Tome II-Partie 3-Chapitre 20
L'Amour de conformité à la volonté de Dieu |
Après avoir parlé de l'esprit de foi et de la confiance en Dieu, il faut considérer ce que doit être dans la voie illuminative le progrès de la charité, pour que l'âme passe de l'amour mercenaire ou intéressé des imparfaits à la charité parfaite. Aussi parlerons-nous ici des signes de l'amour imparfait, puis de ceux du progrès de la charité, des rapports de celle-ci avec nos dispositions naturelles et de la conformité progressive à la volonté divine. |
Les signes de l'amour imparfait |
Sainte Catherine de Sienne dans son Dialogue, ch. Lx, indique bien les signes de l'amour mercenaire ; nous avons cité ce passage plus haut, ch. IIi de cette. III° Partie.
Il y est dit en substance que l'amour reste imparfait dans le juste, lorsque, dans le service de Dieu , il est encore trop attaché à ses intérêts, lorsqu'il se recherche encore lui-même et désire trop sa propre satisfaction.
La même imperfection se trouve alors dans l'amour du prochain : en l'aimant, on se recherche soi-même, on se complaît par exemple en sa propre activité naturelle, où il y a de la précipitation, de l'empressement égoïste, suivi parfois de froideur, lorsqu'on ne nous paie pas de retour, et que nous croyons voir en autrui de l'ingratitude, la méconnaissance de nos bienfaits.
Il est dit au même endroit que ce qui montre bien l'imperfection de cet amour de.Dieu et des âmes, c'est que, dès que nous sommes privés des consolations que nous trouvions en Dieu, cet amour ne nous suffit plus et il ne peut plus se soutenir, il languit et souvent il va se refroidissant de plus en plus, quand, pour nous exercer dans la vertu, Dieu nous retire les consolations spirituelles et nous envoie des luttes et des contrariétés. Il n'agit pourtant ainsi que pour faire mourir notre amour-propre désordonné et pour faire grandir en nous la charité reçue au baptême, qui doit devenir une vive flamme d'amour et surélever toutes nos affections légitimes.
|
La nature de la charité et les marques de son progrès |
Les signes du progrès de la charité se déduisent de sa nature même. L'Écriture, en plusieurs endroits, nous dit que le juste est l'ami de Dieu (1). Saint Thomas (2), en expliquant ces paroles de l'Écriture, nous montre que la charité est essentiellement un amour d'amitié que nous devons avoir pour Dieu, à cause de son infinie bonté qui rayonne sur nous en nous vivifiant et en nous attirant à Lui.
Or, toute amitié véritable, nous dit-il, comporte trois caractères : elle est d'abord un amour de bienveillance par lequel on veut du bien à un autre, comme à soi-même; en cela elle diffère de l'amour de concupiscence ou de convoitise, par lequel on désire à soi-même un bien, comme on désire un fruit ou le pain nécessaire à la subsistance. Nous devons vouloir à nos amis le bien qui leur convient, et à Dieu son règne profond sur les intelligences et les coeurs.
De plus, toute amitié véritable suppose un amour de bienveillance mutuel. Il ne suffit pas qu'il existe d'un côté seulement. Les deux amis se veulent du bien l'un à l'aure plus en plus le bien qu'ils se veulent est élevé, plus cette amitié est noble. Elle est fondée sur la vertu lorsqu'on se veut mutuellement, non pas seulement ce qui est agréable ou utile, comme les biens de la terre et la fortune, mais ce qui est honnête, la fidélité au devoir, le progrès dans l'amour du bien moral et spirituel.
Enfin, pour constituer une amitié véritable, cet amour mutuel de bienveillance ne suffit pas encore; nous pouvons, en effet, avoir de la bienveillance pour une personne éloignée, que nous ne connaissons que par ouï-dire, et elle peut avoir la même bienveillance pour nous ; nous ne sommes cependant pas amis pour cela. L'amitié requiert en plus une communauté de vie, une vie à deux (convicere). Elle suppose qu'on se connaît, qu'on s'aime et qu'on vit ensemble, spirituellement du moins, par l'échange des pensées et des sentiments les plus secrets. L'amitié ainsi conçue tend à une union très intime de pensée, de sentiment, de vouloir, de prière, de sacrifice, d'action.
