Tome II-Partie 3-Chapitre 23
Le discernement des esprits
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La docilité au Saint-Esprit, dont nous avons parlé au chapitre précédent, demande, nous l'avons dit, le silence intérieur, le recueillement habituel et l'esprit de détachement pour entendre ses inspirations, semblables d'abord à un instinct secret qui manifeste de plus en plus son origine divine, si on y est fidèle. Cette docilité demande aussi qu'on discerne les inspirations du Saint-Esprit de celles qui pourraient nous égarer, de celles de deux autres esprits ou inspirations, qui d'abord peuvent paraître justes, mais qui conduisent à la mort.
Nous sommes ainsi conduits à parler du discernement des esprits. On peut entendre par cette expression une des « grâces gratuitement données », dont parle saint Paul (I Cor., xii, 10), par laquelle les saints discernent parfois tout de suite, si par exemple quelqu'un parle ou agit par esprit de vraie charité ou pour simuler cette vertu. Mais on peut entendre aussi par discernement des esprits une sage discrétion qui procède de la prudence infuse avec le concours de la prudence acquise et celui plus élevé du don de conseil et des grâcesd'état accordées au directeur spirituel fidèle à ses devoirs. C'est en ce second sens que nous en parlerons.
Cette question a été traitée par saint Antoine, ermite, patriarche des moines (I); par saint Bernard dans son Sermon 3,3'; par le cardinal Bona (2), par saint Ignace(3), par Scaramelli (4) et beaucoup d'autres auteurs qui s'inspirent des précédents.
On entend par esprit la propension à juger, à vouloir, à agir dans un sens ou dans un autre, c'est ainsi qu'on parle de l'esprit de contradiction, de dispute, etc. Mais surtout en spiritualité, on distingue trois esprits: l'esprit de Dieu, l'esprit purement naturel, qui procède de notre nature déchue, qui a aussi ses élans, sa poésie, son lyrisme, ses enthousiasmes momentanés, qui peuvent faire illusion ; enfin il y a l'esprit du démon qui a intérêt à se cacher et à se déguiser en ange de lumière.
C'est pourquoi saint Jean dit dans sa l' Épître, iv, 1 « Mes biens-aimés, ne croyez pas à tout esprit, mais voyez par l'épreuve si les esprits sont de Dieu, car plusieurs faux prophètes sont venus dans le monde. »
Dans une âme, c'est genéralement l'un de ces trois esprits qui domine : dans les pervers le démon; dans les tièdes l'esprit naturel; dans ceux qui commencent à se donner sérieusement à la vie intérieure l'Esprit de Dieu domine habituellement, mais il y a bien des ingérences de l'esprit naturel et de l'esprit du mal ; aussi ne doit-on jamais juger quelqu'un par un ou deux actes isolés, mais par toute sa vie. Chez les parfaits eux-mêmes, Dieu permet certaines imperfections parfois plus apparentes que réelles pour les tenir dans l'humilité et leur donner l'occasion fréquente de pratiquer les vertus contraires. Il y des personnes avancées dans les voies de Dieu, qui sont, par suite d'une maladie, par exemple par un empoison- nement progressif du sang, portées à une irritabilité exceptionnelle; ce sont comme des personnes mal habié, parce que leur maladie décuple en quelque sorte l'impression pénible que produisent les contrariétés, et parfois celles-ci sont incessantes. Il peut y avoir là un grand mérite et une grande patience dans une impatience apparente.
Ilimporte te donc de bien discerner quel esprit nous meut, en quoi nous sommes de Dieu et en quoi nous sommes de nous-mêmes, selon les expressions du Prologue de l'Évangile de saint Jean, 1, 12 : « A tous ceux qui l'ont reçu, le Verbe fait chair a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui sont nés de Dieu et non pas du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme. » Etre « nés de Dieu », c'est notre grand titre de noblesse, et d'elle plus que de tout autre il est vrai de dire : noblesse oblige.
