Tome II-Partie-4-Chapitre 13
L'héroicité des vertus morales chrétiennes |
Ne pouvant parler ici de l'héroïcité de chacune des vertus morales en particulier, nous nous inspirerons surtout de la parole de Jésus (Matth., xi, 29) : « Prenez sur vous mon joug et recevez mes leçons, carie suis doux et humble de coeur. » Nous parlerons d'abord de l'héroïcité de l'humilité et de la douceur; ces vertus donnent le ton chrétien pour parler ensuite de l'héroïcité de la force, de la prudence, de la justice et d'autres vertus correspondantes aux trois conseils évangéliques. |
L'humilité et la douceur héroïques |
L'humilité, qui réprime l'amour déréglé de notre propre excellence, nous porte à nous incliner profondément devant la grandeur de Dieu et devant ce qu'il y a de Dieu en toute créature (I). Cette vertu est héroïque lorsqu'elle arrive aux degrés supérieurs décrits par saint Anselme (2) et r appelés par saint Thomas (3) : « Non seulement reconnaître que par certains côtés nous sommes
méprisables, mais vouloir que le prochain le croie, supporter patiemment qu'on le dise; accepter, non seulement qu'on le dise, mais qu'on nous traite comme une personne digne de mépris; enfin non seulement accepter, mais aimer d'être traité ainsi », pour être configuré à Notre-Seigneur, qui, par amour pour notre salut, a voulu les dernières humiliations de la Passion.
Cette humilité héroïque porte saint Pierre à vouloir être crucifié la tête en bas, elle porte saint François d'Assise et saint Benoît-Joseph Labre à se réjouir des plus mauvais traitements, à y trouver une sainte joie.
Cette humilité parfaite se manifeste extérieurement par une grande modestie habituelle. Comme il est dit dans l'Ecclésiastique (x 4 x, 27) : « A son air on connaît un homme; au visage qu'il présente on connaît le sage. Son vêtement, le rire de ses lèvres et sa démarche révèlent ce ce qu'est un homme. » Saint Paul dit (Philipp., 4 v, 5) : « Que votre modestie soit connue de tous. » Elle apparaît sur un visage calme, humble, peu porté à rire, dans une démarche grave, simple, sans affectation, qui montre qu'on garde la présence de Dieu, qu'on n'interrompt pas la conversation intime avec lui. Ainsi l'homme vraiment humble et modeste parle de Dieu par sa manière d'être et même par son silence (3).
L'humilité héroïque s'accômpagne de la douceur à un degré proportionné. Par cette vertu on arrive à la pleine maîtrise de soi, à la parfaite domination de la colère, lorsqu'on ne résiste pas au mal, mais qu'on en triomphe par la bonté (4). Les degrés supérieurs de la douceur consistent à ne pas se troubler sous l'injure, à éprouver une sainte joie à la pensée du bien supérieur dont elle est pour nous l'occasion, et enfin à avoir compassion de celui qui nous blesse, à souffrir du mal qui peut en résulter pour lui. Ainsi Jésus a pleuré sur Jérusalem, à la suite de son ingratitude ; il était plus triste de la misère de la ville ingrate que de la mort cruelle qu'il.allait subir. La douceur héroïque de Jésus s'est manifestée surtout par sa prière pour ses bourreaux
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La force héroïque et la magnanitnilé |
.Dans, l'âme parfaite, l'humilité et la douceur s'accompagnent de vertus en apparence contraires, mais en réalité complémentaires : celles de force et de magnanimité ; ce sont comme les deux côtés opposés d'une voùte d'ogive qui se soutiennent mutuellement.
La force est la vertu morale qui affermit l'âme dans la poursuite du bien difficile sans se laisser ébranler par les plus grands obstacles. Elle doit dominer la crainte des dangers, des fatigues, des critiques, de tout ce qui paralyserait nos efforts vers le bien. Elle empêche de capituler lâchement quand il faut combattre.
Elle modère aussi l'audace et l'exaltation intempestive, qui pousseraient à la témérité.
Elle a deux actes principaux : enlreprendre courageusement (aggredi) et endurer (suslinere) des choses difficiles. Le chrétien doit les endurer par amour de Dieu, et il est plus difficile d'endurer longtemps que d'entreprendre courageusement une chose difficile dans un moment d'enthousiasme (5).
La force s'accompagne de la patience à supporter les tristesses de la vie sans se troubler ni murmurer, de la longanimité qui supporte longtemps et de la constance dans le bien, qui s'oppose à l'opiniâtreté dans le mal.