Or, ces trois caractères de la véritable amitié : amour de bienveillance, mutuel, fondé sur une communauté de vie, sur une vie à deux, se trouvent précisément dans la charité qui nous unit à Dieu et aux âmes en Lui.
Déjà l'inclination naturelle qui subsiste au fond de notre volonté, malgré le péché originel, nous porte à aimer Dieu, auteur de notre nature, plus que nous-même et par-dessus tout, comme dans un organisme la partie aime le tout plus qu'elle-même, comme la main s'expose naturellement pour préserver le corps et surtout la tête (2). Mais cette inclination naturelle, atténuée par le péché originel, ne peut, sans la grâce qui guérit (gratia sanans) nous porter à un amour efficace de Dieu pardessus tout (3).
Très au-dessus de cette inclination naturelle, par le baptême nous avons reçu la grâce sanctifiante et la charité avec la foi et l'espérance. Et précisément la charité est cet amour de bienveillance mutuel qui nous fait vouloir à Dieu, auteur de la grâce, le bien qui lui convient, son règne profond dans les âmes, comme Lui veut notre bien pour le temps et l'éternité. C'est bien là une amitié fondée sur une communauté de vie, car Dieu nous a communiqué une participation de sa vie intime, en nous donnant la grâce, germe de la vie éternelle (4). Par la grâce nous sommes « nés de Dieu », est-il dit dans le Prologue de saint Jean ; nous ressemblons à Dieu comme des enfants ressemblent à leur Père. Et celte vie à deux comporte une union permanente, qui est parfois seulement habituelle, par exemple pendant notre sommeil ; à d'autres moments, elle est actuelle, lorsque nous faisons un acte d'amour de Dieu. Alors il y a vraiment vie à deux, (convivere), il y a la rencontre de l'amour paternel de Dieu pour son enfant, et de l'amour de l'enfant pour le Père qui le vivifie et le bénit, surtout lorsque le Seigneur, par une inspiration spéciale, nous porte à un acte d'amour infus auquel nous ne pourrions nous porter avec la grâce actuelle commune. Il y a une communion spirituelle qui est le prélude de la communion spirituelle du ciel, qui sera mesurée, non plus par le temps, mais par l'unique instant de l'immobile éternité.
Voilà bien l'amitié avec Dieu qui commence ici-bas; c'est pourquoi Abraham était appelé l'ami de Dieu, c'est pourquoi le livre de la Sagesse dit que le juste vit dans l'amitié divine, c'est pourquoi Notre-Seigneur a dit : «Je ne vous appelle pas seulement mes serviteurs, mais mes amis. » Saint Thomas, par son analyse des caractères de l'amitié, ne fait qu'expliquer ces paroles divines; il ne déduit pas une vérité nouvelle; il explique la vérité révélée et nous permet de l'approfondir (5).
La charité, même à son degré moindre, nous fait aimer Dieu plus que nous-mêmes, et plus que ses dons, d'un amour d'estime efficace, parce que Dieu est infiniment meilleur que nous et que tout don créé; mais cet amour d'estime efficace n'est pas toujours senti, par exemple dans l'aridité; et au début il n'a pas encore l'intensité ou l'élan qu'il a chez les parfaits, et surtout chez les bienheureux. Une bonne mère chrétienne sent plus son amour pour l'enfant qu'elle tient dans ses bras que celui qu'elle a pour Dieu qu'elle ne voit pas ; cependant, si elle est vraiment chrétienne, d'un amour d'estime efficace elle aime le Seigneur plus que son enfant. C'est pourquoi les théologiens distinguent communément l'amour appréciatif et l'amour intensif, qui est généralement plus grand pour les personnes aimées que l'on voit que pour celles qui sont éloignées. Mais, avec le progrès de la charité, l'amour d'estime pour Dieu devient plus intense, il prend le nom de zèle, et au ciel son élan dépassera celui de toutes nos affections les plus fortes.
Telle est la nature de la vertu de charité, elle est le principe d'un amour de Dieu, qui est comme l'écoulement de notre coeur vers Lui qui nous attire et nous vivifie; nous trouvons ainsi finalement une grande complaisance en Lui, en désirant son règne de plus en plus profond en notre âme et dans les autres âmes.
Pour cet amour de Dieu, la science n'est pas nécessaire; il suffit de connaître le Père céleste par la foi. Nous ne pouvons cesser de l'aimer sans commencer de nous perdre, et on peut cesser de l'aimer par n'importe quel péché mortel.