Or le grand principe du discernement des esprits nous a été donné par Notre-Seigneur lui-même dans l'Évangile lorsqu'il nous a dit (Matth., vit, 17) : « Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous sous des vêtements de brebis, mais au-dedans ce sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits : cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des ronces? Ainsi tout bon arbre porte de bons fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre mauvais porter de bons fruits (5). » Ceux, en effet, qui sont animés d'une mauvaise intention ne peuvent la cacher longtemps. Elle ne tarde pas, dit saint Thomas (6), à se manifester de différentes manières, d'abord dans les choses qu'il faut accomplir instantanément sans avoir le temps de délibérer et de cacher son jeu ; puis dans les tribulations, c'est ainsi qu'on lit dans l'Eccli., v1, 8 : « Celui qui se dit ton ami parce qu'ily trouve son avantage, t'abandonne au jour de la tribulation. » De même les hommes se manifestent quand ils ne peuvent obtenir ce qu'ils veulent ou quand ils l'ont déjà obtenu; ainsi celui qui arrive au pouvoir montre ce qu'il est.
L'arbre se Manifeste à ses fruits, c'est-à-dire si notre volonté foncière est bonne elle porte de bons fruits; si l'on écoute la parole de Dieu pour la mettre en pratique, on ne tarde pas à le voir si, au contraire, on l'écoute en se contentant de dire : « Seigneur, Seigneur », sans faire la volonté de Dieu, comment les bons fruits pourraient- ils venir?
A la lumière de ce principe : « aux fruits on juge de l'arbre », nous pouvons juger quel esprit nous meut. Il faut voir les résultats de son influence et les comparer avec ce que l'Évangile nous dit des principales vertus chrétiennes : l'humilité et la mortification ou abnégation d'une part, d'autre part les trois vertus théologales, de foi, d'espérance, d'amour de Dieu, et des âmes en Dieu.
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Les signes de l'esprit de nature |
La nature, par suite du péché originel, est ennemie de la mortification et des humiliations, elle se recherche en méconnaissant pratiquement de plus en plus la valeur des trois vertus théologales. Dans la vie de piété, comme ailleurs, la nature poursuit le plaisir, et elle tombe dans la gourmandise spirituelle, qui est la recherche de soi, et donc le contraire de l'esprit de foi et de l'amour de Dieu.
Dès les premières difficultés ou sécheresses, elle s'arrête, quitte la vie intérieure. Souvent, sous prétexte d'apostolat, elle se complaît dans son activité naturelle, où l'âme s'extériorise de plus en plus; elle confond charité etphilanthropie. Surgissent la contradiction, l'épreuve, la nature se plaint de la croix, s'irrite et se décourage. Sa ferveur première n'était qu'un feu de paille, clic est indifférente à la gloire de Dieu, à son règne et au salut des âmes; elle est la négation du zèle ou ardeur de la charité. Cet esprit de nature se résume d'un mot : égoïsme.
Après avoir cherché le plaisir dans la vie intérieure et ne l'y avoir pas trouvé, il déclare qu'il faut éviter prudemment toute exagération dans l'austérité, la prière, tout mysticisme, et, de ce point de vue, lire tous les jours avec recueillement un chapitre de l'Imitation, c'est déjà ètre un mystique. On déclare qu'il faut suivre la voie commune, et ce que l'on entend par là, c'est la Voix commue de la tiédeur ôu de la médiocrité, sorte de milieu fort instable entre le bien et le mal, mais plus près du mal que du bien. On cherche assez souvent à faire passer cette médiocrité pour de la modération, pour le juste milieu de la vertu. En réalité, le juste milieu est aussi un sommet au-dessus des vices contraires, tandis que le médiocre cherche à rester à mi-côte entre ce sommet et les bas-fonds dont il voudrait éviter les inconvénients, sans aucun véritable amour de la vertu.
Cet esprit de nature se trouve dépeint en ces paroles de saint Paul, I Cor., u, 14 : « L'homme naturel ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître parce que c'est par l'Esprit qu'on en juge. » L'égoïste juge tout de son point de vue individuel et non pas du point de vue de Dieu. Peu à peu disparaissent en lui l'esprit de foi, de confiance, d'amour de Dieu et des âmes: il s'appuie sur lui-même, qui est la faiblesse même; mais parfois la gravité de son propre mal l'éclaire et lui rappelle la parole du Sauveur « Sans moi vous ne pouvez rien faire. »
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Les signes de l'esprit du demon |
Le démon, lui, nous élève d'abord en nous inspirant de l'orgueil, pour nous rejeter ensuite dans le trouble, le découragement et même le désespoir. Pour reconnaître son influence, il faut la considérer par rapport à la mortification, à l'humilité et aux trois vertus théologales.