A la vertu de force se rattache aussi celle de magnanimité, qui porte à de grandes choses dans la pratique de toutes les vertus (6), en évitant la pusillanimité, la mollesse, sans tombal pourtant dans la présomption, la vaine gloire ou l'ambition.
Le don de force vient encore ajouter une perfection supérieure à la vertu de force; il nous dispose à recevoir les inspirations spéciales du Saint-Esprit, qui viennent soutenir notre courage devant le danger et chasser l'inquiétude de n'ètre pas capable d'accomplir un grand devoir ou de supporter les épreuves qui se présentent. Ce don nous fait conserver, malgré tout, « la faim et la soif de la justice de Dieu (7) ».
L'héroïcité de la vertu de force apparaît surtout dans le martyre subi pour rendre témoignage d'une vérité de foi ou de la grandeur d'une vertu chrétienne. En dehors du martyre, la vertu de force, le don de force, la patience et la magnanimité interviennent chaque fois qu'il y a quelque chose d'héroïque à accomplir ou une grande épreuve à supporter.
La force chrétienne diffère de la force stoïque en ce qu'elle s'accompagne de l'humilité, de la douceur et d'une grande simplicité. La simplicité est héroïque à sa manière lorsqu'elle aime la vérité, jusqu'à exclure absolument toute duplicité, tout léger mensonge, toute simulation, toute équivoque, bien qu'elle ne porte pas à dire tout ce qu'on a dans l'esprit et dans le coeur, et qu'elle sache fort bien garder un secret.
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La prudence héroïque |
On parle moins de l'héroïcité de la prudence que de celle de la force; cependant cette vertu, dans les moments les plus difficiles, revêt aussi ce caractère. C'est elle qui doit diriger nos actions vers la fin dernière de toute la vie, en déterminant le juste milieu des vertus morales entre les déviations par excès et par défauts (8). Elle nous fait éviter la précipitation, l'inconsidération, l'indécision, l'inconstance dans la poursuite du bien. Elle a donc pour objet le vrai pratique ou la vérité à mettre dans nos actions. C'est pourquoi Notre-Seigneur dit à ses disciples « Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes » (Matth., x, 16). 11 y a certes une réelle difficulté à bien concilier toujours ces deux vertus. Elles sont indispensables au chrétien, avec une note que les philosophes n'ont pas connue : le chrétien, en effet, ne doit pas être seulement le parlait honnête homme qui développe sa personnalité d'une façon humaine, il doit toujours agir comme un enfant de Dieu, en parfaite dépendance de Lui. Il doit même connaître de mieux en mieux cette dépendance, tandis que, au contraire, l'enfant, en grandissant, doit se suffire sans le secours de son père terrestre.
La prudence chrétienne à son degré supérieur connaît avec clarté et pénétration le vrai bien que doit réaliser l'enfant de Dieu, et elle dirige fermement les autres vertus pour le lui faire saintement accomplir.
Cette vertu est donc absolument nécessaire à ceux qui tendent à la perfection ou à l'union intime avec Dieu. Ils doivent aspirer à avoir toutes les vertus à un degré élevé, ce qui suppose la prudence à un degré proportionné, au moins pour ce qui regarde la sanctification personnelle. Cette vertu est surtout nécessaire évidemment à ceux qui doivent conseiller et diriger les autres.
Lorsque nous avons trop de confiance en notre propre prudence, Dieu, lorsqu'il veut nous purifier, permet que nous tombions dans des maladresses, suivies d'échecs plus ou moins visibles; il permet aussi parfois une certaine perte de mémoire, ou certains manques d'attention, qui ont des suites plus ou moins fâcheuses et qui nous humilient.
Après cette purification, la prudence peut devenir héroïque; elle s'accompagne alors ,assez manifestement du don de conseil à un degré éminent. Par ce don nous recevons les inspirations qui nous donnent, particulièrement dans les cas difficiles, l'intuition surnaturelle de ce qu'il convient de faire. On le voit d'une façon éclatante dans les conseils d'une sainte Catherine de Sienne au Pape pour le ramener d'Avignon à Home, et dans ses lettres aux princes pour les affaires politiques qui intéressent la religion.
Sans arriver à un degré si élevé, la prudence parfaite, unie au don de conseil, nous fait voir ce qu'il faut dire et faire dans les moments difficiles, par exemple lorsqu'on nous pose une question indiscrète et qu'il faut répondre aussitôt, sans parler contre la vérité, ni révéler un secret. Si l'âme est généralement docile au Saint-Esprit, il lui donne alors une inspiration spéciale qui lui fait trouver la réponse à faire; on le voit souvent dans les temps de persécution, en particulier lorsque les prêtres, qui exercent en secret le ministère, ont à répondre aux questions les plus insidieuses et les plus pressantes.
