Tome II-Partie 3-Chapitre 20
La charité fraternelle rayonnement de l'amour de Dieu
« Ego claritatem quam dedist dedi eis, ut sint unum, sicut et nos unum sumus. »(Jean, xvu, 22.) |
L'amour de Dieu, dont nous venons de parler, correspond au précepte suprême; mais il est un second précepte qui dérive du premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, pour l'amour de Dieu (1). L'amour du prochain nous est présenté, par Notre-Seigneur, comme la conséquence nécessaire, le rayonnement, le signe de l'amour de Dieu : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, c'est à ce signe qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples (2). » Saint Jean dit même : «Si quelqu'un prétend aimer Dieu et s'il a de la haine contre son frère, il est un menteur (3). »
Dans la voie illuminative des progressants, la charité fraternelle doit donc être un des plus grands signes du progrès de l'amour de Dieu. Et il importe ici d'insister sur le motif formel pour lequel il faut la pratiquer, de façon à ne pas la confondre avec, par exemple, la simple amabilité ou la camaraderie naturelle, avec le libéralisme, qui prend les dehors de la charité, mais qui diffère grandement de cette vertu infuse; le libéralisme méconnait le prix de la foi et de la vérité divine, tandis que la charité les suppose comme un fondement. Pour bien voir le motif formel de la charité fraternelle, non pas seulement de façon théorique et abstraite, mais concrète et vécue, nous examinerons ici pourquoi notre amour de Dieu doit s'étendre au prochain, et comment progresser de fait en cette charité fraternelle. Pour nous mettre au vrai point de vue surnaturel, pensons à l'amour de Jésus pour nous.
|
Pourquoi notre amour de Dieu doit-il s'étendre au prochain? |
La charité fraternelle que le Seigneur nous demande diffère immensément de l'inclination naturelle, qui nous porte à faire du bien pour plaire, qui nous porte aussi à aimer lés bienfaisants, à haïr ceux qui nous font du mal, à rester indifférents aux autres. L'amour naturel nous fait aimer le prochain pour ses bonnes qualités naturelles et pour les bienfaits que nous recevons de lui, c'est ce qui se trouve dans la bonne camaraderie. Le motif de la charité est tout autre et bien supérieur, la preuve en est que nous devons, dit Notre-Seigneur, « aimer même nos ennemis, faire du bien à ceux qui nous haïssent, prier pour ceux qui nous persécutent ». « Si vous aimez seulement, ajoute-t-il, ceux qui vous aiment, que faites-vous de plus que les païens? Vous, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (4). »
Nous devons aimer nos ennemis du même amour surnaturel, théologal, que nous avons pour Dieu ; car il n'y a pas deux vertus de charité, l'une envers Dieu, l'autre envers le prochain ; il n'y a qu'une vertu de charité, dont l'acte premier se porte sur Dieu aimé par-dessus tout, et les actes secondaires sur nous-même et sur le prochain.
Par là, cette vertu est très supérieure à la vertu déjà très grande de justice, et non seulement à la justice commutative et à la justice distributive, mais à la justice légale ou sociale et à l'équité.
Mais comment est-il possible d'avoir pour les hommes, si souvent imparfaits comme nous, un amour divin ?
La théologie répond avec saint Thomas (5) par un exemple très simple. Celui qui aime beaucoup son ami, aime du même amour les enfants de cet ami, il les aime parce qu'il aime leur père, et à cause de lui il leur veut du bien ; pour l'amour de leur père, il viendra à leur secours si c'est nécessaire et leur pardonnera s'il est offensé pas eux.
Si donc tous les hommes sont enfants de Dieu par la grâce, ou tout au moins appelés à le devenir, nous devons aimer tous les hommes, même nos ennemis, d'un amour surnaturel, et leur désirer la même béatitude éternelle qu'à nous. Nous devons tous marcher vers le même but, faire le même voyage vers l'éternité, sous l'impulsion de la même grâce, vivre du même amour.
La charité est ainsi un lien surnaturel de perfection qui nous unit comme il faut à Dieu et au prochain. Elle unit les coeurs à quelque distance que ce soit; elle porte à aimer Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu. Cet amour surnaturel de charité est assez rare parmi les hommes, parce que beaucoup cherchent leur intérêt avant tout et entendent plus facilement la formule : « oeil pour oeil, dent pour dent ».
