Tome I-Partie 2-Chapitre 9
Purification active de l'intelligence. |
Si oculus tuas fient simplcx . Lotum corpus tuum lucidun eril(Mathh. VI,22)
Si tonil est sain, tout ton corps sera dans la lumière.
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Les facultés supérieures de l'homme, celles qui lui sont communes avec l'ange, sont l'intelligence et la volonté: Elles ont besoin elles aussi d'être purifiées et disciplinées, car elles souffrent d'un désordre qui est la suite du péché originel et de nos péchés personnels.
Le premier regard de l'intelligence de l'enfantce baptisé est simple, de même celui de l'âme qui commece à répondre généreusement a une vocation de sa supérieure; mais il arrive encore qu'ensuite ce regard perd sa implicité par la complexité des choses qu'on examine avec un coeur plus ou moins pur. Et il faut alors une sériese purifion pour retrouver la simplicité première de l'uintelligence par une vue profonde qui domine les détails et les tristesses inévitables, pour embrasser l'ensemble de la vie. Bienheureux les vieillards qui, après une longue expérience et bien des épreuves, arrivent à cette simplicité supérieure de la vraie sagesse, qu'ils avaient entrevue d e loin leur enfance. En ce sens on a pu dire : Une belle vie est une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mur. »
Nous parlerons ici :
I° de la nécessité de la purification active de l'intelligence à cause des défauts qui se trouvent en elle;
2° du principe actif de cette purification et de ce qu'il faut faire en pratique sur ce point.
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| La nécessité de celte purification : les défauts de notre intelligence |
L'intelligence, depuis le péché originel, est blessée; cette blessure s'appelle l'ignorance, vulnus ignoranliae (1); c'est-à-dire qu'au lieu de se porter spontanément vers le vrai, et surtout vers la Vérité suprême, elle a de la difficulté à y parvenir; elle tend à s'absorber dans la considération des choses terrestres sans s'élever à leur cause ; elle se porte avec curiosité vers les choses qui passent, et elle est au contraire négligente et paresseuse dans la recherche de notre vraie 'fin dernière et des moyens qui y conduisent. Par suite, elle tombe facilement dans l'erreur, se laisse obscurcir par les préjugés qui viennent des passions déréglées; finalement elle peut arriver à cet état qui s'appelle l'aveuglement de l'esprit.
Sans doute le péché originel n'a pas rendu notre intelligence incapable de connaître la vérité, comme l'ont prétendu les premiers protestants et les jansénistes; elle peut même acquérir, par un patient effort, sans le secours de la révélation, la connaissance d'un certain nombre de vérités fondamentales de l'ordre naturel, comme l'existence de Dieu, auteur de la loi morale naturelle. Mais, comme le dit le Concile du Vatican (2) dans les termes memes dont s'était servi saint Thomas (3), peu d'hommes sont capables de ce labeur, et il n'arrivent à ce résultat qu'après un temps assez long, sans parvenir à se libérer de toute erreur.
Il est vrai aussi que cette blessure de l'ignorance, suite du péché originel, est en voie de cicatrisation depuis le baptème, qui nous a régénérés en nous donnant la grâce sanctifiante, mais par ailleurs cette blessure se rouvre par suite de nos péchés personnels, notamment par suite de la curiosité et de l'orgueil de l'esprit, dont il importe ici de parler.
La curiosité est un défaut de notre esprit, dit saint Thomas (4), qui nous porte avec empressement et précipitation vers la considération et l'étude des choses moins utiles, en nous faisant négliger celles de Dieu et de notre salut. Cette curiosité, dit le saint Docteur (5), naît de la paresse spirituelle à l'égard des choses divines, et elle nous fait perdre un temps précieux. Tandis que des personnes assez peu instruites, mais nourries de l'Évangile, ont une grande rectitude de jugement, il y en a d'autres qui, loin de se nourrir profondément des grandes vérités chrétiennes, passent une grande partie de leur temps à emmagasiner curieusement des connaissances inutiles ou peu utiles qui ne forment pas du tout le jugement. On dirait presque la manie de collectionner. C'est une accumulation de connaissances mécaniquement juxtaposées et non pas organisées, un peu comme dans un dictionnaire. Ce genre de travail, loin de former l'esprit, l'étouffe, comme lorsqu'on met trop de bois sur le feu. Sous ce fatras de connaissances accumulées, on ne voit plus la lumière des premiers principes, qui seuls pourraient mettre de l'ordre dans tous ces matériaux et nous élever jusqu'à Dieu principe et fin de toutes choses (6).