C'est ici que se manifeste la prudence héroïque.
De même lorsque le Seigneur fait entreprendre à certains de ses serviteurs des choses qui peuvent paraître à beaucoup imprudentes. Saint Alexis reçut le soir de son mariage l'inspiration de quitter sa femme et de passer sa vie dans la solitude et la prière en allant visiter les plus grands sanctuaires; il le fit héroïquement, et revint enfin à Rome sans se faire reconnaître dans la maison de son père, patricien, où vivait sa pieuse femme; il y passa plusieurs années comme un pauvre, dormant sous un escalier, et sa femme ne connut son secret qu'après sa mort; cette vie héroïque n'avait pas détruit en eux l'amour conjugal, mais l'avait complètement spiritualisé et transformé. Saint Alexis, en cette situation exceptionnelle, vivant incognito en la maison de son père, maltraité souvent par les domestiques, dut certes pratiquer la prudence héroïque unie au don de conseil. De même saint François d'Assise dans son amour de la pauvreté. De même encore ceux qui, par une inspiration divine, entreprennent des oeuvres des plus difficiles, comme la réhabilitation complète de pauvres filles égarées, de criminelles, pour arriver à faire d'elles des religieuses consacrées à Dieu (9). Ces serviteurs de Dieu sont ainsi parfois conduits à des situations très difficiles, où agir et ne pas agir peuvent paraître à beaucoup également imprudent. Il faut alors demander humblement au Seigneur la lumière, les inspirations du don de conseil, rester souple et docile entre les mains de Dieu. La prudence parfaite est donc inséparable d'une prière continuelle pour obtenir la lumière divine. Elle porte aussi à écouter les bons avis de tous ceux qui peuvent nous éclairer. Elle représente ia parfaite maturité de l'esprit.
A l'égard du « surnaturel extraordinaire », la vraie prudence est circonspecte; elle ne le repousse pas a priori; elle constate les faits et ne se prononce que lorsqu'elle est obligée de le faire, après avoir souvent demandé la lumière à Dieu.
La prudence supérieure se manifeste aussi dans l'examen de certaines vocations exceptionnelles.
L'héroïcité de cette vertu apparaît donc surtout dans des actes qui, aux yeux de la sagesse humaine, sont imprudents, mais qui en réalité se révèlent d'une prudence supérieure par les résultats obtenus. Ainsi le Sauveur envoya ses douze apôtres travailler, sans aucun moyen humain, à la conversion du monde. Ainsi encore saint Dominique envoya ses premiers fils sans aucune ressource dans les différentes régions de l'Europe, où ils fondèrent des centres de vie apostolique qui subsistent encore aujourd'hui. Il y avait en cet acte une prudence très supérieure, manifestement éclairée par le don de conseil.
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La justice héroïque |
Il ne s'agit pas ici de la justice au sens large, qui désigne l'ensemble des vertus, comme lorsqu'il est dit de saint Joseph qu'il était un juste. Il s'agit de cette vertu spéciale qui incline notre volonté à rendre constamment à chacun ce qui lui est dû. La justice commutative établit ainsi, selon le droit, l'ordre entre les individus en réglant les échanges. La justice distributive établit l'ordre dans la société en distribuant comme il convient aux individus les biens d'utilité générale, les avantages et les charges. La justice légale ou sociale établit et fait observer de justes lois en vue du bien commun. Enfin l'équité (epicheia) observe l'esprit des lois plus encore que la lettre, surtout dans les cas exceptionnels où l'application rigoureuse de la lettre, de la légalité, serait trop rigide et inhumaine.
Pour se faire une idée de la justice parfaite, soit acquise, soit infuse, il faut se rappeler que cette vertu ne défend pas seulement le vol, la fraude, mais aussi le mensonge ou toute parole volontaire contre la vérité, l'hypocrisie, la simulation, la violation du secret, l'outrage à l'honneur, à la réputation du prochain par calomnie ou médisance, par action. Elle défend aussi le jugement téméraire, la moquerie, la raillerie qui diminuent indûment le prochain.
La justice a en nous souvent de l'alliage, lorsqu'on la pratique en partie du moins pour des motifs intéressés, comme celui qui paie ses dettes un peu pour éviter les frais d'un procès, ou comme celui qui évite le mensonge en partie à cause des suites ennuyeuses que cela pourrait avoir. Cette vertu a donc besoin d'être purifiée de tout alliage inférieur comme les autres.
La justice parfaite est nécessaire à ceux qui aspirent à l'union intime avec Dieu, car ils doivent devenir irréprochables avec autrui et pratiquer à son égard tous les devoirs de justice et de charité.
