Tome II-Partie-4-Chapitre 17
L'influence de l'Esprit-Saint dans l'âme parfaite
« Si scires dunum Der.» |
Pour bien entendre ce qu'est l'union mystique, il faut parler de l'influence du Saint-Esprit dans l'âme parfaite en rappelant les principes les plus certains et les plus élevés qui sont.communément enseignés à ce sujet. Pour voir leur sens et leur portée, nous parlerons d'abord du Saint-Esprit comme don supréme, et ensuite de ce qui suit cette donation dans l'âme parfaite. |
Le Saint-Esprit, don incréé |
L'Esprit-Saint est appelé le don par excellence. Jésus y fait allusion et plus qu'allusion lorsqu'il dit à la Samaritaine « Si lu savais le don de Dieu! » Déjà le don créé de la grâce sanctifiante unie à la charité dépasse immensément tous les dons naturels, ceux de l'imagination la plus riche, de l'intelligence la plus géniale, de la volonté la plus énergique. La grâce, germe de la vie éternelle, dépasse mème immensément la vie naturelle des anges, la force naturelle de leur intelligence et de leur volonté ; elle dépasse aussi et de beaucoup, comme le dit saint Paul , les grâces gratuitement données et en quelque sorte extérieures, comme le don des miracles, le don des langues, la prophétie.
Or le Saint-Esprit est le don incréé, infiniment supérieur encore à celui de la grâce sanctifiante et de la charité, supérieur à tout degré de charité et à tout degré de gloire.
Il est d'abord don incréé, comme terme ultime et éternel de la fécondité divine du Père céleste et de son Fils. Le Père, infiniment bon, par la génération éternelle du. Verbe, communique à celui-ci toute la nature divine, lui donne d'être Dieu de Dieu, lumière de lumière. Le Père et le Fils spirent l'Amour personnel qu'est le Saint-Esprit (1). La troisième Personne divine procède ainsi de l'amour mutuel du Père et du Fils; elle est le don incréé que les deux premières personnes se font l'une à l'autre, don unique, par une spiration éternelle, qui communique à l'Esprit-Saint toute la nature divine.
Saint Thomas explique bien (2) pourquoi le Saint-Eprit est appelé le Don personnel et incréé : parce que tout don provient d'une donation gratuite dont le principe est l'amour, et la première chose que nous donnons à quelqu'un c'est l'amour par lequel nous ltt-i voulons du bien; ainsi l'amour est le premier de tous les dons, le principe de tous les autres. Par suite, le Saint-Esprit, qui est l'Amour personnel subsistant, mérite d'être appelé le Don personnel et incréé.
Ce don suprême, que les deux premières personnes divines se font l'une à l'autre de toute éternité, nous a cté donné à nous aussidans le temps par Notre-SeigneurJésus-Christ. Il nous avait déjà donné l'Eucharistie à la Cène, et son précieux sang sur la croix, il nous avait donné la grâce par tous les sacrements ; il a voulu nous accorder enfin le don suprême, le don incréé, pour couronner tous ses bienfaits. Il nous avait promis de nous envoyer l'Esprit- Saint, et il nous l'a envoyé de fait le jour de la Pentecôte.
La grandeur de ce don suprême apparaît davantage par comparaison avec les autres et avec les plus élevés d'entre eux. Le Sauveur nous avait déjà mérité tous les effets de notre prédestination : notre vocation à la vie chrétienne, notre justification ou conversion, la persévérance finale et la gloire des élus rachetés par son sang; mais il a voulu nous donner plus encore, il a voulu nous accorder le don incréé qu'est l'Esprit-Saint.
Les Apôtres, en le recevant, ont été éclairés, fortifiés, confirmés en grâce, transformés; et, sous la direction de l'Esprit-Saint, ils ont persévéré jusqu'au martyre.
Ce que nous venons de dire montre pourquoi les noms propres du Saint-Esprit sont l'Amour personnel et le don incréé. On l'appelle aussi par appropriation le Consolateur. Il est en effet le grand ami spirituel qui console dans les tristesses de la vie, dans l'anxiété qui va parfois jusqu'à l'angoisse. C'est ainsi qu'il a consolé les Apôtres, privés de la présence sensible de Notre-Seigneur, au moment où les grandes difficultés de leur apostolat commençaient. Or la Pentecôte a été renouvelée pour chacun de nous par notre confirmation.
