parler ici du développement suprême ici-bas de la vie de la grâce dans les âmes qui ont traversé la purification passive de l'esprit décrite par saint Jean de la Croix dans la Nuit obscure, 1. II, et par sainte Thérèse, Vie Demeure; ch. I. Au sortir de ces peines intérieures, l'âme reçoit une telle connaissance de la grandeur divine qu'elle est à certains moments absorbée en Dieu, comme Archimède l'était par ses découvertes au point de ne pas entendre les paroles qu'on lui adressait. D'autres fois, l'âme exulte et ne peut s'empêcher de chanter les louanges de Dieu. Sainte Thérèse dit à ce sujet (VIe Demeure, ch. vi) : « Cette jubilation plonge l'âme dans un tel oubli d'elle-même et de toutes choses qu'elle est incapable de penser ni de parler, si ce n'est pour donner à Dieu ces louanges qui sont comme le fruit naturel de sa joie. » C'est ainsi que saint Dominique ne parlait plus qu'à Dieu ou de Dieu et qu'il passait ses nuits en prière au pied des autels. Saint Thomas d'Aquin restait aussi la nuit des heures en prières près du Saint- Sacrement.
Cette sainte joie de l'âme, fruit de l'union à Dieu, peut titre désirée, dit sainte Thérèse (ibidem, ch. ix), tandis qu'il ne convient nullement de désirer des visions et révélations, car ce sont là des faveurs extraordinaires tout à fait distinctes du plein développement de la vie de la grâce en nous. « Pour recevoir beaucoup de faveurs de ce genre, est-il dit dans la VIe Demeure, ch. ix, une âme ne mérite pas plus de gloire... Il y a un grand nombre d'âmes saintes qui ne savent ce que c'est que de recevoir ces grâces, et d'autres, qui ne sont pas saintes, les reçoivent... Et souvent, pour une seule de ces faveurs, le Seigneur envoie un grand nombre de tribulations.
Enfin, au terme ici-bas de son ascension vers Dieu, l'âme est introduite dans l'union transformante décrite surtout par sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, qui précisent sur ce point ce qu'avaient dit avant eux les plus grands spirituels. Voyons, d'après leur description, les grâces qui accompagnent parfois l'union transformante, puis ce qu'est essentiellement cette union, comment on peut l'expliquer théologiquement et quels en sont les fruits.
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Les grâces qui accompagnent parfoisl'union transformante |
Parfois le mariage spirituel est célébré avec un symbolisme expressif, la personne favorisée reçoit un anneau orné dé pierres précieuses qu'elle voit ensuite de temps à autre; elle entend des cantiques célestes.
Ce symbolisme sensible s'accompagne aussi parfois d'une apparition de Notre-Seigneur et d'une vision intellectuelle de la Sainte Trinité; sainte Thérèse, qui reçut personnellement ces deux grâces, les mentionne (Viles Demeures, ch. ii).