L'amour d'estime efficace de Dieu par-dessus tout, qui peut subsister dans une grande aridité de la sensibilité, est fort opposé, on le voit, au sentimentalisme, qui est l'affectation d'un amour qu'on n'a pas.
Si telle est la nature de la charité, quels sont les signes de son progrès?
II y a d'abord les signes de l'état de grâce :
1" n'avoir conscience d'aucun péché mortel;
2" ne pas rechercher les choses terrestres, plaisirs, richesses, honneurs
3'' se plaire en la présence de Dieu (deleclari in Domino), aimer à penser à lui, à l'adorer, à le prier, à le remercier, à lui demander pardon, à parler (le lui, aspirer vers lui (6).
A ces signes doivent s'ajouter les suivants :
4 Vouloir plaire à Dieu plus qu'à toutes les personnes qu'on affectionne.
5Aimer efffeclivement le prochain, malgré les défauts qui sont en lui comme en nous, et l'aimer parce qu'il est enfant de Dieu et aimé par Lui. Alors on aime Dieu dans le prochain et celui-ci en Dieu. Notre-Seigneur a dit : « Aimez-vous les uns les autres, c'est à cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples » (Jean, mu, 35).
Ces signes et ceux qui s'y rattachent se résument en ces paroles de saint Paul (i Cor., xill, 4) : « La charité est patiente, elle est bonne; elle n'est pas envieuse, inconsidérée, elle ne s'enfle pas d'orgueil ; elle ne fait rien d'inconvenant, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne tient pas compte du mal; elle ne prend pas plaisir à l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité ; elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. »
Bienheureux le coeur qui aime Dieu ainsi, sans aucun autre plaisir que celui qu'il prend à plaire à Dieu. Si l'âme est fidèle, un jour elle savourera les délices de cet amour et prendra un contentement sans égal en Celui qui est le bien sans limites, la plénitude infinie du bien, où l'âme peut se plonger et se perdre comme en un océan spirituel sans se heurter jamais à aucun obstacle. Ainsi le juste commence à aimer Dieu d'un amour d'estime (appreliative) par-dessus tout, et il tend à l'aimer par-dessus tout intensive, avec l'ardeur du zèle, qui persévère dans l'aridité, au milieu des épreuves et de la persécution.
|
L'amour de Dieu et nos dispositions naturelles |
Mais, dira-t-on, il y a des caractères âpres, rudes, amers, peu inclinés à l'affection ; comment, dès lors, ce que nous venons de dire s'applique-t-il à eux?
Saint François de Sales répond à cela, comme saint Thomas d'Aquin, qu'on ne saurait admettre, sans tomber dans le naturalisme des pélagiens, que la distribution de l'amour divin soit faite aux hommes selon leurs qualités et dispositions naturelles (7).
Puis Monseigneur de Genève ajoute (9) : « L'amour surnaturel que Dieu répand en nos coeurs par sa bonté... est en la suprême pointe de l'esprit..., qui est indépendante de toute complexion naturelle... Il est pourtant vrai que les âmes naturellement affectives, une fois bien purifiées de l'amour des créatures, font des merveilles en la dilection sainte, l'amour trouvant une grande aisance à se dilater en toutes les facultés de leur coeur; et de là procède une très agréable suavité, laquelle ne parait pas en ceux qui ont l'âme aigre, âpre, mélancolique et revêche.
« Néanmoins, si deux personnes, dont l'une est aimante et douce, l'autre chagrine et amère par condition naturelle, ont une charité égale, elles aimeront sans doute également Dieu, mais non pas semblablement. Le coeur de naturel doux aimera plus aisément, plus amiablement. plus doucement, mais non pas plus solidement, ni plus parfaitement; ainsi l'amour qui naîtra emmy tes épines et répugnances d'un naturel âpre et sec, sera plus brave et plus glorieux, comme l'autre sera plus délicieux et gracieux (9).
