Tome II-Partie 3-Chapitre 25
La communion des progressants |
Nous avons parlé plus haut (1) de la communion de ceux qui commencent à se donner sérieusement à.la vie intérieure; nous avons dit comme elle soutient, restaure, accroît la vie spirituelle, et qu'elle demande comme condition une intention droite et pieuse; quant à la communion fervente, disions-nous, elle suppose la faim de l'Eucharistie ou le vif désir de la recevoir pour être plus uni à Notre-Seigneur et grandir dans l'amour de Dieu et du prochain. Chacune de nos communions, remarquions-nous, devrait être substantiellement plus fervente que la précédente, d'une ferveur de volonté, sinon de sensibilité; chacune, en effet, doit augmenter en nous la charité et nous disposer par suite à mieux: recevoir Notre-Seigneur le lendemain et de façon plus fructueuse. Il en est ainsi dans la vie des saints, dont l'ascension vers Dieu est toujours plus rapide; plus ils se rapprochent de Lui, plus ils sont attirés par Lui, comme la pierre tombe d'autant plus vite qu'elle se rapproche de la terre qui l'attire (2). Cette accélération dans notre marche vers Dieu doit donc se réaliser dans la communion des progressants plus encore que dans celle de ceux qui commencent. La première communion est certes une grande grâce pour l'enfant, mais les communions suivantes devraient être toujours plus fructueuses.
Pour voir ce que doit être la communion des propres sauts, il faut se rappeler que son effet principal est l'augmentation de la charité. Or cette vertu est surtout celle dans laquelle le progressant doit grandir en se souvenant que la charité fraternelle est un des plus grands signes du progrès de l'amour de Dieu (Jean, mil, 35). On peut mieux s'en rendre compte en considérant que la communion assure, par l'union à Notre-Seigneur, l'unité et la croissance de son corps mystique (3).
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La sainte Table et l'unité du Corps mystique |
Saint Paul dit (I Cor., x, 1(i) : « Le calice de bénédiction, que nous bénissons, n'est-il pas une communion au sang du Christ? Et le pain, que nous rompons, n'est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous formons un seul corps, tout en étant plusieurs; car nous participons tous à un même pain. » A cette table commune des fidèles toute dissension doit disparaître.
Comme l'expliquent saint Jean Chrysostome (4) et saint Augustin (5), la communion des fidèles réunis à la sainte Table, pour se nourrir du corps de Notre-Seigneur et lui être de plus en plus incorporés, est le signe de l'unité de l'Église et le lien de la charité. Tous les fidèles qui communient montrent, en effet, qu'ils ont la qui suppose tous les autres même foi à l'Eucharistie, mystères du Christianisme; ils montrent qu'ils ont la même espérance du ciel et le même amour de Dieu et des âmes en Dieu, le même culte. C'est ce qui fait dire à saint Augustin : « O sacrement de piété véritable, signe d'unité, lien de charité!... Le Seigneur nous a donné son eurps,et son sang sous les espèces du pain et du vin, et comme le pain est formé de plusieurs grains de froment, et le vin est formé de plusieurs grains de raisin, ainsi l'Église du Christ doit être formée de la multitude (les fidèles réunis par la charité (6). »
Aussi S. S. Pie X, en invitant les fidèles à la communion fréquente et quotidienne, aimait-il a rappeler ce grand principe : « La sainte Table est le symbole, la racine et le principe de l'unité catholique. »
A la lumière de ce principe, il faut penser, avant de communier, aux obstacles que nous pouvons mettre nous- mêmes à cette union surnaturelle de charité au Christ Jésus et à ses membres. Il faut lui demander de les mieux voir ces obstacles qui proviennent de nous, et d'avoir la générosité de les écarter ; si nous étions négligents à le faire, daigne le Seigneur les écarter lui-même, dussions-nous en souffrir beaucoup. Le chrétien qui communie en ces dispositions de profonde sincérité reçoit certainement une notable augmentation de charité, qui l'unit plus intimement à Noire-Seigneur et aux âmes en lui.