Le précepte de la charité fraternelle était très négligé avant Jésus-Christ; c'est pourquoi il a dit beaucoup insister sur ce point, il l'a fait dès le début de sa prédication dans le sermon sur la Montagne (Matth., v, 38-48), il n'a cessé d'y revenir surtout dans ses dernières paroles avant de mourir (Jean, xiii, 34: xv, 12-17). Saint Jean , dans ses Épîtres, et saint Paul ne cessent de le rappeler. On voit par ce qu'ils disent que la charité est suivie de toutes les autres vertus quand elle pénètre dans le coeur, elle est douce, patiente, humble (I Cor., mil, 4).
Mais pour aimer ainsi surnaturellement le,procbain en tant qu'il est l'enfant de Dieu ou appelé à le devenir, il faut le regarder avec les yeux de la foi et se dire : cette personne, de tempérament et de caractère opposés aux miens, « est née non seulement de la chair et du sang, ou de la volonté de l'homme, mais, comme moi, elle est née de Dieu » ou appelée à naître de lui, à participer à la même vie divine, à la même béatitude que moi. Surtout dans un milieu chrétien, nous pouvons et devons nous dire, au sujet de personnes moins sympathiques : cette âme est malgré tout le temple du Saint-Esprit, un membre du corps mystique de Notre-Seigneur, plus près peut- être de son Coeur que moi; c'est une pierre vivante que Dieu travaille pour la mettre à sa place dans la Jérusalem céleste.
Comment ne pas l'aimer, si j'aime vraiment Dieu, notre Père commun? Si je ne l'aime pas, mon amour de Dieu est un mensonge. Si, au contraire, je l'aime, c'est un signe que j'aime vraiment Dieu, auteur de la grâce qui nous vivifie.
Un jeune israélite, fils d'un banquier de Vienne, que nous avons connu, eut un jour l'occasion de se venger du plus grand ennemi de sa famille, et, au moment de le faire il se rappela cette parole de l'Évangile qu'il ouvrait de temps en temps : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensé. » Alors, au lieu de se venger, il pardonna complètement, et aussitôt il reçut la grâce de la foi, il crut à tout l'Évangile, et peu de temps après il entra dans l'Église et devint prêtre et religieux. Le précepte de la charité fraternelle l'avait éclairé.
Il faut se dire même d'un adversaire : je puis et je dois l'aimer du même amour surnaturel, théologal que j'ai pour les Personnes divines, car ce que je dois aimer en lui c'est l'image de Dieu, c'est la vie divine qu'il a ou qu'il est appelé à recevoir, c'est son être surnaturel, la réalisation de l'idée divine qui préside à sa destinée, c'est la gloire qu'il est appelé à donner à Dieu dans le temps et dans l'éternité.
On a parfois objecté à cette haute doctrine : Mais est-ce là vraiment aimer l'homme, n'est-ce pas seulement aimer Dieu dans l'homme, comme on admire un diamant dans un écrin
L'homme, naturellement, veut être aimé pour lui-même, mais à ce titre il ne peut demander un amour divin.
En réalité, la charité n'aime pas seulement Dieu dans l'homme, mais l'homme en Dieu, et l'homme lui-même pour Dieu. Elle aime vraiment ce que l'homme doit être, partie éternelle du Corps mystique du Christ, et elle fait tout ce qui est en elle pour lui faire atteindre le ciel. Elle aime même ce que l'homme est déjà par la grâce, et, s'il n'a pas la grâce, elle aime en lui sa nature, non pas en tant que déchue, déséquilibrée, déréglée, hostile à la grâce, mais en tant qu'elle est image de Dieu et capable de recevoir la greffe divine de la grâce qui augmentera sa ressemblance avec Dieu. Bref, la charité aime l'homme lui-même, mais pour Dieu, pour la gloire qu'il est appelé à lui rendre dans le temps et dans l'éternité.
|
Efficacité de cel amour de charilé |
Quoi qu'en dise le naturalisme, en aimant le prochain en Dieu et pour Dieu, loin de l'aimer moins, on l'aime beaucoup plus et bien plus parfaitement. On n'aime pas ses défauts, on les supporte, mais on aime en l'homme tout ce qu'il y a de noble, tout ce qui est appelé à grandir en lui et à s'épanouir en vie éternelle.