Elle note aussi (VI" Demeures, ch. vii) : « Ceux qui sont introduits dans la septième Demeure ne se séparent guère de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui d'une manière admirable, selon sa divinité et son humanité tout ensemble, leur tient fidèle compagnie. »
La vision intellectuelle de la Sainte Trinité que reçoivent en cet état certaines personnes leur manifeste, par une idée infuse et une lumière éminente, la distinction réelle des trois Personnes et l'unité de nature incomparablement mieux que ne pourrait le faire le meilleur théologien en développant les arguments de convenance relatifs à ce mystère. L'âme ainsi favorisée n'a pas encore la vision immédiate de l'essence divine, elle n'a pas l'évidence intrinsèque du mystère; elle ne voit pas encore que si Dieu n'était pas Trine il ne serait pas Dieu. Cette âme reste encore dans l'ordre de la foi, mais sa foi devient singulièrement pénétrante, lumineuse et savoureuse. Elle saisit beaucoup mieux qu'auparavant que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et pourtant que le Père n'est pas le Fils, et que ni l'un ni l'autre ne sont le Saint-Esprit. Elle entrevoit pour ainsi dire que le Père en sa fécondité infinie communique toute la nature divine au Fils, et que le Père et le Fils la communiquent au Saint-Esprit par la plus parfaite diffusion de la divine bonté et dans la plus intime communion. Elle y voit un exemplaire éminent de la communion eucharistique et de l'union la plus intime de l'âme et de son Créateur et Père, selon la parole de Jésus : « Qu:ils soient un comme nous sommes un. »
Cette vision intellectuelle de la Sainte Trinité, inférieure à la vision béatifique, est une vue dont la clarté varie et qui est comme intermittente. Elle ne paraît pas nécessairement liée à l'union transformante d'après la description qui est donnée de celle-ci par saint Jean de la Croix (1). Il ne dit point que cet état exige des graces proprement extraordinaires, bien qu'il comporte une contemplation très élevée des perfections divines.
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Ce qu'est essentiellement l'union transformante |
Sainte Thérèse (VII" Demeures, ch. Hl) note que, ici, les extases cessent généralement : « L'âme perd cette grande faiblesse (de l'extase), qui lui était si pénible, et dont rien n'avait pu la délivrer. Peut-être cela vient-il de ce que le Seigneur l'a fortifiée, dilatée et rendue capable de ses opérations. » Ainsi l'union à Dieu, pouvant se faire sans gêner l'exercice des facultés, devient à peu près constante. Il semble bien que la Sainte Vierge fut toujours en cet état, et l'on dit aussi de sainte Hildegarde qu'elle ne connut jamais la faiblesse de l'extase.
D'après saint Jean de la Croix (2), ce qui constitue le fond de cet état tout à fait éminent n'est nullement miraculeux; c'est, dit-il, «l'étal parfait de la vie spirituelle ». C'est ici-bas le point culminant du développement de la vie de la grâce et de l'amour de Dieu, et l'union la plus intime avec la Sainte Trinité, qui habite en toute âme en état de grâce.
Les facultés supérieures sont alors attirées au centre le plus profond où habile la Sainte Trinité (3). Sous cette grâce l'âme ne peut douter de la présence en elle des Personnes divines et n'est presque jamais privée de leur compagnie. « On reconnaît, dit sainte Thérèse, par certaines opérations secrètes que c'est Dieu qui donne la vie à l'âme » (VII" Demeures, ch. 11).
Saint Jean de la Croix, dans Vive Flamme, re stroplie, vers 3, l 'explique par plusieurs images : « La pierre est de plus en plus attirée par le centre de la terre..., si elle atteint ce point, nous pourrons dire qu'elle a atteint son centre le plus profond. Or le centre de l'âme, c'est Dieu ; si elle l'atteint selon son être et selon toute la force de son opération et inclination, l'âme aura trouvé son centre le plus profond en elle le connaitra, l'ai-. niera et jouira pleinement de lui. Aussi longtemps que ce degré ne sera pas atteint..., elle tendra toujours à une union plus parfaite... Si elle parvient au dernier degré, l'amour divin l'aura blessée dans son centre le plus profond, et ce sera pour l'âme Ici transformation, l'illumination de tout son are, puissance et vertu, selon sa capacité de réception, à tel point qu'elle paraisse devenue Dieu. Il en est d'elfe alors comme d'un cristal extrêmement pur et transparent que frappe la lumière... Si. la lumière reçue est surabondante, le cristal semble se confondre avec elle. »
Un peu plus loin (str. 1, vers !t), saint Jean de la Croix donne une autre image : « C'est, dit-il, comme lorsque le le feu, après avoir blessé le bois de sa flamme et l'avoir desséché, le pénètre enfin et le transforme en lui. » C'est encore du bois, mais du bois incandescent, qui a pris les propriétés du t'eu. Ainsi, du cour purifié une flamme s'élève presque constamment vers Dieu
On a donné encore une autre image de cet état spirituel.