Cette lourde et sotte curiosité intellectuelle, comme l'a dit saint Jean de la Croix, est en ce sens l'inverse de la contemplation, qui juge de tout par la cause suprême; elle pourrait conduire à la sottise spirituelle dont parle souvent saint Paul (7), à la folie qui juge de tout, méme des choses les plus élevées, par ce qu'il y a de plus infime et parfois de plus mesquin, par les satisfactions de notre convoitise ou de notre orgueil.
L'orgueil de l'esprit est un désordre plus grave que la curiosité, il nous donne une telle confiance en notre raison et notre jugement, que nous n'aimons guère à consulter les autres, spécialement nos supérieurs, ni à nous éclairer par l'examen attentif et bienveillant des raisons ou des faits qu'on peut nous opposer. Cela porte à des imprudences manifestes qui devront être douloureusement expiées. Cela porte aussi à l'âpreté dans les discussions, à l'opiniâtreté dans le jugement, au dénigrement qui d'un ton tranchant tout ce qui exclut ne cadre pas avec manière de voir. Cela pourrait porter à refuser aux autres la liberté qu'on réclame pour ses propres opinions, à ne se soumettre que fort imparfaitemenet aux directions du Pasteur suprême, et même à atténuer minimiser les dogmes, sous prétexte de les mieux expliquer qu'on ne l'a fait jusqu'ici (8).
Ces défauts, en particulier l'orgueil, pourrait enfin nous à l'aveuglement de l'esprit, caecilas mentis, qui est porter à l'antipode de la contemplation des choses divines. Il importe d'insister sur ce point, comme l'a fait saint Thomas (9), après avoir traité du don d'intelligence.
L'Écriture parle souvent de cet aveuglement de l'Esprit. Notre-Seigneur est attristé et indigné de la cécité spiri tuelle des pharisiens (10) et finit par leur dire : « Mais à vous, guides aveugles qui payez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et qui négligez les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonaVa ne foi... Guides aveugles, qui filtrez le moucheron, et avalez le chameau! (11) »
En saint Jean , tilt, 40, il est dit que cet aveuglement est un châtiment de Dieu, qui retire la lumière à ceux qui ne veulent pas la recevoir (12).
Il y a des pécheurs qui, par suite de fautes réitérées, ne reconnaissent plus la volonté de Dieu signifiée, manifestée de façon éclatante ; ils ne comprennent plus que les maux qui leur arrivent sont des châtiments de Dieu et ils ne se convertissent pas. Ils expliquent par les seules lois naturelles ces malheurs comme ceux qui affligent à l'heure actuelle plusieurs peuples. Ils n'y voien t que le résultat de certains faits économiques, comme le développement du machinisme et la surproduction qui s'ensuit. Ils ne se rendent plus compte que ces désordres ont surtout une cause morale et proviennent de ce que beaucoup d'hommes mettent leur fin dernière là où elle n'est pas, non pas en Dieu, qui nous unirait, niais dans les biens matériels, qui nous divisent, parce qu'ils ne peuvent pas appartenir simultanément et intégralement à plusieurs.
Cet aveuglement de l'esprit porte le pécheur à préférer en tout les biens qui passent aux biens éternels et l'empêche d'entendre la voix de Dieu, que l'Église rappelle dans la liturgie de l'Avent et celle du Carême : « Convertissez-vous, revenez à moi de tout votre coeur; revenez à votre Dieu, car il est compatissant, lent à la colère et riche en bonté... Il s'afflige du mal qu'il envoie. Converlinzini ad Dorninum Deum vestrum, quia benignus el misericors esl, paliens el multae misericordiae... (13) »
L'aveuglement de l'esprit est un châtiment de Dieu, qui soustrait la lumière divine à cause de fautes réitérées, mais par ailleurs il est un péché par lequel nous nous détournons volontairement de la considération de la vérité divine en lui préférant la connaissance de ce qui vérité divine satisfait notre convoitise ou notreorgueil (14).
De ce péché, il faut dire ce que saint Thomas dit de la folie spirituelle, stullitia; il s'oppose aux préceptes de la contemplation de la vérité (15): empêche de voir la proximité de la mort et du jugement (16). Il nous enlève toute pénétration et nous laisse dans un état d'hébperte de etude spirituelle, (hebetudo mentis), qui comme la perte de toute intelligence supérieure (17). On ne voit plus alors la grandeur du précepte suprême de l'amour de Dieu et du prochain, ni le prix du sang du Sauveur perpétue stantiellenient le sacrifice de la Croix sur l'autel.