Loin d'être un amour platonique et inefficace du prochain, la charité, en grandissant, nous dispose à le bien juger et à condescendre à ses volontés en ce qui n'est pas contraire aux commandements de Dieu. La condescendance qui naît ainsi de Wcharité rend bonnes les choses indifférentes et fructueuses les choses pénibles qu'on s'impose pour le prochain. C'est une grande charité de se conserver ainsi en union avec les uns et avec les autres en évitant les heurts qui pourraient se produire ou en les réparant au plus tôt. La charité qui grandit est ainsi d'une bonté rayonnante, elle nous fait constamment aimer non seulement ce qui est bon pour nous, mais ce qui est bon pour notre prochain, même pour nos ennemis, et ce qui est bon du point de vue supérieur de Dieu, en désirant aux autres les biens qui ne passent pas, et surtout le Souverain bien et sa possession inamissible. C'est ce que saint Thomas résume d'un mot : « La raison d'aimer (par charité) le prochain, c'est Dieu même : nous devons vouloir, en effet, au prochain qu'il soit en Dieu... Et donc la nylaie vertu infuse qui nous fait aimer Dieu pour lui-même s'étend à l'amour du prochain », comme enfant de Dieu (6).
Ainsi la vue perçoit d'abord la lumière et par elle les sept couleurs de l'arc-en-ciel; elle ne pourrait percevoir les couleurs si elle ne voyait pas la lumière; de même nous ne saurions aimer surnaturellement les enfants de Dieu si nous n'aimions pas d'abord surnaturellement Dieu même, notre Père à tous (7).
Tandis que la justice nous porte à vouloir du bien à autrui en tant qu'autre ou distinct de nous, la charité nous le fait aimer comme « un autre nous-même », alter ego, d'un amour d'amitié vraiment surnaturel, comme au ciel s'aiment les saints.
|
L'étendue et l'ordre de la charité |
Il suit de là que notre charité doit être universelle : elle ne doit pas connaître de limites. Elle ne peut exclure personne sur la terre, dans le purgatoire, dans le ciel. Elle ne s'arrête que devant l'enfer. Il n'y a que les damnés que nous ne puissions pas aimer, car ils ne sont plus capables de devenir enfants de Dieu, ils le haïssent éternellement, ils ne demandent pas pardon, ni la grâce du repentir ; ils ne peuvent donc plus exciter la pitié, car il n'y a plus en eux la moindre velléité de relèvement; cependant, dit saint Thomas, ils sont encore l'objet de la miséricorde divine en ce sens qu'ils sont punis citra con dignum, moins qu'ils ne le méritent (8), et c'est là une chose qui réjouit notre charité, qui s'étend ainsi jusque-là.
En dehors du fait certain de damnation (et nous ne sommes certains de la damnation de personne, sauf de celle des anges tombés et du « fils de perdition »), la charité est due à tous, elle ne connaît pas de limites, elle est large, en un sens, comme le coeur de Dieu.
C'est ce 'qu'on vit pendant la dernière guerre, lorsque, sur le front, un jeune soldat français mourant finissait l'Ave Maria que n'avait pu achever Un jeune Allemand qui venait d'expirer à côté de lui. La Vierge Marie réunissait ces deux enfants, malgré, la dure opposition de la guerre, pour les introduire l'un et l'autre dans la Patrie des patries.
Pour être universelle, la charité ne demande pas à être égale pour tous, et son progrès dans la voie illumative montre de mieux en mieux ce qu'on appelle l'ordre de la charité, qui respecte et surélève admirablement l'ordre dicté par la nature. C'est ainsi que nous devons aimer Dieu efficacement par-dessus tout, au moins d'un amour d'estime, sinon d'un amour senti; ensuite nous devons aimer notre âme, puis celle de notre prochain, enfin notre corps, que nous devons savoir sacrifier pour le salut d'une âme, surtout lorsque nous sommes tenus, par notre office, d'y pourvoir, comme il arrive pour ceux qui ont charge d'âmes. Cet ordre de la charité apparaît d'autant plus que cette vertu grandit en nous. Nous comprenons de mieux en mieux que, parmi le prochain, nous devons aimer davantage d'un amour d'estime ceux qui sont meilleurs, plus près de Dieu, quoique nous aimions d'un amour plus senti ceux qui sont plus proches de nous par le sang, l'alliance, la vocation ou par amitié (9). Nous distinguons aussi de mieux en mieux les nuances des différentes amitiés fondées sur les liens de la famille, de la patrie, de la profession, ou sur des liens d'ordre tout spirituel (10).