En ce sens l'auteur de l'Imitation, I. IV, ch. lx, nous invite à dire, pour nous préparer à la sainte communion : Je vous offre, Seigneur, tout ce qu'il y a degebien en moi, quelque faible et imparfait que ce soit, afin que, le perfectionnant sans cesse, vous le rendiez plus digne de vous. Je vous offre encore tous les pieux désirs des âmes fidèles, particulièrement de ceux qui m'ont demandé de prier pour eux... Je vous offre enfin des supplications et l'hostie de paix pour ceux qui m'ont offensé, attristé, blâmé, et pour tous ceux aussi que j'ai moi-mêmé affligés, blessés, troublés, scandalisés, le sachant ou non, afin que vous nous pardonniez à tous nos péchés et nos offenses mutuelles. Otez de nos coeurs, ô mon Dieu! le soupçon, l'aigreur, la colère, tout ce qui divise, tout ce qui peut altérer la charité et diminuer l'amour fraternel. »
Ainsi faite, la communion assure effectivement de façon concrète et vécue l'unité du corps mystique, l'union au Sauveur et à toutes les âmes, vivifiées par lui. Elle est ainsi d'un puissant secours au milieu de tant de causes de divisions entre les individus, les classes et les peuples. Elle doit contribuer beaucoup à assurer le règne du Christ, par la paix du Christ, au-dessus de tous les rêves inconsistants de ceux qui cherchent un principe d'union, non pas en Dieu, mais dans les passions qui divisent.
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La communion et la croissance du Corps mystique du Christ |
La sainte communion doit contribuer à assurer non seulement l'unité, mais la croissance du corps mystique du Sauveur. Saint Paul écrit aux Ephésiens, fv, 11, 16 : « Tous nous sommes appelés à parvenir... à la mesure de la stature parfaite da Christ, afin que nous ne soyons plus des enfants, flottants et emportés à tout vent de doctrine..., mais que, confessant la vérité, nous continuions à croître à tous égards dans la charité en union avec celui qui est le chef, le Christ. C'est par lui que tout le corps bien organisé et uni... s'accroît et se perfectionne dans la charité. »
Cette influence du Sauveur sur ses membres s'exerce surtout par la communion eucharistique; c'est par le Pain de vie que les chrétiens qui en sont nourris parviennent à la perfection que Dieu leur destine.
Saint Thomas (7) dit même : « Comme le baptême, qui est la porte des sacrements, produit en nous le commencement de la vie spirituelle, l'Eucharistie en produit la consommation ; elle est comme la fin des autres sacrements, qui nous disposent à la recevoir... Par suite, l'effet du baptême en l'âme de l'enfant est ordonné à celui de l'Eucharistie », un peu comme, dans l'ordre naturel, l'enfance est ordonnée au plein développement de l'âge adulte. En ce sens le désir au moins implicite de l'effet de l'Eucharistie est nécessaire au salut (8).
On ne saurait donc arriver à la perfection de la vie chrétienne sans se disposer à une communion chaque jour* plus fervente, d'une ferveur de volonté, et chaque jour plus fructueuse.
De plus, non seulement chaque chrétien, mais chaque paroisse, chaque diocèse, l'Église entière, en chaque génération, parvient à la maturité, à la fécondité de la « stature parfaite », pour propager la foi qu'elle a reçue, pour la transmettre à la génération suivante, comme une semence sacrée.
Chaque époque a ses difficultés, et, avec le retour des masses à l'incrédulité, les difficultés de notre temps pourraient prochainement ressembler à celles que rencontra l'Église naissante pendant les siècles de persécution.
Le chrétien doit trouver sa force dans l'Eucharistie aujourd'hui comme au temps des catacombes. Il doit avoir faim de l'Eucharistie, c'est-à-dire un vif désir d'être uni au Christ par une union pro/onde de volonté, qui résiste à toutes les tentations et qui lui permette d'être à la hauteur des circonstances difficiles où il se trouve, par la pratique persévérante des vertus.