« Ainsi, dit sainte Thérèse, l'eau qui tombe du ciel dans une rivière se confond tellement avec elle qu'on ne peut plus les distinguer. » On a parlé aussi de deux cierges dont les flammes s'unissent en une seule. Il y a comme une fusion de la vie de l'âme et de celle de Dieu. On comprend dès lors que saint Jean de la Croix décrive l'union transformante comme l'étal de perfection spirituelle, plein épanouissement de la grâce des vertus et des dons:. « La vie spirituelle parfaite, dit-il, est la possession de Dieu par l'union d'amour (4). »
L'union transformante est donc des plus intimes, et elle apporte une grande paix pour ainsi dire inaltérable, au moins au sommet des facultés supérieures. Il se peut cependant que l'âme ainsi favorisée soit encore quelquefois « triste jusqu'à la mort » si Jésus veut l'associer encore à sa vie réparatrice et la conduire à Gethsémani pour le salut des pécheurs. Lui-même, au jardin des Oliviers, avait plus que l'union transformante, il avait, avec l'union hypostatique, la vision béatifiante, et pourtant il a voulu connaitre cette tristesse mortelle pour que son holocauste fût parfait.
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Explication théologique de cet état |
Dans Je Cantique spirituel, str. 26, saint Jean de la Croix, parlant des celliers intérieurs, écrit : « Nous pouvons dire que ces celliers sont au nombre de sept, et on les occupe tous quand on possède parfaitement les dons du Saint-Esprit de la manière dont l'âme est capable ici- bas de les recevoir... Il faut savoir que beaucoup d'âmes arrivent et entrent dans le premier cellier, chacune d'après la perfection de l'amour qu'elle possède, mais il en est peu qui atteignent en cette vie le dernier cellier, plus intérieur; car là est déjà réalisée l'union parfaite avec Dieu que l'on nomme mariage spirituel. »
En d'autres termes, lorsque l'âme possède parfaitement le don de sagesse, le plus élevé des sept dons reçus au baptême avec la grâce sanctifiante, elle est arrivée au sanctuaire intérieur où habite en elle la Sainte-Trinité, et l'union à Dieu n'est plus seulement habituelle, niais actuelle et en quelque sorte transformante; c'est, malgré la distance infinie qui sépare l'être de la créature et celui du Créateur, une union de connaissance quasi expérimentale et d'amour très intime. L'âme est déifiée en recevant la parfaite participation de la nature divine.
En ce sens saint Paul a pu écrire : « Celui qui s'attache à Dieu devient un même esprit avec lui n (1 Cor., 17).
L'union est ici transformante parce que l'âme, tout en conservant sa nature créée, reçoit une augmentation très grande de la grâce sanctifiante et de la charité, et parce que c'est le propre de l'amour ardent de nous transformer moralement en la personne aimée qui est comme un autre nous-même, alter ego, à qui nous voulons, comme à nous, tous les biens qui lui conviennent. Si cette personne est divine, les saints veulent qu'elle règne toujours plus profondément en eux, qu'elle soit plus intime à eux qu'eux-mêmes, plus que l'air respiré n'est intime à notre poitrine et le sang renouvelé intime à notre cœur (5).
L'explication théologique de cet état est donc donnée par saint Jean de la Croix lui-même. Elle se résume dans un principe qu'il énonce dans La Montée du Carmel, • 1. Il, chap. xxvii : « Plus l'âme est pure et dépouillée dans sa foi vive et parfaite, plus elle possède de charité infuse par Dieu; et plus elle a de charité, plus l'Esprit-Saint l'illumine et lui communique ses dons, de sorte que la charité est la cause et le moyen de cette communication » (Item, Cantique spir., str. 30).