L'échelle des valeurs qui apparaît de plus en plus en cet ordre de la charité montre que Dieu veut régner dans notre coeur, sans exclure les affections légitimes qui peuvent et doivent se subordonner à celle que nous avons pour lui; alors ces affections sont vivifiées, ennoblies, purifiées, rendues plus généreuses. Alors le progrès de la charité écarte cet esprit de corps, cet égoïsme collectif ou ce « égoisme » qui rappelle parfois de façon pénible le chauvinisme de certains patriotes étroits qui diminuent leur patrie en voulant la grandir.. Une fille spirituelle de saint François de Sales, réformatrice des Bernardines et fondatrice de dix-sept couvents, la Mère Louise de Ballon, disait à ce sujet : « Je ne puis être que d'un seul Ordre par profession et par état ; mais je suis de tous les Ordres par inclination et par amour... Je confesse ingénuement avoir toujours été affligée de voir des monastères se porter envie..., d'entendre dire à ceux-ci : le bien des enfants de saint Augustin ne doit pas être pour ceux de saint Benoît; et à ceux-là : le bien de saint. Benoît ne doit pas passer aux disciples de saint Bernard. N'est-ce pas le Sang de Jésus-Christ, et non celui de saint Augustin, de saint Benoît ou de saint Bernard, qui a acquis à leurs religieux tout le bien qu'ils possèdent? O mon Seigneur! établissez solidement une bonne intelligence entre vos serviteurs... Les divers Ordres sont composés de corps di fférents, mais ils ne doivent avoir qu'un seul coeur, une seule âme, ainsi qu'il est écrit des premiers chrétiens (11). »
Autrement on retomberait dans ce défaut, en cette étroitesse que blâmait saint Paul chez les Corinthiens, dont les uns disaient : « Moi je suis à Paul! » et les autres : « Moi je suis à Appolos! ,» Il leur répondait : « Qu'est-ce donc qu'A ppolos? et qu'est-ce donc que Pauli Des ministres par le moyen desquels vous avez cru, selon ce que le Seigneur a donné à chacun. Moi j'ai planté, Appolos a arrosé, mais Dieu a fait croître. Ainsi celui qui plante n'est rien, ni celui qui arrose; Dieu qui fait croître est tout (12). »
Dans la même Épître le grand Apôtre écrit : « Le Christ est-il donc divisé? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés? (13) » — « Que personne donç ne mette sa gloire dans les hommes, car tout est à vous, et Paul, et Appolos, et Céphas, et le monde, et la vie, et la mort, et les choses présentes, et les choses à venir. Tout est à vous, mais vous, vous 'êtes au Christ, et le Christ est à Dieu (14). »
Voilà bien, au-dessus de toute étroitesse individuelle ou collective, l'ordre admirable de la charité, tel qu'il doit apparaître de plus en plus dans le progressant désintéressé dont le coeur doit s'élargir en un sens, comme le c mur de Dieu, par le progrès même de la charité, qui est bien une participation de la vie divine, de l'amour éternel.
Cette charité grandissante doit être non seulement affective, niais effective, non seulement bienveillante, mais bienfaisante. La vie des saints montre qu'ils ont compris la parole du Maître : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés (15). » Jésus nous a aimés jusqu'à la mort de la croix ; les saints ont aimé leurs frères jusqu'au martyre du coeur et souvent jusqu'à donner le témoignage du sang.
Telle est la charité fraternelle, extension ou rayonnement de celle que nous devons avoir pour Dieu. De même l'humilité à l'égard du prochain est l'extension de de celle qui nous porte à nous incliner devant Dieu et devant ce qu'il y a de lui en toutes ses oeuvres.
|
Comment progresser en celle charité fraternelle? |
Les occasions d'y manquer ne se présentent que trop souvent, même en de très bons milieux, tout d'abord du fait des défauts des uns et des autres, qui, bien qu'ils marchent vers la perfection, n'y sont pas arrivés. Chacun de nous est comme une pyramide tronquée qui n'a pas encore son sommet ; souvent le prochain nous apparaît ainsi, et nous oublions que nous lui apparaissons de même ; nous voyons « la paille qui est dans l'oeil du prochain, et nous ne voyons la poutre qui est dans le nôtre ».