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L'activilé en nous du Don incréé |
Nous avons vraiment reçu le Don suprême, et nous pouvons jouir de lui par la charité et par le don de sagesse, d'où procède une connaissance quasi expérimentale de la présence en nous des Personnes divines, qui restent toujours unies. Il convient d'insister ici sur les principaux effets qui sont attribués par appropriation à l'Esprit-Saint, bien qu'ils soient produits aussi en nous par le Père et le Fils, comme tout effet de la puissance divine qui est commune aux trois Personnes (3). Le don incréé con firme d'abord en nous le don créé de la grâce sanctifiante, il le conserve et il l'augmente. C'est pourquoi, dit saint Thomas(4), Notre-Seigneur, parlant à la Samaritaine, appelle la grâce « l'eau vive qui jaillit en vie éternelle ». Par opposition aux eaux mortes conservées dans des citernes ou des fossés, l'eau vive est celle qui n'est pas séparée de la.source jaillissante, et, sous l'impulsion de là source, coule toujours vers l'océan.
Ainsi la grâce sanctifiante n'est pas séparée de la source d'eau vive qu'est l'Esprit-Saint; c'est lui-même qui l'entretient en nous et lui donne cette force d'impulsion qui la pousse en quelque sorte vers cet océan spirituel qu'est la vie éternelle. En ce sens, saint Paul dit aussi ( Rom. ,y, 5) : « La charité de Dieu est répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné. » Par suite, le Saint-Esprit donne quelquefois à l'âme parfaite une certaine certitude de son étal de grâce, selon cette parole de saint Paul (Rom., viii, 16) : « L'Esprit rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu, » Il rend ce témoignage, dit saint Thomas (5), par l'affection filiale qu'il suscite en nous, et par laquelle il se fait en quelque sorte sentir à nous comme la vie de notre vie. Cependant, cette sorte de certitude transitoire est loin d'avoir la clarté de l'évidence, car nous ne pouvons discerner parfaitement l'affection filiale inspirée par l'Esprit-Saint d'un acte naturel d'amour de Dieu, d'un amour inefficace, accompagné parfois d'un certain lyrisme, qui peut exister sans la grâce, comme il arrive chez des poètes. Le Saint-Esprit « habite une lumière inaccessible » qui nous paraît obscure parce qu'elle est trop forte pour nous, mais son inspiration pourtant nous rassure, selon cette parole de l'Apocalypse, ii, 17 : « A celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée,... et un nom nouveau que personne ne connaît, si ce n'est celui qui le reçoit. »
Par là même, l'Esprit-Saint confirme notre foi, la rend pénétrante et savoureuse. « Il scrute, en effet, les profondeurs de Dieu, dit saint Paul ,... et il nous a été donné pour que nous connaissions les choses que Dieu nous a accordées par sa grâce (6). »
Par suite aussi, l'Esprit-Saint confirme la certitude de notre espérance, certitude qui n'est pas encore celle du salut, mais celle de tendre vers le salut (7); certitude qui augmente dans la mesure où nous nous rapprochons du terme du voyage.
Enfin et surtout l'Esprit-Saint, Amour personnel, suscite dans les âmes parfaites un amour infus de Dieu et du prochain notablement différent des autres actes de charité. C'est un amour auquel l'âme ne pourrait se porter elle-même avec le secours de la grâce actuelle commune; il faut pour cela une inspiration spéciale, une grâce opérante supérieure. Il y a là une visite du Seigneur. C'est alors le Saint-Esprit lui-même qui nous porte à l'aimer. Il fait jaillir de nos coeurs cet amour infus, dont il est à la fois le principe et le terme. Nous ne pourrons jamais aimer Dieu autant qu'Il nous aime par sa dilection incréée et éternelle ; mais cependant, entre lui et nous il y a une certaine égalité d'amour lorsque c'est le Saint- Esprit lui-même qui suscite en nous l'amour infus qu'il purifie et fortifie jusqu'à l'entrée au ciel.
C'est de cet amour infus que parle l'auteur de l'Imitation,l. III, ch. v, lorsqu'il dit : « O Seigneur mon Dieu, quand vous descendrez dans mon coeur, toute mon âme tressaillira de joie. Vous êtes la gloire et l'exultation de mon coeur ; vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation... Parce que je suis faible et que ma vertu est chancelante, j'ai besoin d'être fortifié et consolé par vous; visitez-moi donc souvent et dirigez-moi par vos divines instructions... pour que je devienne fort pour souffrir, ferme pour persévérer. C'est quelque chose de grand que l'amour (suscité par vous); c'est un bien au-dessus de tous les biens. Seul il rend léger ce qui est pesant, et fait qu'on supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie. Il porte son fardeau sans en sentir le poids et rend doux ce qu'il y a de plus amer... Il fait entreprendre de grandes choses et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait... L'amour souvent ne connaît point de mesure : niais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toutes part il veille sans cesse ; dans le sommeil même il ne dort point. Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent ; mais, tel qu'une flamme vive et pénétrante, il s'élance vers le ciel et s'ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles. »
Cet enseignement confirmé par l'expérience des saints repose sur la révélation même. Saint Paul nous dit ( Rom. , vin, 26) : « L'Esprit vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas ce que nous devons demander dans nos prières. Mais l'Esprit lui-même prie pour nous par des gémissements ineffables... Il prie, selon Dieu, pour les saints »; selon Dieu », c'est-à-dire selon le bon plaisir divin, qu'il connaît parfaitement.