Saint Thomas dit de même que les sept dons sont connexes avec la charité; par suite, ainsi que les vertus infuses, ils grandissent avec elle, comme les parties d'un même organisme, ou « comme les cinq doigts de la main » (P II", q. 68, a . 5, et q. 66, a . 2).
Il y a évidemment dans l'union transformante bien des degrés. Saint Jean de la Croix le note dans le Cantique spirituel, str. 14, à propos des fiançailles spirituelles, où l'âme jouit d'une façon transitoire de l'union parfaite, tandis qu'elle la possède d'une façon quasi continuelle dans le mariage spirituel.
Selon sainte Thérèse (Autobiographie, chap. vin), l'union fruitive des fiançailles ne dure guère plus d'une demi-heure, pendant laquelle l'âme a la connaissance expérimentale de Dieu réellement présent en elle et de son étreinte.
Dans le mariage spirituel, ratifié ici-bas et qui sera consommé au ciel, l'union actuelle d'amour avec Dieu expérimentalement connu ens le centre de l'âme devient plus constante. Il y a là, selon plusieurs auteurs, comme l'équivalent d'une révélation spéciale qui donne à l'âme la certitude de son état de grâce, et quelques-uns ajoutent : une certitude de sa prédestination. Ce dernier point peut se vérifier en bien des cas, niais, nous allons le voir, il n'est pas sûr qu'il se vérifie généralement.
Saint Jeau de la Croix dit à l'endroit que nous venons de citer : « Parmi les âmes qui sont dans l'état des fiançailles spirituelles, une reçoit plus, l'autre moins, l'une de telle manière, l'autre différemment; niais ici nous décrivons la plus grande plénitude qu'elles peuvent atteindre, car ainsi l'on comprendra le tort. » De même il y a bien des degrés dans l'union transformante quasi continuelle, sous une forme plus ou moins manifeste, jusqu'au degré le 'plus élevé dont jouissait ici-bas la bienheureuse Vierge Marie. 1...n ces divers degrés, il est vrai de dire que les âmes, selon leur prédestination, ont atteint ici-bas leur centre le plus profond. C'est la réalisation parfaite de la prière de Jésus : u Qu'ils soient un comme. nous sommes. un, moi en eux, et vous en moi... et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'a vez aimé » (Jean, .11 I 1, 22).
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Les effets de l'union transformante |
Les effets de cet état de perfection sont ceux des vertus théologales et des dons parvenus à leur plein développement Un des fruits (le cette union est celui qui fut accordé aux apôtres le jour de la Pentecôte, celui de la confirmation en grâce. « mon avis, dit saint Jean de la Croix ( 6 ), l"â me ne peut jamais être mise en possession de cet état sans se trouver en mène temps confirmée en grâce. »
Les Carmes de Salamanque expliquent cette confirmation en grâce en disant qu'elle est une certaine participation de l'impeccabilité des bienheureux par une grande augmentation de lu charité dont le progrès nous détourne de plus en plus du péché. Cette augmentation notable de l'amour divin est complétée par uneproleclion spéciale de Dieu, qui écarte les occasions de péché et fortifie quand il faut, de telle sorte que l'âme est désormais toujours préservée du péché mortel et même presque toujours du péché véniel délibéré (7).