« Il importe donc peu que l'on soit naturellement disposé à l'amour, quand il s'agit d'un amour surnaturel et par lequel on n'agit que surnaturellement. Seulement, Théotime, je dirais volontiers à tous les hommes : O mortels! si vous avez le coeur enclin à l'amour, hé! pourquoi ne prétendez-vous pais au céleste et divin? Mais, si vous êtes rudes et amers de coeur, hélas! pauvres gens, puisque vous êtes privés de l'amour naturel, pourquoi n'aspirez-vous pas à l'amour surnaturel, qui vous sera amoureusement donné par celui qui vous appelle si saintement à l'aimer? »
De cette doctrine sur le rapport de la vie de la grâce et de nos dispositions naturelles dérivent des conséquences très importantes en théologie mystique (10).
|
La conformité progressive à la volonté divine signifiée |
L'amour de conformité consiste en ce que nous voulions tout ce que la divine bonté nous signqie être de son intention (11).
Or elle nous est signifiée par les préceptes, les conseils conformes à notre vocation, par les événements, et plusieurs de ceux-ci sont pénibles et inattendus (12). C'est de la volonté divine signifiée qu'il est dit dans le Pater :
« Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »
On voit ainsi ce que doit être la conformité progressive à la volonté divine.
Aimer Dieu dans la prospérité, c'est bien, pourvu qu'on n'aime pas la prospérité autant ou plus que Dieu même.
En tout cas ce n'est là qu'un degré inférieur, facile à tous.
Lorsque cesse la facilité de la pratique du devoir, aimer la volonté divine en ses commandements, ses conseils, ses inspirations, s'en nourrir, c'est un second degré plus par fait, qui rappelle la parole de Jésus : « Ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon Père » (Jean, iv, 34).
Mais il faut encore l'imiter en aimant Dieu dans les choses pénibles et insupportables, dans les contrariétés quotidiennes et les tribulations, que sa Providence permet en notre vie pour un bien supérieur. Et même on ne peut vraiment aimer Dieu sans aimer ces tribulations, non pas en elles-mêmes, mais pour le bien spirituel qui résulte de la patience à les supporter.
Par suite, aimer les souffrances et afflictions pour l'amour de Dieu, c'est le plus haut degré de la sainte charité. Alors les déplaisirs qui nous arrivent se convertissent en bien, car, selon l'expression de saint Paul , « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l'aiment » et qui persévèrent dans cet amour ( Rom. , viii, 28).
Comme le remarque à ce sujet saint François de Sales (13), l'amour ardent, disait Platon, est pauvre, déchiré, nu, pâle, défait, sans maison, toujours indigent, il couche dehors sur la dure, car il fait quitter tout pour celui qui est aimé, il fait perdre le sommeil et aspire à une union toujours plus intime. Platon parlait ainsi de l'amour naturel; mais, ajoute Monseigneur de Genève, cela est encore plus vrai de l'amour divin, lorsqu'il blesse profondément une âme. C'est pourquoi saint Paul écrivait (I Cor., tv, 11-13) : « Jusqu'à maintenant nous avons faim et soif, nous sommes nus, nous sommes souffletés et vagabonds, nous sommes comme la balayure de monde. »
« Qui l'avait réduit à cet état, dit saint François de Sales, sinon l'amour? Ce fut l'amour qui jeta saint François d'Assise nu devant son évêque, et le fit mourir nu sur la terre; ce fut l'amour qui le fit mendiant toute sa vie; ce fut l'amour qui envoya le grand François Xavier, pauvre, indigent, déchiré, çà et là, parmi les Indes...; ce fut l'amour qui réduisit le grand cardinal saint Charles, archevêque de Milan, a une telle pauvreté... qu'il était (dans son palais épiscopal) comme un chien en la maison de son maître. »
L'amour de conformité à la volonté divine est comme un feu dont les flammes sont d'autant plus belles et plus claires qu'elles s'alimentent d'une matière plus délicate, comme d'un meilleur bois plus desséché et plus purifié. C'est pourquoi, dit le même saint, tout amour qui ne prend pas son origine de la Passion du Sauveur est frivole et périlleux (14). La mort de Jésus, expression suprême de son amour pour nous, est le plus fort motif qui nous porte à l'aimer. Rien ne contente le coeur comme l'amour de Jésus-Christ, par la voie du dépouillement parfait qui unit l'âme très intimement à la volonté divine (15).