Il faut dire avec l'auteur de l'hnilation, IV, ch. xtit : « Seigneur, que je sois en vous, et vous en moi, et que cette union soit inaltérable. Vous êtes vraiment mon bien-aimé, choisi entre mille (9), en qui mon finie se complaît et veut demeurer à jamais. Vous êtes le Roi pacifique; en vous est la paix souveraine et le vrai repos; hors de vous, il n'y a que travail, douleur, misère infinie. Vous êtes vraiment un Dieu caché (10). Vous vous éloignez des impies; mais vous aimez à converser avec les humbles et les simples. Oh! que votre tendresse esl louchante, Seigneur (11), vous qui, pour montrer à vos enfants tout votre amour, daignez les rassasier d'un pain délicieux descendu du ciel. »
Le Psalmiste disait déjà ( Ps. xxx, 20): « Combien est grande, ô mon Dieu, l'abondance de douceur que vous avez réservée à ceux qui vous craignent! » Combien cette parole se vérifie pleinement aujourd'hui depuis l'institution de l'Eucharistie, par une fervente communion. Comme le dit encore l'auteur de l'Imitation, I. IV, ch. 14 : « Ils reconnaissent vraiment le Seigneur à la fraction du pain, comme les disciples d'Emmails, ceux dont le cœur est tout brûlant lorsque Jésus est avec eux. Qu'un amour si vif est souvent loin de moi !.. Ayez pitié, Seigneur, d'un pauvre mendiant et faifes que j'éprouve au moins quelquefois, dans la sainte communion, quelques mouvements de cet amour qui embrase le cœur, afin que ma foi s'affermisse, que mon espérance en votre bonté s'accroisse, et qu'enflammé par cette manne céleste, jamais la charité ne s'éteigne en moi. Dieu de bonté, vous êtes tout-puissant pour m'accorder cette grâce, pour me remplir de l'esprit de ferveur et nie visiter dans votre miséricorde quand le jour choisi par vous sera venu. »
La faim de l'Eucharistie est ainsi exprimée par le, même auteur (Imit., 1.1V, ch. xvii) : « Seigneur, je désire vous recevoir avec un pieux et ardent amour, avec toute l'affection de mon coeur, comme vous ont désiré dans la communion tant de saints et de fidèles, qui vous étaient si chers à cause de leur vie pure et de leur fervente piété... Je vous offre sans réserve le sacrifice de moi-même et de tout ce qui est à moi... Je voudrais vous recevoir avec autant de foi., d'espérance et d'amour que vous reçut votre sainte Mère, lorsque l'Ange lui annonça le mystère de l'Incarnation... Je vous offre tous les transports d'amour des saints, ainsi que leurs vertus ; que tous les peuples vous bénissent et célèbrent la sainteté de votre nom. »
Le chrétien qui communie dans ces dispositions marche d'un pas toujours plus rapide vers Dieu et il entraîne certainement avec lui d'autres âmes. Ainsi est assurée la croissance du corps mystique du Christ. Mais il faut faire un pas de plus dans le sens de la générosité.
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La communion et le don de soi |
Notre-Seigneur nous a dit e Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean, xtu, 31). Or il nous a .aimés jusqu'à mourir pour nous sur la Croix et jusqu'à se donner à nous en nourriture dans l'Eucharistie. Le chrétien doit donc apprendre dans la communion le don de soi pour imiter Notre-Seigneur.
Le Coeur eucharistique de Jésus, qui nous a donné et nous redonne tous les jours l'Eucharistie, est l'exemplaire éminent du don parfait de soi-même. Il nous rappelle qu'il est plus parfait de donner que de recevoir, d'aimer que d'être aimé.