En cet état l'âme est-elle certaine de ne plus offenser Dieu et d'obtenir la grâce de la persévérance finale? Sainte Thérèse se contente de dire qu'elle est presque délivrée du trouble des passions, que tant qu'elle est sous la grâce actuelle de l'union transformante elle ne pèche pas véniellement de propos délibéré (8). Elle écrit : « L'âme introduite en cette demeure n'est plus sujette aux mouvements ordinaires des sens et de l'imagination; du moins, ils ne peuvent lui nuire, ni lui ôter la paix. J'ai l'air de dire, n'est-ce pas? qu'une fois gratifiée d'une telle faveur, l'âme est certaine de son salut et à l'abri de toute rechute. Et cependant telle n'est pas ma pensée; toutes les fois que je dis que l'âme est en assurance, cela doit s'entendre : aussi longtemps que la divine Majesté la tiendra dans sa main et qu'elle ne l'offensera pas. »
Ce texte de sainte Thérèse montre qu'elle est moins affirmative que saint Jean de la Croix. Lui va jusqu'à dire, dans le Cantique spirituel, strophe 22 : « •
L'âme n'a plus à redouter ni tentations, ni troubles, ni chagrins, et oublie toutes ses sollicitudes et ses soucis. »
La manière de parler de sainte Thérèse paraît plus conforme à celle de la théologie. Celle-ci enseigne que la grâce de la persévérance finale ne peut se mériter, et que pour être assuré de son salut il faudrait avoir une révélation spéciale de sa propre prédestination ; ce dernier point a même été défini par le Concile je Trente.(Denz. 805). Or on ne peut affirmer, comme certain que l'union transformante comporte à tous ses degrés et toujours l'équivalent d'une telle révélation. De plus, après avoir reçu une révélation, on peut, sous certaines tentations, douter de son origine divine.
N'oublions pas l'exemple singulièrement significatif de ce grand saint qui s'est appelé Paul de la Croix, fondateur des Passionistes; il passa par la nuit de l'esprit purificatrice vers l'âge de 26 ans, reçut à 29 la grâce de l'union transformante. Mais il devait vivre jusqu'à 81 ans et fonder un Ordre voué à la réparation ; aussi depuis l'âge de 31 ans à 75, il vécut dans une nuit de l'eprit réparatrice presque continuelle, et où plusieurs fois il se demanda s'il serait sauvé (9).
Peut-être faut-il entendre avec cette réserve « sous la grâce actuelle de l'union » cette proposition de saint Jean de la Croix (10) : « Finalement tous les mouvements, opérations et inclinations, que l'âme recevait jadis du principe et de la force de sa vie naturelle, sont en cette union transformés en mouvements divins, morts à l'amour-propre et vivant en Dieu. Car l'âme, devenue vraie fille de Dieu, est comme animée tout entière par l'Esprit-Saint, comme l'enseigne saint Paul quand il dit : « Tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu » (Hom., viii, 14).
Nous n'ignorons pas qu'en parlant de l'union transformante Philippe de la Sainte-Trinité (11) et Scaramelli (12) estiment qu'un état si sublime demande que Dieu révèle à l'âme l'amitié indissoluble qui existe entre eux. Selon ces auteurs, si la personne ainsi favorisée ne reçoit pas de révélation spéciale de sa prédestination, il y a comme un équivalent de cette révélation spéciale.
Il suffit, croyons-nous, d'affirmer que le Saint-Esprit confirme alors grandement la certitude de l'espérance. Celle-ci est, comme le dit saint Thomas, II"' II"", q. 18, a . certitude de tendance vers le salut sans être encore la certitude du salut lui-même. Or le Saint-Esprit confirme cette sécurité de l'espérance par l'affection de plus en plus filiale et plus forte qu'il suscite en nous. Alors se vérifie pleinement la parole de saint Paul ( Rom. , viii, 16) : « L'Esprit rend témoignage à notre esprit que nous sommes des enfants de Dieu. »
Il y a parfois en cet état des louches divines si profondes qu'elles sont, disent les mystiques, « imprimées en la substance de l'âme ». Que faut-il entendre par là, selon les 46. principes de la théologie tels que les a compris saint Thomas?