Cet amour de conformité à la volonté divine signifiée par les préceptes, les conseils, les événements, nous permet de nous abandonner à la volonté divine de bon plaisir, non encore manifestée, de laquelle dépend notre avenir (16). En cet abandon filial se trouve la foi, la confiance et l'amour de Dieu; il peut s'exprimer en cette parole : « Seigneur je me fie à vous! » D'où la devise : « Fidélité et abandon », qui garde l'équilibre entre l'activité et la passivité au-dessus de la paresseuse quiétude et de l'agitation inquiète et stérile. L'abandon c'est la voie à suivre; la fidélité quotidienne et de chaque heure ce sont les pas à faire sur cette voie. Par la fidélité dans la lumière des commandements on entre dans le mystère obscur du bon plaisir divin, qui est celui de la prédestination.
Nous n'avons certes pas dans le coeur tout l'amour dont nous avons besoin ; c'est donc une folie, disent les saints, de le dépenser de façon désordonnée parmi les créatures.
Le refroidissement de l'amour divin vient du péché véniel ou de l'affection au péché véniel. Au contraire, un acte généreux de charité nous mérite et nous obtient aussitôt l'augmentation de cette vertu infuse, qui vivifie toutes les autres et rend leurs actes méritoires. Or l'augmentation de la charité nous dispose à mieux voir Dieu éternellement et à l'aimer d'une façon plus intime pour toujours.
II faut donc considérer comme rien tout ce qu'on donne pour obtenir le trésor sans prix de l'amour de Dieu, de l'amour ardent. Lui seul donne au coeur humain la chaleur intérieure qui lui manque; sans lui, notre coeur à coeur, ou ne connaît que la chaleur passagère d'une fièvre intermittente.
Quand nous donnons notre amour à Dieu, toujours il nous donne le sien. C'est même lui qui nous prévient, car, sans sa grâce, nous ne saurions nous élever au-dessus de notre égoïsme; seule la grâce nous donne la vraie générosité, et il faut la demander incessàmment cette grâce, comme la poitrine s'ouvre incessamment pour respirer.
Il ne faut jamais dire ici-bas, pendant le voyage vers l'éternité, qu'on a assez d'amour de Dieu; il faut y faire des progrès continuels; le vialor qui marche vers Dieu avance à pas d'amour, gressibus amoris, dit saint Grégoire le Grand, c'est-à-dire par des actes d'amour toujours plus élevés. Dieu désire que nous l'aimions ainsi chaque jour davantage. Le chant du voyage vers l'éternité est est un chant d'amour, celui de la sainte liturgie, qui est la voix de l'Église; c'est le chant de l'épouse du Christ.
Ce n'est pas mal de trembler quelquefois devant Dieu, mais il faut que l'amour prédomine. Il faut craindre Dieu filialement par amour, et non pas l'aimer par crainte; c'est pourquoi la crainte filiale, qui est celle du péché, grandit avec la charité, tandis que la crainte servile, qui est celle du châtiment, diminue.
Cet amour de Dieu grandit par le portement de la croix. Saint François de Sales disait (17) : « Les courages les plus généreux font leurs éléments des croix et des afflictions, et les lâches ne se plaisent que dans les prospérités. Au reste, ajoutait-il, le pur amour de Dieu est bien plus aisé à pratiquer dans les adversités que dans les aises, car la tribulation n'a de soi rien d'aimable que la seule main de Dieu qui l'envoie... (tandis que) la prospérité a par elle-même des attraits qui charment nos sens. »
L'amour de conformité à la volonté divine, en grandissant, rend douces les souffrances dont il se nourrit; il marche alors avec assurance, selon la parole du Sauveur : « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie » (Jean, vit!, 12).
Cet amour de Dieu grandit chaque fois que nous mortifions l'amour-propre. Pour avoir le vif désir de l'amour divin, il faut donc retrancher ce qui ne peut être vivifié par lui. L'amour de Dieu, en grandissant ainsi, rend les vertus excellemment plus agréables à Dieu qu'elles ne le sont par leur propre nature; le degré du mérite de leurs actes dépend du degré de l'amour. Par là l'accomplissement de nos devoirs d'état peut être grandement sanctifié, et pas une minute n'est perdue pour l'éternité (18).
Si l'on a eu une haute charité, et qu'ensuite on n'ait jamais péché mortellement, mais qu'on se soit refroidi par quelque attache au péché véniel, on garde encore le trésor de cette haute charité (19), bien qu'il ait perdu son rayonnement ou sa ferveur, comme un calice d'or terni et recouvert de poussière, ou comme une flamme dans un globe de verre obscurci. II importe dès lors, et au plus tôt, d'enlever cette poussière, ces taches, et de rendre à la charité sa ferveur et son rayonnement.