Il n'éloigne pas nécessairement, comme la nature, de la mortification; au contraire, il pousse certains vers une mortification extérieure exagérée, bien visible, là surtout où elle est en honneur ; cela entretient l'orgueil spirituel et ruine la santé. Mais le démon ne porte pas à la mortification intérieure de l'imagination, du cœur, de la volonté propre, du jugement propre, bien qu'il les simule parfois en nous inspirant des scrupules sur des riens et une grande largeur sur les choses dangereuses ou graves.
Il nous donne une grande estime de nous-mêmes, nous porte à nous préférer aux autres, à nous vanter, à faire inconsciemment la prière du pharisien.
Cet orgueil spirituel s'accompagne assez souvent d'une fausse humilité qui nous fait dire du mal de nous-mêmes sur certains points, pour empêcher les autres d'en dire sur un autre et pour faire croire que nous sommes humbles. Ou bien il nous fait confondre l'humilité avec la timidité, qui est plutôt la crainte des échecs et du mépris.
Au lieu de nourrir la foi par la considération de la doctrine de l'Évangile, l'esprit du mal attire l'attention de certains sur ce qu'il y a de plus extraordinaire, de merveilleux, de nature à nous faire valoir, ou encore sur çe qui est étranger à notre vocation. ll inspire à un missionnaire l'idée de se faire Chartreux, à un Chartreux celle d'aller évangéliser les infidèles. Ou, au contraire, il porte d'autres à minimiser le surnaturel, à mode, niser la foi par la lecture par exemple des ouvrages des protestants libéraux.
Sa manière d'exciter l'espérance, c'est de faire naître la présomption, de portes à vouloir être saint tout de suite, sans passer par les degrés indispensables et par la voie de l'abnégation. Il nous inspire même une certaine impatience contre nous-mêmes et le dépit au lieu de la contrition.
Loin de faire grandir notre charité, il cultive en nous l'amour-propre et, suivant les tempéraments et les circonstances, il fait dévier la charité, soit vers un sentimentalisme humanitaire d'une extrême indulgence, vers un libéralisme qui se prend pour de la générosité, soit au contraire vers un zèle amer, qui gourmande les autres à tort et à travers, au lieu de se corriger lui-même; il nous montre la paille qui est dans l'oeil du prochain, alors qu'il y a une poutre dans le nôtre.
Tout cela, au lieu de donner la paix, engendre des divisions, des haines. On n'ose plus nous parler, nous ne supporterions pas la contradiction. Un personnalisme encombrant peut porter ainsi à ne plus voir que soi-même et à se mettre inconsciemment sur un piédestal.
Survienne une faute trop évidente, que nous ne puissions pallier, nous tombons dans le trouble, le dépit, le découragement, et le démon, qui avant le péché nous voilait le danger, exagère maintenant les difficultés du retour et cherche à nous conduire à la désolation spirituelle. Il façonne les âmes à son image; il s'est élevé par orgueil et il est tombé dans le désespoir.
Il faut dès lors prendre garde, si l'on a une grande dévotion sensible et qu'on sorte de l'oraison avec plus d'amour-propre, en se préférant aux autres, en manquant de simplicité avec ses supérieurs et son directeur. Le manque d'humilité et d'obéissance est un indice certain que ce n'est pas Dieu qui nous guide.
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Les signes de l'Esprit de Dieu |
Les signes de l'Esprit de Dieu sont contraires aux précédents.
Il porte à la mortification extérieure, en quoi il diffère de l'esprit de nature, mais à une mortification extérieure réglée par la discrétion et l'obéissance, et qtii ne va pas à nous faire remarquer ni à ruiner notre santé. De plus, il nous fait entendre que cette mortification extérieure est peu de chose sans celle du cœur, de la volonté propre et du jugement propre; en cela l'esprit de Dieu diffère de l'esprit du démon.
Il inspire une humilité vraie, qui nous défend de nous préférer aux autres, qui ne craint pas le mépris, qui se tait sur les faveurs divines reçues, ne les nie pas si elles existent, mais en donne à Dieu toute gloire.
Il noua porte à nourrir notre foi par ce qu'il y a dans l'Évangile, de plus simple et de plus profond, en restant fidèle à la tradition, en fuyant les nouveautés. Il nous montre Notre-Seigneur dans les supérieurs, ce qui développe notre esprit de foi.