La touche divine est une motion surnaturelle des plus profondes qui s'exerce sur le fond même de la volonté et de l'intelligence là où ces facultés s'enracinent dans la substance de l'âme, d'où elles émanent. Dieu est plus intime à nous que nous-même, en tant qu'il conserve immédiatement la substance de notre âme par un acte divin qui est la continuation de l'acte créateur ; de même il conserve en l'essence même de l'âme la grâce sanctifiante, et à certains moments, par une inspiration très spéciale, il meut ab infus le tréfonds de notre volonté et de notre intelligence pour les porter vers lui. Il y a là un contact, non pas quantitatif et spécial, mais supraspatial, spirituel et absolument immédiat de l'essence divine avec la substance de notre âme, et de ce contact procèdent dans le fond de nos facultés supérieures des actes directs auxquels Dieu seul peut nous mouvoir et que sans cette inspiration très spéciale nous ne produirions jamais. L'âme ne peut agir que par ses facultés, connaître que par son intelligence, aimer et vouloir que par sa volonté, mais ici, sous la touche divine, elle agit par le fond le plus intimeblede ses facultés, là où elles s'enracinent dans l'essence de l'âme.
Il y a là comme une étreinte spirituelle de Dieu, qui, à certains moments, est extrêmement forte. I1 y a aussi quelquefois dans le fond des facultés supérieures comme une blessure d'amour, blessure spirituelle délicieuse, qui s'accompagne parfois, comme chez les stigmatisés, d'une blessure douloureuse du corps, en particulier du côté du cœur (12). C'est Dieu qui blesse l'âme en l'attirant fortement à Lui, en donnant un très vif désir de le voir immédiatement et de n'ètre plus jamais séparée de Lui. Ce très vif désir de la vision béatifique est la disposition normale pour la recevoir sans tarder ; ce désir existe aussi à sa manière dans les âmes du purgatoire lorsqu'elles touchent au terme de leur pùrification.
Sainte Thérèse, dans l'Épilogue du Château de l'âme, invite ses Soeurs à désirer, mais très humblement, cette intime union avec Dieu, mais à ne pas vouloir forcer l'entrée de cette demeure : « Si donc vous rencontrez de la part de Dieu quelque résistance, je vous le conseille, n'essayez pas de passer outre. Vous le fâcheriez si bien qu'il vous en fermerait l'entrée pour toujours. Il aime extrèmement l'humilité. Si vous vous croyez indigne de pénétrer méme dans la troisième demeure, vous obtiendrez bien vite l'entrée dans la cinquième. Vous pourrez mémo la fréquenter si assidûment et le servir si bien lui- même qu'il vous admettra dans celle qu'il s'est réservée. »
Cela nous montre que l'état de perfection spirituelle dont nous parlons est ici-bas le sommet du développement normal de la vie de la grâce considérée, non pas précisément en telle ou telle personne, mais en soi. Ce sommet doit en effet comporter cette aspiration qui jusqu'ici n'existait pas à ce degré : ce très vif désir de la vision béatifique. On ne conçoit pas que Dieu se fasse voir immédiatement et pour toujours à des âmes qui n'auraient pas encore le vif désir de le posséder à jamais. Il les prépare à la vision immédiate par une touche divine qui a une saveur de vie éternelle. Saint Jean de la Croix en a admirablement parlé. Il dit qu'on n'obtient les touches divines qu'en pratiquant le dépouillement complet de tout le créé (13), et par une de ces touches d'amour l'âme est récompensée de toutes ses oeuvres (14).
Il écrit, au sujet de la blessure d'amour, dans le Cantique expliqué clans Vive flamme (strophe 1) :
O vive flamme d'amour.
Que vous blessez avec délicatesse
Le centre le plus profond de mon pame !
Puisque vous n'êtes plus douloureuse
Achevez maintenant si vous le voulez bien,
Rompez la toile de cette douce rencontre.
C'est-à-dire : Achevez l'oeuvre de notre union, rompez le fil de ma vie terrestre, dernier obstacle à ma rencontre avec le Bien-Aimé. Cette toile laisse entrevoir Dieu, mais c'est encore un obstacle à l'union immédiate et définitive.