Comment, pour conclure pratiquement, subordonner toutes nos affections à l'amour de Dieu. Saint François de Sales dit à ce sujet (20) : « Je puis combattre le désir des richesses et des voluptés mortelles, ou par le mépris qu'elles méritent, ou par le désir des immortelles, et par ce second moyen l'amour sensuel et terrestre sera ruiné par l'amour céleste... Ainsi le divin amour supplante et assujettit les affections et les passions » ou les met à son service.
Cet amour de conformité et la volonté divine conduit à l'amour de complaisance, par lequel on se réjouit de tout ce qui contribue à la gloire de Dieu, on se réjouit à cette pensée qu'il possède une sagesse infinie, une béatitude sans borne, que tout l'univers est une manifestation de sa bonté et que les élus le glorifieront éternellement. L'amour de complaisance ou de fruition est plus particulièrement senti sous une inspiration spéciale de Dieu, en ce sens il est infus et passif, tandis que l'amour de conformité dont nous avons parlé peut exister sans cette inspiration spéciale, avec la grâce actuelle commune; de ce point de vue il est dit actif
A cause de cela, certains auteurs ont prétendu que saint Jean de la Croix a proposé comme terme de la vie ascétique l'union d'amour de conformité, dans la Montée du Carmel, et comme terme de la vie mystique l'union d'amour passif et fruitif, dans la Nuit obscure et Vive Flamme.
Nous pensons, au contraire, avec beaucoup d'auteurs contemporains (21), que saint Jean de la Croix conserve l'unité de la vie spirituelle en parlant, dans tous ses ouvrages, d'un seul terme du développement normal de la vie de grâce ici-bas, d'une seule union et transformation d'amour, qui, il est vrai, se présente sous deux aspects. Le premier de ces aspects est l'entière conformité de notre volonté à celle de Dieu; mais ce don actif de soi-méme s'accompagne normalement de la communication de la vie divine passivement reçue; c'est le second aspect. Dès lors, le terme normal de la vie spirituelle est un état à la fois ascétique et mystique, où la perfection de l'amour actif, manifesté par les vertus, se joint à l'amour infus ou passif, qui porte l'âme au sommet de l'union.
La voie qui conduit à cette union doit, dès lors, être non seulement active, mais passive, elle comporte et la purification active décrite dans la Montée du Carmel, et la purification passive dont il est parlé dans la Nuit obscure; ce sont deux aspects de la purification : ce que l'âme doit faire alors et ce qu'elle doit recevoir et supporter. Ainsi l'unité de la vie spirituelle est maintenue, et l'union parfaite est le prélude ,normal de la vie du ciel. Voir plus loin en cette partie, ch. xxix les erreurs quiétistes sur la contemplation et l'amour pur.
|
|
(1) Dans le livre de Judith (vin, as), Abraham est appelé l'ami de Dieu. Le livre de la Sagesse (vii, 27) dit que le juste vit dans t'amitié divine. Et surtout Jésus nous a dit : « Je ne vous appelle plus seulement mes serviteurs, mais mes amis. » (2) II' Il", q. a3, a. 1.
(2) Cf. S.'fliomas, q. Go, a. 5, et II' Il", q. 26, a . 3. Cf. S. FaAriçois de SALES. L'Amour de bien, I. I, ch. lx, XVI, XVII, XVIII.
(3) l° il", q. 109, a . 3.
(4) Dans l'attrition surnaturelle qui, avec le sacrement de pénitence, justifie, il y a un amour initial de bienveillance, selon bien des théologiens; niais il n'y a pas encore la communauté de vie, le couvivere, car il n'y a pas l'état de grâce.
(5) S.Thortes a montré que c'est là l'essence de la charité.