Dans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, ch. xcr, le Seigneur lui-même explique ces paroles en disant : « Le Saint-Esprit dans les âmes parfaites pleure des larmes de feu », en particulier à la vue des péchés qui entraînent à la perdition ; et ces larmes spirituelles obtiennent souvent la rémission de grandes fautes.
Pour la même raison, il est dit que l'Esprit-Saint est le Pères des pauvre, de ceux surtout qui aiment la sainte pauvreté. Il les nourrit spirituellement comme une mère par sa divine charité; il leur donne de ternes en temps une sainte joie et comme un pressentiment de la vie éternelle (8).
Il leur inspire l'amour de la Croix, c'est-à-dire l'amour de Jésus crucifié, de ses souffrances, de ses saints anéantissements; il leur donne le désir d'y participer dans la mesure voulue pour eux par la Providence. et il leur fait trouver dans ce désir la paix, la force et parfois la joie. Le Saint-Esprit configure au Christ crucifié ses fidèles serviteurs, et par eux, par leurs souffrances, il sauve des âmes.
Il leur montre le prix de ses divines inspirations qui conduiraient, si l'on n'y résistait pas, à la vraie sainteté. On comprend alors de mieux en mieux le résultat que peut avoir une consécration de l'âme à l'Esprit-Saint lorsqu'elle est bien faite.
Enfin il donne parfois aux âmes les plus parfaites comme une certitude de leur prédestination et de leur salut, par une révélation spéciale ou par l'équivalent d'une telle révélation, .en leur accordant, avec une saveur de vie éternelle, la connaissance expérimentale de la grâce sanctifiante comme germe de la gloire.
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Conclusion |
Ces principes, fondés manifestement sur la révélation, sont reçus par tous les théologiens (9). Ils nous élèvent par une pente douce vers ce que les grands spirituels ont écrit sur l'union mystique, aride ou consolée, parfois extatique, dont le plein développement a reçu le nom d'union transformante. C'est de cette union mystique proprement dite que nous allons parler en suivant surtout sainte Thérèse et saint Jean de la Croix. Ce qu'ils en disent paraît moins exceptionnel lorsqu'on a étudié les lois, supérieures du développement de la grâce sanctifiante, de la charité et des dons du Saint-Esprit ; on y voit comme un fruit excellent qui se forme mystérieusement, mais normalement, en la fleur de la charité sous l'influence toujours plus intime du Maître intérieur, du Consolateur, qui instruit par son onction, sans bruit de paroles, et qui attire toujours plus fortement à Lui.
L'union mystique est, pensons-nous, le fruit normal mais éminent de l'habitation de la Sainte Trinité en nous. Les trois Personnes divines habitent en effet dans l'âme en état de grâce comme dans un temple où elles peuvent être et sont parfois l'objet d'une connaissance quasi expérimentale et d'un amour infus. Elles se font ainsi sentir comme la vie de notre vie. Cette connaissance quasi expérimentale des Personnes divines présentes en nous et cet amour infus, lorsqu'ils arrivent à leur plein développement normal, constituent l'union mystique proprement dite.
L'habitation de la Sainte Trinité en nous est ainsi le centre d'où dérive et où revient toute notre vie spirituelle. C'est la réalisation de cette parole de saint Jean : « Dieu est amour, el celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu en lui (I Joan., iv, 16).
Ce que nous venons de dire est d'autant plus vrai qu'on considère non pas telle ou telle âme individuelle, mais l'âme humaine et surtout la grâce divine prise en soi; « la grâce des vertus et des dons » n'est pas seulement le germe de l'union mystique, elle est normalement le germe de la vision béatifique et de son pré lude immediate gratia est semen gloriae ».