C'est là un châtiment, et on n'y prend pas garde. Comme le dit saint Augustin, in Ps. Lvn : « Si, lorsqu'un voleur prend de l'argent, il perdait un oeil, tous diraient : c'est un châtiment de Dieu; toi, tu as perdu l'oeil de l'esprit et tu penses que Dieu ne t'a pas châtié. »
On est parfois étonné de trouver, parmi les chrétiens, des hommes qui ont une très grande culture littéraire, artistique ou scientifique, et qui n'ont qu'une connaissance des plus rudimentaires et superficielles des vérités de la religion, connaissance mêlée à beaucoup de préjugés et beaucoup d'erreurs. C'est une disproportion surprenante, qui fait d'eux comme des nains spirituels
Chez d'autres, plus instruits des choses de la foi, de l'histoire de l'Église, de sa législation, c'est parfois une tendance pour ainsi dire anlicontemplative qui ne leur laisse voir la vie de l'Église que du dehors, pour ainsi dire, comme si l'on considérait du dehors les vitraux d'une cathédrale au lieu de les voir du dedans sous la douce lumière qui doit les éclairer.
Cette hébétude de l'esprit empêche surtout d'entendre la grande prédication de Dieu, qui parle à sa manière par les grands événements contemporains. Il y a, à l'heure actuelle, dans le monde deux tendances universelles radicalement contraires, au-dessus des nationalismes plus ou moins opposés entre eux : d'un côté c'est l'universalisme du règne du Christ qui veut attirer à Dieu, vérité et vie suprême, les âmes des hommes des diverses nations; d'autre part c'est le faux universalisme, qui s'appelle communisme, qui attire les âmes en sens inverse vers le matérialisme, le sensualisme et l'orgueil, de telle façon que se vérifie non seulement pour des individus, mais pour des peuples entiers, comme la Russie, la parabole de l'enfant prodigue.
Le grand problème actuel se trouve dans le conflit de l'universalisme du règne du Christ et de l'Église, qui libère les âmes, et le communisme, qui les conduit à l'abjection matérialiste et à l'oppression des faibles sous l'orgueil des démagogues et des meneurs (18).
En ce conflit, il faudrait recourir à la prière et à la pénitence, non moins qu'à l'étude et au travail apostolique. C'est ce que la Vierge Marie dit à Lourdes : « Priez et faites pénitence. »
Tels sont les défauts de l'esprit qui existent en nous à des degrés divers: curiosité, précipitation à savoir ce qui est inutile, insouciance, incurie à l'égard de ce qui est l'unique nécessaire : Dieu et notre salut ; orgueil de l'esprit, aveuglement et sottise spirituelle, qui finit par juger de tout par ce qu'il y a de plus infime et de plus mesquin, tandis que la sagesse juge de tout par la'cause suprême et la fin ultime.
Comment porter remède à ce désordre dont nous souffrons tous plus ou moins?,
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Le principe de cette purification active de l'intelligence. Comment la réaliser? |
Cette purification doit se faire par le progrès de la vertu de foi, comme la purification de la mémoire immergée dans le temps par le progrès de l'espérance de la béatitude éternelle.
Saint Thomas nous dit (19) : « Pour se dégager de rattachement aux choses sensibles et s'élever vers Dieu, il faut d'abord la foi en Dieu; la foi est le premier principe de la purification du coeur pour nous libérer de l'erreur, et la foi vive unie à la charité parfait cette purification. » Il faut que l'intelligence qui dirige la volonté soit ainsi elle-même purifiée (20), autrement la racine de la volonté serait viciée ou déviée, mêlée d'erreur.
