Tome II-Partie 3-Chapitre 27
La mystique de l'Imitation accessible à tous
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Nous voudrions examiner ici, à la lumière du livre de l'Imitation de Jésus-Christ, la question posée au début de cet ouvrage : la contemplation infuse des mystères de la foi et l'union à Dieu qui en résulte sont-elles dans la voie normale de la sainteté, et quelles sont les dispositions ordinairement requises pour obtenir U ne telle grâce ?
L'Imitation n'est pas un traité didactique, c'est l'histoire vécue d'une âme éprise de perfection, histoire écrite au jour le jour, à la suite d'une oraison tantôt laborieuse, tantôt pleine de lumière et d'enivrements célestes. Il paraît certain que c'est un livre non seulement ascétique, mais mystique; il porte sans doute à la pratique des vertus, mais en vue de la contemplation et de l'union à Dieu. Or il s'adresse manifestement à toutes les âmes intérieures, et de fait toutes le lisent. C'est dire que la vraie mystique dont il parle est accessible à toutes, pourvu qu'elles veuillent suivre la voie de l'humilité, de la croix, de la prière constante et de la docilité au Saint-Esprit. C'est là une des raisons les plus fortes en faveur de la réponse affirmative à la question posée.
Comme l'écrit le P. Dumas, S.M., dans son bel ouvrage sur l'Imitai ion (1) : L'Imitation a une beauté, une vertu qui touche, émeut, captive les coeurs malades, indifférents, même des incroyants. Toutefois, par sa destination première, elle ne s'adresse pas aux pécheurs, ni aux débutants, elle suppose. déjà certains progrès dans la vertu. Elle n'ambitionne rien moins que de nous élever à la contemplation et aux consolations intimes de la vie d'union.
En vérité, la contemplation, l'union intime avec Dieu, c'est la fin, c'est la destinée, et, par suite, le besoin impérieux de notre àme, qui en Dieu seul peut trouver le repos et la paix. Et c'est parce que l'Imitation laisse entrevoir cette paix et ce repos, en orientant l'âme vers l'union au Rien suprême, que toute âme, même bien imparfaite, éprouve à la lecture de ce livre qu'en réalité elle ne comprend qu'à demi une douceur réconfortante qu'elle ne sait pas expliquer elle-même. »
Nous voudrions montrer ici le caractère proprement mystique de ce livre, voir si, d'après lui, la contemplation infuse des mystères de la foi et l'union à Dieu qui en résulte sont hautement désirables pour tous, puis noter quelles sont selon lui les dispositions ascétiques requises ordinairement pour recevoir une telle grâce.
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Le caractère mystique de l'Imitation
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Est-il vrai de dire que l'Imitation est un livre proprement mystique et non pas seulement ascétique?
On entend par connaissance mystique de Dieu celle qui s'obtient, non par des spéculations rationnelles ni seulement par la foi, mais par une inspiration spéciale du Saint-Esprit dans l'oraison. C'est une « connaissance quasi expérimentale de Dieu », dit saint Thomas (2), qui procède de la foi vivifiée par l'amour et éclairée par les dons d'intelligence ou de sagesse. Saint Jean de la Croix parle de même 3) : « La contemplation infuse, dit-il, provient d'une influence de Dieu qui instruit en secret et en perfection d'amour sans qu'elle y intervienne, sans qu'elle comprenne même en quoi cette contemplation infuse consiste. » Saint François de Sales parle aussi de même (4).
Or l'Imitation ne cesse d'exhorter l'âme intérieure à l'humilité, à l'abnégation ? à la docilité, qui la disposeront à recevoir cette grâce de contemplation et d'union à Dieu.
Cela se remarque à chaque page, et plus spécialement au 1.1, ch. lu, et au 1.11, ch. xxxi et XLIII.
A.0 1. I, ch. In, il est dit :« Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu'elle est... C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire à la vie de l'âme pour s'appliquer curieusement à ce qui ne l'est point... Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions. Tout vient de ce Verbe unique : de lui procède toute parole, il en est le principe, et c'est lui qui parle au-dedans de nous. Sans lui nulle intelligence, sans lui nul jugement n'est droit.
« Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et t'entendre; en vous est tout ce que je désire, tout ce que je veux. Que tous les docteurs se taisent; que toutes les créatures soient dans le silence devant vous; parlez-moi vous seul. Plus un homme est recueilli en lui-même et dégagé des choses extérieures, plus son esprit s'étend, s'élève sans aucun travail, parce qu'il reçoit d'en-haut la lumière de l'intelligence... L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu que les recherches profondes de la science. Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d'aucune chose, car elle est bonne en soi et ordonnée à Dieu, mais on doit toujours préférer une conscience pure et une vie sainte. Celui-là est vraiment sage qui, pour gagner Jésus-Christ, regarde comme de la boue toutes les choses de la terre. Celui-là possède la vraie science qui renonce à sa volonté pour faire celle de Dieu. » C'est la science, l'intelligence et la sagesse, qui viennent du Saint-Esprit, et sans ses divines inspirations on ne peut les conserver.
L'auteur de l'Imitation dit aussi, I. Ill, ch. xxxi : « Seigneur j'ai besoin d'une grâce plus grande s'il nie faut parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lieu pour moi... « Qui me donnera des ailes comme à la « colombe? je volerai et me reposerai (Ps. Llv, 7)... Quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre! II faut donc s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là reconnaître que c'est vous qui avez tout fait et que rien n'est semblable à vous... El c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent se séparer entièrement des créatures et des choses périssables. Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l'âme et la ravisse au-dessus d'elleméme. Et tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute créature et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu'il sait et tout ce qu'il a est de bien peu de prix... Il y a une grande différence entre la sagesse d'un homme éclairé par Dieu dans la prière et la science qu'un docteur acquiert par l'étude. La connaissance qui vient d'en-haut et que Dieu répand lui-même dans âme (voilà bien la contemplation infuse) est bien supérieure à celle où l'homme parvient laborieusement par les efforts de son esprit. Plusieurs désirent la contemplation, mais ce qu'il faut pour obtenir cette grâce, ils ne le veulent point faire. Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et de sensible et que l'on s'occupe peu de se mortifier véritablement. »
Ce chapitre à lui seul est des plus significatifs et montre que la contemplation infuse des mystères du salut est hautement désirable, qu'elle est dans la voie normale de la sainteté.
De même, I. III, ch. fini. Le Seigneur dit : « C'est moi, qui en un moment élève l'âme humble el la fait pénétrer plus avant dans la vérité éternelle que ne le pourrait celui qui a étudié dix ans dans les écoles. J'enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d'opinions, sans faste, sans arguments, sans disputes. J'apprends à mépriser les biens de la terre, à dédaigner ce qui passe, à rechercher- et à goûter ce qui est éternel,... à ne désirer rien hors de moi et à m aimer ardemment et par-dessus tout. Quelques-uns, en m'aimant ainsi, ont appris des choses toutes divines dont ils parlaient d'une manière admirable. Ils ont fait plus de progrès en quittant tout que par une profonde étude. Mais je dis aux uns des choses plus générales, aux autres de plias particulières. J'apparais à quelques-uns doucement voilé sous des ombres et des figures; je révèle à d'autres mes mystères au milieu d'une vive splendeur... Moi seul j'enseigne la vérité au-dedans, je scrute les coeurs, je pénètre leurs pensées, j'excite à agir, et je distribue mes dons à chacuti selon qu'il me plaît. »
On voit par là que la contemplation dont parle l'auteur de l'Imitation procède d'une inspiration spéciale du Saint-Esprit. qui rend la foi pénétrante et savoureuse en nous faisant goùter combien le Seigneur est bon « Gustate et videte quoniam suavis est I)ominus » (Ps. xxxiti, 9). 11 s'agit donc de la contemplation infuse.