Et donc après avoir reçu, à l'exemple de notre Sauveur, nous devons nous donner nous-mêmes aux autres pour leur apporter la lumière de vie et la paix. Une âme de plus en plus incorporée à Notre-Seigneur par la sainte communion doit être un peu à son tour le pain des âmes qui l'entourent, comme Notre-Seigneur a voulu ,être notre pain. A ceux qui sont moins éclairés, à ceux qui sont faibles, à ceux même qui s'éloignent de l'autel, elle doit se donner sans compter, malgré les incompréhensions, les froideurs et les mauvais procédés. Par là elle ramènera certainement des égarés vers le Coeur eucharistique de Jésus, « Cœur oublié, méprisé, outragé, méconnu des hommes ». Il est pourtant le Cœur qui nous aime, qui est « patient à nous attendre, pressé de nous exaucer, le Coeur désirant qu'on le prie, le Coeur foyer de nouvelles grâces, le Coeur silencieux voulant parler aux âmes, le refuge de la vie cachée, le maître des secrets de l'union divine (9) », le Coeur de Celui qui paraît dormir, mais qui veille toujours et qui déborde incessamment de charité.
Il est le modèle éminent du don parfait de soi-même. C'est pourquoi, un saint prêtre de Lyon, ami du Curé d'Ars, le P. Chevrier, dont nous avons déjà parlé plus haut, aimait à dire à ses fils spirituels : « A l'exemple de Notre-Seigneur, le prêtre doit mourir à son corps, à son esprit, à sa volonté, à sa réputation, à sa famille, au monde; il doit s'immoler par le silence, la prière, le travail, la pénitence, la souffrance, la mort. Plus on est mort. Plus on est mort, plus on a la vie, plus on la donne. Le prêtre est un homme crucifié. — Il doit aussi, par charité, à l'exemple de son Maître, donner son corps, son esprit, son temps, ses biens, sa santé, sa vie; il doit donner la vie par sa foi, sa doctrine, ses paroles, ses prières, ses pouvoirs, ses exemples. Il faut devenir du bon pain. Le prêtre est un homme mangé (10). »
Or ce qui est dit ici du prêtre doit être dit en un certain sens de tout chrétien parfait, qui doit constamment se dévouer surnaturellement pour entraîner les âmes qui l'entourent vers le but même de notre voyage que trop souvent nous oublions. Ce zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes est la réponse que tous doivent donner à ce précepte du Sauveur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jean, XIII, 310. Nous trouverons dans la communion fervente cette générosité qui fait rayonner sur d'autres âmes le don de Dieu que nous avons reçu, et qui montre ainsi la valeur et les fruits de l'Eucharistie. Il n'y a qu'a recevoir l'amour de Dieu et à le lui rendre en la personne du prochain.
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— (1) II° Partie, ch. xv.
— 2) Cf. S. THOMAS, In Epist. ad Haebreos, z, .25 :'« Motus naturalis (v. g. lapidis cadentis) quanto plus accedit ad terrninum, tant° mugis inlendilur. Contrarium est de motu violento (s. g. lapidis sursum projacti). Gratia autem inclinat in modum naturae. Ergo qui sunt in gratis, quant() plus accedunt ad fillem, plus erescere debent. »
Voir aussi Imitation, 1. 1V, ch. iv.
— (3) Ce sujet a été traité au Congres Eucharistique international qui a eu lieu à Manille ( Philippines ) en i917.
— (4) P. G., LX I, Zoo.
— (5) P L.. XXX V, :612
— (6) In Joannem, tract. 26. -- Item, S. TuomAs, Ill ', q. 79, a ...
— (7) q.:23, a. 3.
— (8) Ibidem.
— (9) Cant., v, go.
— (10) Iseo, xtv. r5.
— (11) Sagesse, xtr.
— (9) Paroles extraites de la Prière au Cœur eucharistique de Jésus.
— 10) Le Père Chevrier, par Antoine Lestra, Paris , 193/1; p.165 ; c1 Le tableau de Saint-Fons |
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