La vive .flamme c'est l'Esprit-Saint qui suscite dans l'âme des actes d'amour, par lesquels elle mérite plus que par tout ce qu'elle a pu faire clans sa vie passée, dit le saint dans l'explication de cette première strophe. « Et, chose merveilleuse, ajoute-t-il, ce feu divin si puissant, qui anéantirait plus facilement mille mondes que le feu terrestre, ne brûle un fil de lin, n'anéantit et ne consume pas. Ainsi les apôtres, lorsque ce feu spirituel descendit sur eux, le jour de la Pentecôte, brillèrent intérieurement d'un a mour suave qui dilate l'âme et la réjouit. »
C'est dans l'explication de la strophe 2de Vive Flamme, vers 5, que saint Jean de la Croix a écrit ces paroles très significatives : « Il faut expliquer ici pourquoi il en est si peu qui parviennent à ce haut état de perfection et d'union avec Dieu. Ce n'est certes pas que Dieu veuille limiter cette grâce à un petit nombre d'âmes supérieures, son désir est pluiôt que cette haute perfection soit commune à tous; ce qu'il cherche trop souvent en vain, ce sont les vases capables de contenir une telle perfection. Il envoie de légères épreuves à une âme et elle se montre faible, elle fuit aussitôt toute souffrance, ne veut accepter aucune douleur, aucune mortification, pour petites qu'elles soient, et manque totalement de pratiquer la ferme patience qu'elle devrait montrer. Alors Dieu ne continue pas à purifier ces âmes, à les tirer de la poussière terrestre en les mortifiant. On désire être parlait, mais sans se laisser mener par la voie d'épreuves qui forme les parfaits.» Il faut passer par bien des tribulations pour arriver « à la vie spirituelle parfaite, qui consiste dans la possession de Dieu par l'union d'amour » (Ibidem, strophe 2, vers 6).
Les délices vraiment spirituelles viennent de la croix, de l'esprit de sacrifice qui fait mourir tout ce qu'il y a en nous de déréglé pour assurer la première place à l'amour de Dieu et des âmes en Dieu.
Lorsque le coeur brûle ainsi d'amour pour son Dieu, l'âme contemple des lampes de feu qui éclairent d'en haut toutes choses; ce sont les perfections divines : Sagesse, Bonté, Miséricorde, Justice, Providence , Eternité, Toute-Puissance. Elles sont pour ainsi dire les couleurs de l'arc-en-ciel divin, qui s'identifient sans se détruire dans la vie intime de Dieu, dans la Déité, comme les sept couleurs de l'arc-en-ciel terrestre s'unissent dans la lumière blanche, d'on elles procèdent. « Toutes ces lampes s'unissent en une lumière, en un foyer, bien Glue chaque attribut garde sa lumière et son feu (15). oubli»
Ce qui se remarque en ces âmes c'est un grand de soi, un très grand désir de souffrir à l'exemple de Notre-Seigneur. L'âme participe à la force même du Christ, à son immense amour pour le prochain, elle arrive à pratiquer en même temps les vertus en apparence les plus opposées, la justice et la miséricorde, la force et la douceur, la simplicité de la colombe et la prudence du serpent, elle unit la contemplation la plus élevée au sens pratique le plus avisé pour les choses dont elle doit juger. Par là ces âmes sont définitivement marquées à l'effigie du Christ. La vie apostolique (manifeste ou cachée) ou la vie réparatrice déborde de la plénitude de leur contemplation et de leur union à Dieu (16).
Telle est manifestement la disposition parfaite de l'âme vraiment purifiée pour passer immédiatement à l'instant de la mort de la terre au ciel sans avoir à traverser le purgatoire. Or l'ordre parfait est d'être purifié avant la mort en méritant, pour n'avoir pas à l'être après sans mériter. C'est seulement dans cette intime union qu'on a le vif désir de voir Dieu. Et l'on ne conçoit pas que Dieu se montre immédiatement et pour toujours à une âme qui n'aurait pas encore le vif désir de ie voir.