De plus même, si par impossible, avant notre entrée au ciel, tous les défauts étaient déjà supprimés, les occasions de heurt et de froissement subsisteraient du fait de la diversité des tempéraments, bilieux, nerveux, lympatique ou sanguin ; du fait de la diversité des caractères, inclinés les uns à l'indulgence, les autres à la sévérité; du fait de la diversité des esprits portés les uns aux vues d'ensemble, les autres aux moindres détails, du fait encore des différences d'éducation, de la fatigue nerveuse, et enfin du fait du démon qui se plaît à diviser pour détruire l'oeuvre de vérité, d'unité et de paix de Notre-Seigneur.
Or le démon intervient plus directement en certains milieux excellents pour y empêcher le très grand bien qui pourrait s'y faire ; il cherche plus directement à tout y brouiller, plus encore que dans les milieux moins bons ou mauvais, où il domine déjà par les maximes qui y sont répandues et les exemples qui s'y trouvent. Comme on le voit par l'Évangile et la vie des saints, l'ennemi des à mes sème la zizanie parmi les meilleurs, en mettant dans l'imagination comme une loupe qui transforme un grain de sable en une montagne.
Il faut dire aussi que la Providence laisse à dessein parmi les bons bien des occasions de nous humilier et d'exercer la charité fraternelle. C'est dans l'infirmité que la grâce dé Dieu montre sa force et que notre vertu se perfectionne ; nos infirmités nous humilient et celles des autres nous exercent.
Ce n'est qu'au ciel que toute occasion de conflit disparaîtra complètement, parce que les bienheureux voient en Dieu à la lumière divine tout ce qu'ils doivent penser, vouloir et faire. Ici-bas les saints eux-mêmes peuvent entrer en conflit, et parfois pendant quelque temps nul ne cède, parce que chacun est persuadé en conscience qu'il doit maintenir sa manière de voir ; qu'il peut bien céder sur ses droits, mais non pas sur ses obligations. On cite le cas de saint Charles Borromée et de saint Philippe de Néri qui ne s'entendirent pas pour la fondtion d'un même ordre ; et de fait, dans le cas, le Seigneur voulait deux familles religieuses au lieu d'une.
Au milieu de tant de difficultés, comment doit grandir la charité fraternelle ? Surtout de deux manières : par la bienveillance et la bienfaisance, c'est-à-dire d'abord en regardant le prochain à la lumière de la foi, pour découvrir en lui la vie de la grâce, tout au moins ce qu'il y a de bon en sa nature; puis en aimant effectivement le prochain, et cela de bien des manières : en supportant ses ses défauts, en lui rendant service, en rendant le bien pour le mal, en demandant l'union des esprits et des coeurs.
Tout d'abord il faut regarder le prochain à la lumière de la foi pour découvrir en lui la vie de la grâce, ou au moins l'image de Dieu qui est déjà en la nature même de son âme spirituelle et immortelle. Comme la charité, en temps qu'amour de Dieu, suppose la foi en Dieu, en tant qu'amour du prochain, elle suppose qu'on considère celui-ci à la lumière de la foi, et non pas seulement à celle de nos yeux de chair, ou d'une raison plus ou moins déformée par l'égoïsme. Or il faut avoir un regard pur ef appliqué pour voir la vie divine des autres sous une enveloppe parfois épaisse et opaque. On voit cet être surnaturel du prochain si on le mérite, si l'on est détaché de soi.
A ce sujet, il faut se dire que, souvent, ce qui nous irrite contre le prochain, ce ne sont pas des fautes graves contre Dieu, ce sont des défauts (le tempérament qui subsistent parfois malgré une réelle vertu. Nous supporterions peut-être aisément des pécheurs très éloignés de Dieu, mais naturellement aimables, tandis que des âmes avancées sont parfois pour nous très « exerçantes ». Il faut donc prendre la résolution de regarder les âmes à la lumière de la foi pour découvrir en elles ce qui plaît à Dieu, ce qu'il aime en elles et ce que nous devons y aimer.