(6) S. Thomas parle de ces signes, l q. 112, a . f"., et il en ajoute d'autres dans le C. Gentes, I. IV, ch. xxi, xxii . Parmi ces derniers signes, S. Thomas énumère ceux-ci : « Convcrsari ad amicum, delectari in ejus praesentia, consentire amico per conformitatem voluntatis, libertas tiliorum Dei in hac conformitate, libentissime loqui de Deo aut audire verbutn Dei. »
(7) Dans son traité de la charité, IP IP', q. 24, a . 3, saint Thomas avait écrit : « Comme la charité dépasse absolument les proportions de notre l'attire (et de la nature angélique), elle ne dépend pas de nos dispositions naturelles, mais seulement de la gràce du Saint-Esprit qui nous la donne.'Cf. Ephes., iv, 7 : « A chacun lu grdce e été donnée selon la mesure du don,da Christ. » Cf. Rom, xi!, 3; I Cor., mi, il
Saint Thon.as avait dit de même, P q. 109, a . 6 : L'homme ne peut par ses seules forces naturelles se préparer à recevoir la gràce habituelle, il lui faut pour cela la grâce actuelle. Item, P q 112, a . 3, et il est dit ibidem, a.!, : « Prima causa diversitatis gratiae (majoris in uno quant in alio) accipienda est ex parle ipsius Dei, qui diversimode suae gratiae clona dispensai, ad hoc quod cx diversis gradibus'pulchritudo et perfectio Ecclesiae consurgat. »
(8) Traité de l'Amour de Dieu, I. XII, ch. 1.
(9) Ainsi ou a dit souvent que ce qui dominait en saint. François de Sales, c'était la douceur, et en sainte Jeanne de Chantal la force.
(10) Ceux qui ne veulent pas admettre que la contemplation mystique procède de la foi infuse éclairée par les dons de sagesse et d'intelligence, et qui méconnaissent ainsi la doctrine traditionnelle des sept dons du Saint-Esprit accordés à tous les justes, peuvent chercher à expliquer la vie mystique de deux façons très différentes.Les uns, dont la pensée minimiste rappelle ici le naturalisme pélagien, en l'appliquant non pas à la vie chrétienne commune, mais à la vie mystique, diront que celle-ci s'explilue surtout par les qualités naturelles de certaines personnes plus affectives et poétiques que d'autres. Il y a alors le danger de confondre la vraie mystique des grands serviteurs de Dieu, d'un saint Jean de la Croix et d'une sainte Thérèse, avec le sentimentalisme ou l'affectation de sentiment qu'ils ont vivenient combattu, en disant qu'il ne faut pas dans la vie intérieure chercher à serair la consolation, tuais tendre vers Dieu aussi bien dans l'aridité que dans la joie. D'autres, au contraire, pour ne pas admettre que la contemplation infuse des mystères de la foi et l'union à Dieu qui en résulte est dans la voie normale de la sainteté, chercheront à l'expliquer par des grâces extraordinaires du genre de la prophétie, et ne la distingueront plus assez des visions et des révélations, alors qui saint Jean de la Croix n'a cessé d'insister sur cette distinction, en disant : autant il faut désirer l'union intime avec Dieu, qui devient l'union transformante, autant il faut éviter de désirer les grâces extraordinaires et on quelque sorte extérieures comme les visions et les révélations. Ces déviations montrent combien il importe de conserver la doctrine traditionnelle sur les rapports de la vie de la grâce avec nos dispositions naturelles.
(11) Cf. S. FIINNÇOIS ne SALI1S, Amour de Dieu, I. VIII, ch. in; I. IX, ch.
(12) Cf. S. Tnomns, I, q.19, a. Il et 12, et l' q. i n ), a. 9 et 10
(13) A//1.0(1/' de Dieu, I. VI, ch. xv.
(14) Amour de Dieu, 1. la, ch. xvt.
(15) Ibidem.
(16) La volonté de Dieu signifiée est ainsi le domaine de l'obéissance, et sa volonté de bon plaisir non encore. manifestée est le domaine de l'abandon.
(17)) Cf. L'Eyrit de saint François de Sales, XV. Ch.XIII.
(18) Cf. SAINT At..Foriso MANIA nt Lacuaant : °panic. tiniformila alla volorda di Pio.
(19) II' Il, q. , a. Io.
(20) Autour n Ir Uuv, I. NI. ca, cv.
( (21) C'est la manière de voir du P. Arintero, O. P., Gardeil, O. P., de Mgr A. Saudreau, du P. Gabriel de Sainte-Madeleine, carme déchaussé, et de plusieurs écrivains actuels du même Ordre; celle aussi du P. Al. floswadowski, S. J., cf. La Vie Spirilueller 1" janvier 1936, Suppl. P. P11281.
|
|