Cette doctrine serait trop haute pour nous si nous n'avions pas reçu au baptême la vie de la grâce, qui doit s'épanouir en nous aussi en vie éternelle, et si nous ne recevions pas souvent la sainte communion, qui a pour but principal d'augmenter en nous l'amour de Dieu; pensons que chacune de nos communions devrait étre substantiellement plus fervente et plus fructueuse que la précédente. Nous verrons alors que, comme l'a dit saint Jean de la Croix, les àmes intérieures arriveraient à l'union intime dont nous venons de parler si elles ne fuyaient pas les épreuves que Dieu leur envoie pour les purifier (cf.
Vive Flamme, str. Il, vers 5).
Nous voyons ici le plein développement de la gràce qui est la vie éternelle commencée « quaedam inchoatio vitae ;eternae n (7).
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— (1) Vive Flamme, st. 2, et Cantique spirituel, Ill ' partie, str. 22 sq.
— (2) Vive Flamme, str. 2, et Cantique spirituel, Ill ' partie, st. 22 et suiv.
— (3) Vive Flamme, ibidem.
— (4) Vive Flamme, str. 2, vers. 6. — Cf. P. GABRIEL DE SAINTE-MADELEINE, C. D., L'union transformante selon saint Jean de la Croix, La Vie Spirituelle, mars 1927, p. 87 sq. — et Angelicum, Januario, 1937, Strena G.-L. Les sommets de la vie d'amour, pp. 264-280.
— (5) Cf. Saint Thomas, II•, q. 2 8 , a. et : L'union est l'effet d'amour, lui-méme consiste dans l'union affective, et il désire l'union réelle, par la vision qui est comme la possession de l'objet aimé. La mutuelle inhérence est aussi un effet de l'amour; car l'aimé est dans l'aimant, dans son affection, et celle-ci porte l'aimant vers l'aimé.
— (6) Cant ique spirituel, 2' rédaction sir 22.
— (7) Cr Salmantaencces, De gratis, q iiu, di-!I III, dub. XiI
— (8) Cf ...Sainte T rèse, Vil' Demeure, ch. u
— (9) Cf. P. GAËTAN nu SAINT-NOM ne MARIE, Oraison el ascension mystique de saint Paul de la Croix, Louvain, 193o, pp. 115-177, et ci-dessus, appendice au ch. xvr de cette IV' partie.
— (10) Vive Flamme, sir. 2, vers. G.
— (11) Theol. myst. Proaemium, a. 8.Direllorio misaeo, lx. II, ch. azir, n' 258
— (12)Cf. Vire Flamme, str. 2, vers s : « Pour l'ordinaire, Dieu n'accorde aucune faveur au corps qu'il ne l'ait faite d'abord et principalement dans l'âme, et alors, plus la jouissance et la force d'amour que cause la plaie dans l'âme est grande, plus grande aussi est la souffrance provoquée par la blessure du corps. Les deux croissent dans une méme mesure, et il en est ainsi parce que, ces âmes se trouvant purifiées et fortes en Dieu, ce qui est cause de douleur pour la chair corruptible est douceur et saveur pour l'esprit devenu fort et sain. » Cf. infra V• p., cl,. iv, « la stigmatisation ».
— (13) Nuit obscure, I. Il, ch. %Ani, fin
— (14) Vive Flamme, sir. 2r vers. b•
— (15) Vice Flamme, str. 3, vers 1.
— (16) Cf. SAINTE CATKEPINE DE SIENNE, Dialogue, ch.cxlv
— (17) Il faut comparer à ce qui est dit de l'union transformante dans Vioc Phunuir, ce qu'en a écrit Tauler; cf. Sermons de Tanler . Deux iifnse Sermon pour lu cinquième dimanche après la Trinité, trait Ilugueny,t. Il pp. 222-226. |
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