Cette lumière supérieure produit la bienveillance, tandis que ce qui s'oppose le plus à cette vue bienveillante, c'est le jugement terméraire. C'est pourquoi Notre-Seigneur, dans le sermon sur la Montagne, insiste tant sur ce point (Matth., vit, 1) : « Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. Car, selon ce que vous aurez jugé, on vous jugera, et de la même mesure dont vous aurez mesuré, on vous mesurera. Pourquoi regardes-tu la paille qui est dans l'oeil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans le tien? Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton oeil, et alors tu verras à ôter la paille de l'oeil de ton frère. »
Il faut bien remarquer que le jugement téméraire n'est pas une simple impression défavorable, il est un jugement ; il consiste à affirmer le mal sur un léger indice de celui- ci. On voit deux, et on affirme quatre, cela par orgueil. Si c'est pleinement délibéré et consenti en matière grave, c'est-à-dire en jugeant ainsi le prochain coupable d'un péché mortel, on commet soi-même une faute grave (16).
C'est pourquoi, dit saint Thomas , si nous ne pouvons éviter certains soupçons, prenons garde de ne pas porter sur de légers indices un jugement ferme et définitif (17).
Le jugement téméraire proprement dit est un manque à la justice, surtout lorsqu'il s'exprime extérieurement par des paroles ou par des actes (18). Le prochain en effet a droit à sa réputation; après le droit qu'il a de faire son devoir, il a raison d'y tenir plus qu'au droit de propriété. Nous devons respecter ce droit d'autrui si nous voulons que le nôtre le soit.
De plus, assez souvent, le jugement téméraire est faux : comment voulons nous juger fermement des intentions intérieures d'une personne dont nous ignorons les doutes, les erreurs, les difficultés, les tentations, les bons désirs, les repentirs P Comment prétendre connaître mieux qu'elle ce qu'elle dit à Dieu dans la prière P Comment juger juste, lorsqu'on n'a pas les pièces du procès!
Et même si le jugement téméraire est vrai, il reste un manque à la justice, parce que, en le portant, on s'arroge une juridiction qu'on a pas. Dieu seul peut juger fermement des intentions secrètes des coeurs, de celles qui ne sont pas suffisamment manifestées. C'est pourquoi l'Église même n'en juge pas : « de internis non judicat ».
Mais le jugement téméraire est aussi un manque à la charité. Ce qui est pire aux yeux de Dieu, ce n'est pas que ce jugement précipité soit souvent faux et toujours injuste, mais qu'il procède de la malveillance, bien qu'il soit formulé souvent avec le masque de la bienveillance, qui n'est qu'une grimace de charité. Celui qui juge témérairement n'est pas seulement un juge qui s'arroge une juridiction qu'il n'a pas sur l'âme de ses frères, mais un juge vendu par son égoïsme et son orgueil, un juge parfois impitoyable, qui ne sait que condamner, et qui sans y' garde, prétend imposer des lois à l'Esprit-Saint, en n'admettant d'autre voie que la sienne. Au lieu de voir dans le prochain un fils de Dieu, appelé à la même béatitude que nous, un frère, il n'y voit qu'un étranger, peut-être un rival qu'il s'agit de supplanter et d'abaisser. Voilà ce qui éloigne beaucoup de la contemplation des choses divines, c'est un voile sur les yeux de l'esprit.
Si cela ne va pas si loin, il nous arrive de juger témérairement de l'intérieur d'une âme pour jouir de notre propre clairvoyance et la montrer. Rappelons-nous que Dieu seul voit cette conscience à découvert.
Prenons garde, rappelons-nous avec quelle insistance Notre-Seigneur a dit : « ne jugez pas » ; à l'instant où nous jugeons témérairement, nous ne prévoyons pas que peu après peut-être nous allons tomber dans une faute plus grave que celle reprochée à autrui. Nous voyons la paille qu'il y a dans l'oeil du prochain, sans voir la poutre qui est dans le nôtre.
Et si le mal est évident, Dieu demande-t-il de ne pas le voir? Non, mais il interdit de murmurer avec orgueil ; il nous commande parfois, au nom même de la charité, la correction fraternelle, accomplie avec bienveillance, humilité, douceur, discrétion, comme il est indiqué dans l'Évangile de saint Matthieu (19) et comme l'explique saint Thomas (20). Il faut voir si elle est possible, et s'il y a espoir d'amendement, ou s'il est nécessaire de recourir au supérieur pour l'avertir (21).
Enfin, comme le dit sainte Catherine de Sienne, lorsque le mal est évident, la perfection serait, loin de murmurer, d'avoir compassion du coupable et de nous charger, en partie du moins, de sa faute devant Dieu, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui a pris sur lui toutes nos fautes sur la Croix. Ne nous a-t-il pas dit : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean, mn, 34).