C'est ce qu'a si profondément. compris, il y a quelques années, une vaillante carmélite du Carmel de Dijon, soeur Elisabeth de la Trinité; le mystère de l'habitation. de la Sainte Trinité au plus intime d'elle-même fut la grande réalité de sa vie intérieure (I0).
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(1 ) On distingue en la Sainte Trinité l'amour commun aux trois Personnes divines, l'amour nolionel ou ,piraleur, par lequel le Père et le Fils spirent le Saint-Esprit, .l 'amour personnel, qui est le Saint- Esprit lui même, terme de la spiration active, comme le Verbe est terme de la génération éternelle
(2 ) I*, q. 38, a . 2.
(3) Cf. s4INT THOMAS, Contra Gentes, I. IV, ch. xxi et ami, De effeelibus attributis Sana () : Parmi ces effets, saint Thomas indique surtout la contemplation infuse et l'amour infus, qui donne la sainte liberté des enfants de Dieu. Il dit au chapitre sx,r : « Amicitiae maxime proprium est simul conversari ad amicum. Conversatio aidera hominis ad Deum est per contemplationem ipsius, sicut et Apostolus dicebat (Phil., lu, no). Nostra conversatio in cadis est. Quia igitur Spiritus Sanctus nos amatores Dei facit, consequens est quod per Spinum Sanctum Dei contemplalores efliciamur; unde Apostolus dicit. » (Il Cor., III, /8) « Nos alitera cannes revelata (aeie gloriam Dei specalantes, in eamdein imaginem transformarmir, a clarilate ad rtarilatern, tamiciam a Domini Spirit,,. e Ces effets attribués au Saint-Esprit par appropriation, sont produits aussi par le Père et le Fils, car ce sont des effets de la puissance divine commune aux trois Personnes, mais ils ont une ressemblance spéciale avec l'Amour personnel, qui est le nom propre de l'Esprit-Saint.
(4) In Joannem, IV, 15.
(5) In Epist. ad Rom. , VIII, )6.
(6) I Cor., rr, Io, 12.
(7) Cf. Saint Thomas, ' Il", q. i8, a. 4.
(8) Cf Dialogue de sainte Catherine de Sienne, ch. cx1.1 : s Dans maladie et l'affliction, l'Esprit-Saint est Four le juste une mère qui le nourrit au sein de la divine charité. Il le délivre de la servitude de l'amour-propre. Car là où brûle le feu de la charité, là ne peut demeurer cette eau de l'amour-propre qui éteint dans l'àme ce doux feu... L'Esprit-Saint nouriit le juste, il l'enivre de douceur, il le comble de richesses inestimables .. Alors l'âme accepte toutes les afflictions, rien ne l'abat, rien ne l'ébranle; elle reçoit une grande force et un avant- goût de la vie éternelle. » Le P. Lallemant, S J., dit aussi dans La Doctrine spirituelle, Principe , ch. il, a. 4 : « Le Saint-Esprit nous console particulièrement. en trois choses. Premièrement dans l'incertitude de notre salut...; quand on a eu quelque connaissance expérimentale de Dieu , il est assez rare qu'on vienne à se perdre.
Secondement, le Saint-Esprit nous console dans les,tentations du démon, dans les traverses et les afflictions de cette vie.
Troisièmement, le Saint-Esprit rions console dans l'exil où nous vivons ici-bas, éloignés de Dieu... Les àmes saintes sentent en elles un vide comme infini, que toutes les créatures ne peuvent remplir, et qui ne peut être rempli que par ta jouissance de Dieu : tandis qu'elles en sont séparées, elles languissent et souffrent un long martyre. qui leur serait insupportable sans les consolations que le Saint-Esprit leur donne de temps en temps. »
(9) S. Thomas expose cet enseignement commun, nous l'avons noté, dans le Contra Gentes, t. IV , ch. xifi et xxii, où il décrit les effets de la présence ea nous du Saint-Esprit,
(10) Sur Élisabeth de la Trinité. Souvenirs, édition de 1935, récit de sa vie et extraits de ses écrits. En moins de trente ans, 90.octo exemplaires de ce livre se sont répandus en France . Voir aussi la Doctrine spirituelle de Soeur Élisabeth de la Trinité, par le P. M.-M. PIIILIPPON, O. P., Paris, 1938. Voir surtout tes chapitres : « Vers l'union transformante », pp. 51-64; « L'habitation de la Sainte Trinité », pp. 81-124; « Louange de gloire », pp. 125-15o; « Soeur Elisabeth de la Trinité et les âmes sacerdotales », pp. 193-217; « Les dons du Saint-Esprit », pp. 217-258; « Dernière retraite de Laudern gloriae pp. 31 7-34
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