Mais il n'est pas question de grâces extraordinaires,. comme le sont les visions, les révélations prophétiques, les stigmates. Il s'agit d'une pénétration toujours plus profonde et plus savoureuse des mystères de la foi, supérieurs à tous les futurs contingents particuliers, comme la fin d'une guerre, que la lumière prophétique dévoile. On voit par suite que la contemplation infuse (les mystères de la foi, déclarée ici si hautement désirable, est une grâce éminente, sans doute, niais non pas de soi extraordinaire; elle est dans la voie normale de la sainteté. Et si on l'appelle parfois extraordinaire, c'est en ce sens qu'elle l'est de fait, parce qu'elle est assez rare; mais elle ne l'est pas de droit. Loin d'être de soi extraordinaire, c'est elle qui met dans l'ordre parfait. Ceux-là seuls se trouvent dans cet ordre parfait qui pénètrent ainsi dans la vie intime de Dieu, qui sont vivement épris de l'Unique nécessaire et voient toutes les choses terrestres à leur vraie place. Ainsi l'ordre de la charité s'établit en tous les sentiments qui se trouvent pleinement subordonnés à l'amour de Dieu et vivifiés par lui.
A cette contemplation infuse et à l'union à Dieu qui en résulte, selon l'Imitation, toutes les âmes intérieures sont donc appelées, au moins d'un appel général et éloigné, sinon encore d'un appel individuel et prochain, lequel peut être soit simplement suffisant, soit efficace ou victo rieux de toute résistance (5).
Dans l'Imitation, au I. IV, consacré à l'Eucharistie, fidèle demande avec insistance l'union ineffable avec Jésus-Christ.
On lit en ce livre IV, ch. VIII : « Qui me donnera, Seigneur, de vous trouver seul, de vous ouvrir mon coeur, de jouir de vous comme mon âme le désire..., de sorte que vous me parliez seul et moi à vous, comme un ami à son ami? Ce que je demande, ce que je désire, c'est d'être uni tout entier à vous..., pour apprendre à goûter les choses du ciel et de l'éternité... Quand, m'oubliant tout à fait moi-même, serai-je parfaitement uni à vous et absorbé en vous? Que je sois en vous et vous en moi; et que cette union soit inaltérable. »
Il est dit de même en ce livre IV, ch. xvu : « O mon Dieu! amour éternel, mon unique bien, ma félicité toujours durable, je désire vous recevoir avec toute la ferveur, tout le respect qu'ait jamais pu ressentir aucun de vos saints. »
Et encore, 1. Il, ch. 1, n.6 : « Celui qui aime Jésus et la vérité, qui est vraiment intérieur et dégagé de toute affection désordonnée, peut librement s'approcher de Dieu, s'élever en esprit au-dessus de soi et se reposer en lui par une jouissance anticipée (au fruitive quiescere). » C'est la quiétude Unitive, avant-goût de l'éternelle vie.
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Les dispositions requises ou l'ascèse de l'Imitation |
Pour recevoir la grâce spéciale de la contemplation infuse et de l'union à Dieu qui en résulte, l'auteur de l'imilation demande surtout les dispositions suivantes : l'humilité, la considération des bienfaits immenses de Dieu, l'abnégation, la pureté du coeur et la simplicité d'intention.
L'humilité dont il parle est celle qui porte à « aimer à vivre inconnu et à n'être compté pour rien n (1. I, ch. 11,in; I. III, cli. iv et VIII
Elle dispose à considérer les bienfaits de Dieu, toutes les grâces qui nous viennent (le Notre-Seigneur, par sa Passion, sa mort, par l'Eucharistie; alors l'âme découvre son ingratitude et en demande sincèrement pardon.