Cette purification se fait en jugeant de plus en plus selon l'esprit de foi. Comme le remarque Cajetan (21), la foi nous porte d'abord à adhérer aux vérités révélées à cause de l'autorité de Dieu qui les révèle; puis elle porte à considérer et à juger toutes choses d'après ces vérités. Cela est vrai même de celui qui, en état de péché mortel, a conservé la foi, par laquelle il se préserve de fautes plus graves, comme le vol, l'homicide, et par laquelle il juge qu'il faut aller à la messe, el ne pas refuser d'entendre la parole de Dieu. Ces divers jugements peuvent se faire sans les dons du Saint-Esprit, qui ne se trouvent pas dans l'homme en état de péché mortel, mais alors ils n'ont toute la perfection qu'il faudrait ; dans le juste, ils reçoivent cette erfection des dons; alors ils sont produits d'une manière différente, sous l'inspiration du Saint-Esprit; c'est ainsi que le don de sagesse porte à juger selon une certaine connaturalité ou sympathie aux choses divines. Ainsi parle Cajetan, et beaucoup de théologiens s'expriment à peu près de même.
Non seulement il faut adhérer fermement aux vérités de foi, mais il faut juger d'après elles de ce que nous avons à penser, à dire, à faire ou à éviter dans la vie.C'est là juger selon l'esprit de foi, et non pas selon l'esprit de nature ou le naturalisme pratique.
Saint Jean de Croix nous dit que la foi, qui est obs-cure, nous éclaire (22) Elle est obscure parce qu'elle nous fait adhérer à des mystères que nous ne voyons pas; mais ces mystères, qui sont ceux de la vie intime de Dieu, éclairent pourtant beaucoup notre intelligence, puisqu'ils nous ne cessent de nous exprimer la bonté de Dieu, qui a créés, qui nous a élevés à la vie de la grâce, qui nous a envoyé son Fils unique pour nous racheter, son q se donne à nous dans l'Eucharistie, pour nous conduire à la vie éternelle.
La foi est obscure, mais elle éclaire pourtant notre intelligence en notre voyage vers l'éternité. Elle est très supérieùre aux sens et à la raison, elle est le moyen prochain de l'union à Dieu, qu'elle nous fait connaître infailliblement et surnaturellement dans l'obscurité (23).
Elle est très supérieure à toutes les évidences sensibles
et intellectuelles qu'on peut avoir ici-bas. Ce qui est évident pour nos sens, c'est du sensible, non pas du spirituel, ce n'est donc pas Dieu même. Ce qui est évident pour notre raison, c'est ce qui lui est proportionné, c'est par. fois une vérité sur Dieu, son existence, par exemple, mais ce n'est pas la vie intime de Dieu, qui dépasse notre raison, et même les forces naturelles de l'intelligence angélique.
Pour voir la vie intime de Dieu , il faudrait mourir et avoir reçu la vision béatifique.
Or, la foi nous fait dès ici-bas atteindre cette vie intime de Dieu dans la pénombre, dans l'obscurité.
Par suite, celui qui préférerait à la foi infuse des visions se tromperait, même si ces visions étaient d'origine divine, car il préférerait ce qui est superficiel et extérieur, ce qui est accessible à nos facultés à ce qui les dépasse. Il préférerait les figures à la réalité divine. Il perdrait le sens du mystère ; il s'éloignerait de la vraie contemplation en s'éloignant de cette divine obscurité (24).
La foi, qui est obscure, nous éclaire un peu comme la nuit, qui, en nous entourant de ténèbres, nous permet pourtant de voir les étoiles et par elles les profondeurs du firmament. Il y a ici un clair obscur extrêmement beau. Pour voir les étoiles, il faut que le soleil se cache, il faut que la nuit commence. Chose étonnante, dans l'obscurité de la nuit nous voyons beaucoup plus loin que le jour, nous voyons jusqu'aux étoiles extrêmement éloignées, qui nous révèlent l'immense étendue du ciel. Le jour nous ne voyons qu'à quelques kilomètres, la nuit nous voyons à des millions de lieues.
De même les sens et la raison ne nous permettent de venir voir que ce qui est d'ordre naturel, à leur porteée, tandis que la foi, bien qu'elle soit obscure, nous ouvre le monde surnaturel et ses infinies profondeurs, le régne de Dieu, sa vie intime, ce que nous verrons sans voile et clairement dans l'éternité.
Voilà ce que dit et redit constament saint Jean de la Croix, et c'est comme le commentamire de la définition de la foi donnée par saint Paul (25), définition que saint Thomas résume en disant : « La loi est une vertu de l'intelligence, par laquelle commence en nous re la de la vie éternelle, puisqu'elle nous fait adhérer au mystère de la vie intime de Dieu que nous verrons dans l'éternité (26).