Il est dit dans l'Ecclésiastique (iv, 28) : « Jusqu'à la mort, combats pour la vérité et la justice, et le Seigneur combattra pour toi. Ne sois pas dur dans ton langage, paresseux et lâche dans tes actions. Ne sois pas comme un lion dans ta maison, ni capricieux au milieu de tes serviteurs. Que ta main ne soit pas étendue pour recevoir et retirée en arrière pour donner. »
Le parfait qui arrive à l'état d'utiion intime avec Dieu doit exercer la justice héroïque en toutes ses parties, y compris l'équité. Il doit observer parfaitement toutes les lois divines et humaines, ecclésiastiques et civiles. S'il doit faire une distribution de biens ou de charges, il doit la faire proportionnellement aux mérites de chacun, en s'élevant au-dessus de considérations trop individuelles de parenté ou d'amitié. Il doit éviter toute injustice ou injure même légère à qui que ce soit.
La justice héroïque apparaît surtout lorsqu'il est très difficile de la concilier avec certaines affections profondes : par exemple si un père de famille, qui est en même temps magistrat, doit se prononcer contre son fils gravement coupable, ou encore si un supérieur doit envoyer dans un poste éloigné et périlleux un fils spirituel qui lui est très cher.
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L'héroicité des vertus religieuses |
La religion se manifeste à un degré héroïque lorsqu'on en pratique les devoirs malgré de très vives oppositions familiales ou autres. Elle apparaît aussi dans le voeu du plus parfait bien observé, ou encore dans la fondation d'une famille religieuse au milieu des grandes difficultés qui généralement l'accompagnent.
La pauvreté héroïque renonce à tout, se contente du strict nécessaire pour ressembler à Notre-Seigneur, qui n'avait pas où reposer la tète. Rien ne manque à celui qui ne désire rien; par là, comme saint François d'Assise, il est spirituellement riche et bienheureux.
La chasteté héroïque apparaît surtout dans la virginité perpétuelle, lorsqu'on vit dans la chair une vie toute spirituelle et qu'on finit par oublier tout désordre des sens à force de le vaincre.
L'obéissance héroïque enfin se manifeste par la parfaite abnégation de sa volonté propre, lorsqu'on ne fait rien pour ainsi dire sans consulter ses supérieurs, lorsqu'on obéit à tous les supérieurs quels qu'ils soient, même s'ils étaient peu bienveillants ou même malveillants. Parfois est demandée l'obéissance à des ordres très difficiles, comme fut demandée à Abraham l'immolation de son fils. Il faut alors une très grande foi qui montre dans le supérieur Dieu lui-même, dont il est l'intermédiaire et au nom de qui il parle. C'est un moment de nuit obscure qui, s'il est bien traversé, conduit à une grande lumière, car le Seigneur récompense grandement pat ses grâces de lumière, de force et d'amour, ceux qui obéissent ainsi (10). On voit que l'héroïcité des vertus morales les met de plus en plus au service de la charité et dispose l'âme à une union très intime avec Dieu, dont nous devons parler maintenant.
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— (1) Il—, g. it)t, a. et 3.
— (2) Lih. je siattittudinibas, ch. xcix, asque ad (3)11' IP', q. 161, a . 6, ad
— (3) Cf. S. Thomas, IP II", q. 16o, a. 1 et 2.
— (4) Ibid., q. 157, a . 1, 2, 4.
— (5) Cf. SAINT TIIONI AS, q. 123, a . f, : a Prim' palior actestudinis est suslinere, id est imrnobiliter sistere in perienlis, q nain aggredi. »
— (6) Cf. SAINT THOMAS, 11", q. 129, a . 4, ad 3" : « Quaelibet virloshabet quemdam decorem, sive ornatum ex sua specie, qui est propritis unicuique virtuti; sed superadditur alias malus ex ipsa magnitudine operis virtuosi per magnanimitateru, quae ornnes Ulules majores facit. »
—(7) Ibid., q. 139
— (8) Cf. Il ' II", q.47, a. 7.
— (9) Telle est l'oeuvre des llhabilih,es fondées par le P. Lataste. dominicain, mort en odeur de sainteté.
— (10) L'histoire de l'Église rappelle le souvenir de quelques religieux qui eurent un.grand zèle, l'étoffe de la sainteté, de terribles épreuves, mais auxquels scinble avoir manqué l'obéissance héroïque à des supérieurs dont la vie personnelle laissait beaucoup à désirer. Quels que soient les nnriles de ces serviteurs de Dieu , il ne sera jamais question de leur béatification. |
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