Elle est conduite ainsi à l'abnégation de toute volonte propre. Aussi, au 1. III, ch. xiu, le Seigneur dit-il : « Apprends à briser ta volonte, à ne refuser aucune dépendance. Enflamme-toi de zèle contre toi-même et ne souffre pas que le moindre orgueil vive en toi, mais fais-toi si petit et mets-toi si bas que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la poussière... Ma bonté t'a épargné, je ne t'ai point délaissé pour que tu connusses mon amour et que mes bienfaits ne cessassent jamais d'être présents à ton coeur. » L'abnégation ainsi comprise fait mourir l'amour- propre c'est une désapproprialion par laquelle l'âme cesse de s'appartenir pour appartenir à Dieu, cesse de se rechercher pour tendre constamment vers lui. C'est ce qui est dit au 1. Ill , cli. xxi. On lit aussi, 1. 111, ch. xxx' :
Ouillez-vous, renoncez à vous, el vous jouirez d'une grande paix intérieure. »
La pureté du cur et la simplicité d'intention, toute tournée vers Dieu, disposent l'âme à recevoir la grâce spéciale de la contemplation infuse (cf. 1. Il, ch. iv,
vn, vin; I. 1I1, ch. v). Celle-ci fait entendre le sens profond de ces paroles (1. Il, ch. vin) : « Qui trouve Jésus trouve un trésor immense, un bien au-dessus de tout bien. »
De cette contemplation naît l'abandon confiant et l'union, que le pieux auteur exprime ainsi (1. IV, ch. iv, n. 2) « J'implore de votre clémence, ô mon Dieu; une grâce particulière, afin qu'embrasé d'amour, je me fonde et m'écoule tout entier en vous, et que je ne désire plus aucune autre consolation (6). » On saisit dès lors la profondeur du splendide chapitre v, du I. III, sur les merveilleux effets de l'amour divin, « qui porte son fardeau sans en sentir le poids, qui rend doux ce qu'il y a de plus amer, qui entreprend de grandes choses et aspire toujours au plus parfait. Bien n'est plus doux que l'amour de Dieu, rien n'est plus fort, rien n'est meilleur, parce que l'amour est né de Dieu et ne peut se reposer qu'en lui.
Tel est, dans une âme renoncée, qui ne se recherche plus elle-méme, le fruit de la contemplation du souverain Bien : l'union, qui est vraiment le prélude normal de celle de l'éternité.
On voit ainsi la vérité de ce que nous disions au début de ce chapitre : est un livre non pas seulement ascétique, mais mystique; il porte à la pratique des Vertus en vue de la contemplation infuse de la bonté de Dieu et de l'union à lui. Or il s'adresse manifestement à toutes les âmes intérieures, et de fait toutes le lisent. C'est-dire que la vraie mystique dont il parle est accessible à toutes, pourvu qu'elles veuillent suivre la voie de l'humilité, de l'abnégation, de la prière persévérante et de fa docilité au Saint-Esprit.
C'est là une des raisons leS plus fortes en faveur de la doctrine que nous exposons en cet ouvrage sur le pré lude normal de la vie de l'éternité.
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(1 ) intime ovec Dieu, d'apris Paris , Téclui, 4' édition, 191(3, p. 9
(2 ) I Sent., dist. 14, q. 2, a . 2, ad 3. Comm. in Ep. ROM. , vin, ie. Cf. 11°, q. 180, a . 1, 2, 4, 7; q.45, a. 2, g . 8, a . 6, 7, 8.
(3 ) Nuit obscure, 1.11, ch. y.
(4 ) Amour de Dieu, I. VI, cle.111, y, vii,
(5 ) L'appel général et éloigné est exprimé dans l'Évangile et la prédication; l'appel individuel et prochain prelent d'une inspiration spéciale du Saint Esprit, qu'un directeur éclairé» et expérimenté petit asscz facilement reconnaitre. Nous avons plus longuement expliqué cela dans un antre ouvrage : Perferlion chréltenne et coulempinlion, t. II. pp.luI /13n, 453- 47F .
(6 ) C'est l'union Cruilive, par la communion eucharistique, les termes latins le montrent mieux encore : s Vis ergo, Domine, ut te str£cipialu. id nie ipsonr lrhi iu carnale uniern. (Jude ttiant precor clernentiam et specialem ad hoc imploro milii donari gratiam, ut lcdns in te lignetiam et amure peretnlua in, algue de nulla aliéna consolatinne arnplius me intromitlarn
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