Il faut donc réprimer le jugement téméraire pour nous habituer à voir le prochain à la lumière de la foi et découvrir en lui la vie de la grâce, ou tout au moins sa nature en tant qu'elle est une image de Dieu que la grâce doit ennoblir.
Il ne suffit pas de voir le prochain avec un regard de bienveillance, il faut l'aimer effectivement. De quelle manière? En supportant ses défauts, en rendant le bien pour le mal, en évitant la jalousie, en demandant l'union des coeurs.
On supporte les défauts d'autrui plus facilement si l'on remarque que souvent ce qui en lui nous impatiente, ce n'est pas une faute grave aux yeux de Dieu, mais ce sont des défauts de tempérament : nervosité ou, au contraire, apathie, c'est une certaine étroitesse de jugement, un manqued'à propos assez fréquent, une cetaine manie de se mettre en avant et autres défauts de ce genre. Même si c'est grave, il ne faut pas aller jusqu'à s'irriter du mal permis par Dieu, il ne faudrait pas que notre zèle tournât à l'amertume; et, en nous plaignant des autres, n'arrivon s pas à nous persuader que nous avons réalisé l'idéal. Nous ferions ainsi, sans nous en douter, la prière du pharisien.
Pour supporter les défauts d'autrui, il faut se rappeler que Dieu ne permet le mal que pour un bien supérieur ; on a dit que le métier de Dieu consiste à tirer le bien du mal, tandis que nous, nous ne pouvons faire du bien qu'avec du bien. Le scandale du mal, produisant un zèle amer et indiscret, est ce qui a rendu stériles bien des réformes. Il faut dire la vérité avec mesure et bonté et non pas cracher la vérité avec mépris. Il faut aussi éviter l'indiscrétion, qui porte à parler sans raison suffisante des travers du prochain, ce qui est de la médisance et peut conduire à la calomnie.
L'Évangile nous dit que non seulement il faut savoir supporter les défauts d'autrui, mais rendre le bien pour le mal, par la prière, l'édification, l'assistance mutuelle. On rapporte qu'un des moyens de s'attirer les bonnes grâces de sainte Thérèse était de lui faire de la peine. Elle pratiquait. en effet, le conseil de Notre-Seigneur « Si l'on veut te prendre ta tunique, abandonne encore ton mantèau. o Pourquoi? Parce qu'il ne s'agit pas tant de défendre tes droits temporels que de gagner l'âme de ton frère pour l'éternité, que de le conduire à la vraie vie qui ne finit pas. En particulier, la prière pour le prochain au moment où nous avons à souffrir de lui est particulièrement efficace, comme le fut celle de Jésus pour ses bourreaux et celle de saint Étienne, premier martyr, au moment où on le lapidait.
Il faut encore éviter la jalousie, en se disant que nous devons jouir saintement des qualités naturelles et surnaturelles que le Seigneur a données aux autres et que nous ne trouvons pas en nous. Comme dit saint Paul (I Cor., xi', 16-21) : «Si le pied disait : puisque je ne suis pas main, je ne suis pas du corps, en serait-il moins du corps poùr cela? Et si l'oreille disait : puisque je ne suis pas œil, je ne suis pas du corps, en serait-elle moins du corps pour cela ? Si tout le corps étai t œil, où serait l'ouïe ? S'il était tout entier ouïe, où serait l'odorat Mais Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il l'a voulu. Si tous étaient un seul et même membre, où serait le corps? Il y a donc plusieurs membres et un seul corps. L'oeil ne peut pas dire à la main : Je n'ai pas besoin de toi; ni la tète aux Pieds : Je n'ai pas besoin de vous... Les membres doivent s'aitler mutuellement. Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; si un membre est honoré, tous les membres s'en réjouissent avec lui. Vous êtes le corps du Christ; et vous êtes ses membres chacun pour sa part. » La main bénéficie de ce que l'oeil voit, de même nous bénéficions des mérites des autres; nous devons donc jouir des qualités d'autrui, au lieu de nous laisser aller à la jalousie. Il faut particulièrement exercer la charité avec les inférieurs qui sont plus faibles, et envers les supérieurs qui ont plus à porter ; il ne faut pas souligner leurs défauts, nous ferions peut-être moins bien qu'eux à leur place, mais il faut l'es aider le plus possible, de façon discrète, pour ainsi dire inaperçue.