Il avive l'espérance et préserve de la présomption; il nous fait désirer ardemment les eaux vives de l'oraison en nous rappelant qu'il faut y arriver par degrés et par la voie de l'humilité, du renoncement de la croix. Il donne une sainte indifférence à l'égard du succès humain.
Il augmente la ferveur de la charité, clonne le zèle de la gloire de Dieu, l'oubli de soi. Il porte à penser à Dieu d'abord et à lui laisser le soin de nos intérêts. Il ranime en nous l'amour du prochain, il y montre le grand signe de l'amour de Dieu; il empêche de juger témérairement, de se scandaliser sans motif; il inspire le zèle patient et doux qui édifie par la prière et l'exemple, au lieu d'irriter par les admonitions intempestives. L'Esprit de Dieu donne la patience dans l'épreuve, l'amour de la croix, l'amour des ennemis. Il donne la paix avec nous et avec les autres, et même assez souvent la joie intérieure. Puis, s'il y a une chute accidentelle, il nous parle de miséricorde. Saint Paul dit (Gal., y, 22) : « Les fruits de l'esprit sont la charité, la jc;ie, la paix, la patience, la mansuétude, la bonté, la fidélité, la douceur, la tempérance », qui s'unissent à l'obéissance et à l'humilité.
S'il s'agit d'un acte en particulier, c'est un signe que Dieu visite notre âme quand aucune cause naturelle n'a amené la consolation profonde dont elle se sent subitement remplie. Dieu seul pénètre ainsi dans l'intime de l'âme. Cependant, il faut distinguer avec soin de ce premier moment de bonheur ceux qui le suivent, bien que l'âme se ressente encore de la grâce reçue, car, dans le second moment, il arrive souvent que nous formions de nous-mêmes certaines pensées qui ne sont plus inspirées par Dieu et où l'erreur peut se glisser.
Il est rare que le Saint-Esprit fasse des révélations, c'est là une grâce extraordinaire qu'il serait présomptuenx de désirer, niais fréquemment l'Hôte intérieur donne ses inspirations aux âmes ferventes, pour leur faire goûter telle parole de l'Évangile. Alors, sous l'inspiration divine, l'âme fidèle doit marcher comme l'artiste qui suit son génie et qui, sans penser aux règles de de l'art, les observe, d'une façon supérieure et spontanée. Alors se concilient l'humilité et le zèle, la fermeté et la douceur, la simplicité de la colombe et la prudence du serpent. Ainsi l'Esprit-Saint conduit les âmes fidèles au port de l'Éternité (7).
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— (1) Cr SAINT AllIANASE, Vie de sac( A nlome, ri° 35-33, P. G. 26, col 44 895. Cf Dictionnaire de spiritualité, art Antoine, par Bard y On rccunttait généralement que saint Antoine a décrit les règles du discernement des esprits avec une précision qui égale celle de saint Ignace
— (2)- De discrettone sittritautn, ch vl.
— (3) Exee Mot spinituntia, hehd.
— (4) Du discernernent des esprits, très française, 1893.
— (5) S. Thomas dans son Commentaire sur saint Matthieu, loc. cil., dit que Id loups ravisseurs qui se présentent sous des vêtements de btebis, ce sont les hérétiques, puis les mauvais prélats.
— (6 ) Ibidem
— (7 ) Nous ne donnons ici pour le discernement des esprits que des principes généraux; il ne faut pas dédaigner, certes, des règles et conslations empiriques qui permettent, nous le verrons plus loin, de caractériser des étals. Mais, comme dit le P. R. Régarney, 0 P.., dans un récent article, Réflexions sur la Théologie spirituelle (La Vie Spir., déc. 193S, suppl , p. [151] ss.), nous n'agirons que fort peu sur la vie de grâce à la façon d'un médecin sur la vie physique, par l'influence directe de procédés bien déterminés, correspondant à l'un des états que l'on croit avoir reconnus. Nos procédés seront peu, différenciés. lis vaudront pour autant qu'ils feront pratiquer l'unique moyen, qui est l'amour effectif de Dieu par-dessus toutes choses et du prochain comme soi mémo... Détailler les çonduites qui semblent particulières à chaque état est souvent provoquer des illusions, si l'on entend ces indications comme des règles et non comme de simples avis qui font réfléchir et qui assouplissent la prudence. En tout cas, c'est s'arréter à l'accidridel s Ibid., p. [tC1]. |
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