Enfin il faut demander l'union des esprits el des coeurs. Notre-Seigneur, priant pour ses disciples, disait : « La lumière que vous m'avez donnée, Père, je la leur ai donnée, pour qu'ils soient un, comme nous-mêmes nous sommes un » (Jean, xvii, 22). Dans l'Église primitive, disent les Actes, tv, 32, « la multitude des fidèles n'avait qu'un coeur et qu'une âme; nul n'appelait sien ce qu'il possédait, Mais tout était commun entre eux ». En se propageant dans le monde, l'Église n'a pu conserver parmi ses membres une si grande intimité, mais les communautés religieuses et les fraternités chrétiennes doivent rappeler l'union des coeurs de l'Église naissante. Là où tout l'extérieur est commun, et où les prières-sont communes, il faut que cette union intérieure existe, autrement l'extérieur et les prières communes seraient un mensonge à Dieu, aux hommes et à nous-mêmes.
Cette union des coeurs contribue à donner à l'Église l'éclat de la note de sainteté, qui suppose l'unité de foi, du culte, de hiérarchie, d'espérance, de charité.
Cette charité rayonnante qui réunit les divers membres du Corps mystique du Sauveur, malgré la diversité des pays, des tempéraments et des caractères, est un signe que le Verbe s'est fait chair, qu'il est venu parmi nous, pour nous unir et nous vivifier. C'est ce que lui- même a dit dans l'oraison sacerdotale : « La lumière que vous m'avez donnée, je la leur ai donnée pour qu'ils soient un comme nous sommes un..., et que le monde reconnaisse que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés, comme vous m'avez aimé. » (Jean, xvit, 22.)
|
|
— (1 ) Matth., xix, 19, xxii, 39; Mare, xit, 31; Luc, x, 27; Jean, x111, 34.
— (2 ) Jean, xitt, 35.
— (3) I Jean, tv, 20.
— (4 ) Matth., v, 44-48
— (5 ) Il' IP', q. 23, a . 1, ad 2' « Tanta potest esse dilectio amici quod propter 81111CUM amentur hi, qui ad ipsum pertinent, etiannsi nos offendant, vel odiant. Et hoc modo amieitia caritatis ae extendit.
— (6) Il' II", q. a5, a. i : « Ratio diligendi proximum Deus est; hoc enim debemus in prextrim diligere, ut in Deo sit. Undo manifestum est. quod idem specie actus est, quo diligitur Deus et quo diligitur proximus. Et propter hoc habitus caritatis non solum se extendit ad dilectionem Dei, sed etiam ad dilectionem proximi. »
— (7) Cf. S..Thornas,
— (8) q. aI, a. A, ad
— (9) Cf. S. THOMAS, 11. q. 26, a . 7.
— (10) Ibid., a. 8, 9, to, Iv, 12
— (11) Louise de Ballon, RiVortnalriee des Bernardines, par Myni,,m oe G., 1935, p. 317.
— (12) 1 Cor., II, 4-8.
— (13) lbid,3 (!i) 1,
— (14) 1, bid., 111, 22.
— (15) Jean, XV, 12.
— (16) Il faut donc distinguer le jugement téméraire dn doute, de la suspicion, de l'opinion téméraires relativement à la probité d'autrui, une opinion de ce genre est généralement une faute vénielle. Au contraire, S. Thomas, W II ", q.6o, a. 3, dit du jugement téméraire : « Si sit de aliquo gravi, est peccatum mortale, in quantum non est sine contemptu proximi »; il est, en matière grave, une faute mortelle, car il y a là mépris du prochain. Aussi faut-il interpréter les choses douteu ses en meilleure part, cf. lin q 6o, a. 4.
— (17) Cependant, sans juger témérairement une personne qui est quel que peu suspecte, on peut prendre ses précautions pour éviter d'être trompé par elle au cas.où elle aurait une mauvaise intention. Ainsi sans juger témérairement ses domestiques, un maître de maison tient certaines choses précieuses sous clef; et quelquefois il laisse à dessein quelque argent sur un meuble, pour voir si on le prendra
— (18) Cf. S. Thomas, IP 11—, q. Go, a. 3.
— (19) Nlatth., 'vin:, 15 : « Si ton frère a péché coutre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul; s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne L'écoule pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que toute cause se décide sur la parole de deux ou trois témoits. S'il ne les écoute pas, dis-le à l'Église
— (20) IL' q. 33, a . t et a.
— (21) Ibid. |
|