Il s'ensuit que pour vivre de la foi, il faudrait tout considérer sous sa lumière : Dieu d'abord nous même et les autres amis ou étrangers, et tous les événements, agrébles ou pénibles. Il faudrait les voir, non seulement du point de vue sensible, et du point de vue rationnel, mais du point de vue surnaturel de la foi, ce qui serait considérer toutes choses pour ainsi dire avec l'oeil de Dieu, ou un peu comme Dieu le voit (27).
D'où la nécessité manifeste de purifier notre esprit de la curiosité, en ne préférant plus l'étude du secondaire, de l'accessoire, et quelquefois de ce qui est inutile à la méditation attentive de l'unique nécessaire, à la lecture de l'Évangile et de tout ce qui peut vraiment nourrir l'âme (28). C'est ce qui montre l'importance de la lecture spirituelle, à côté de l'étude et distincte d'elle.
D'où la nécessité, non pas de dévorer des livres pour paraître au courant et pouvoir en parler, mais de lire ce qui convient à la vie de l'âme, en esprit d'humilité pour nous en pénétrer, le mettre en pratique et faire un vrai bien aux autres (29). Rappelons-nous ce que dit saint Paul ( Rom. , xii, 3) : « Je dis à chacun de ne pas s'estimer plus qu'il ne faut, non plus sapere quam oporlel sapere, sed sapere ad sobrielalem (30). »
D'où la nécessité d'éviter la précipitation dans le jugement, source de tant d'erreurs(31), d'éviter plus encore la ténacité (32), l'entêtement dans le jugement propre, et de la corriger par la docilité aux directions de l'Église à celles de notre guide spirituel, par la docilité aussi au Saint-Esprit, qui veut être notre maître intérieur pour nous faire vivre de plus en plus cette vie de foi et nous y donner un avant-goût de la vie du ciel.
Alors la considération des détails ne nous ferait plus perdre la vue de l'ensemble, comme il arrive souvent, lorsque les arbres vus de trop près empêchent de voir la forêt. Ceux qui disent que le problème du mal est insoluble, et qui y trouvent une occasion de chute, s'absorbent dans la constatation douloureuse de certains détails très pénibles et perdent la vue d'ensemble du plan providentiel, où tout est ordonné au bien de ceux qui aiment le Seigneur.
L'étude trop méticuleuse des détails nous fait mésestimer la première vue globale des choses celle-ci, pourtant, lorsqu'elle est pure, est déjà élevée et salutaire. Ainsi lorsque l'enfant chrétien voit le ciel étoilé, il y trouve un signe splendide de l 'infinie grandeur de Dieu. Plus tard, s'il s'absorbe dans l'étude scientifique des diverses constellations, il lui arrive d'oublier la vue d'ensemble, à laquelle finalement l'intelligence doit revenir pour en mieux saisir l'ation et la profondeur. Si peu de science éloigne de la religion, a-t-on dit, beaucoup de science y ramène (33).
De même les grands faits surnaturels qui sont produits par Dieu, pour éclairer les simples et les sauvelr, comme le fait de Lourdes, sont assez faciles à saisir pour ceux qui ont le coeur pur. Ils en voient vite l'origine surnaturelle, le sens et la portée Si l'on oublie ce point de vue à la fois simple et supérieur pour s'absorber dans l'étude des détails considérés du point de vue matériel, il se peut qu'on n'y trouve plus qu'une énigme indéchiffrable, et parfois la bouteille à l'encre. Alors, pendant que les savants dissertent à perte de vue sans pouvoir conclure, Dieu fait son oeuvre auprès de ceux qui ont le coeur pur. Finalement une science plus profonde, accompagnée d'humilité, ramène à la vue d'ensemble primitive pour la confirmer, pour reconnaît e l'action de Dieu et le bien profond fait âmes. Ainsi, après une vie consacrée à l'étude de la philosophie et de la théologie, on aime à revenir à la simplicité de la foi des patriarches, Abraham, Isaac, Jacob, aux paroles des aux paroles des psaumes, aux paraboles de l'Évangile. C'est la purification de l'intelligence qui dispose à la contemplation
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(1) Cf. SALINT THOMAS, 1' 11", q. 85, a . 3
2) Denzinger, n° 1786. C 'est grâce à la révélation divine, y est-il dit, que les vérités naturelles de la religion peuvent être connues par tous, rapidement, avec une ferme certitude, et sans mélange d'erreurs.
(3) P, q. 1, a . 1.
(4) Il' q. 167, a . 1.
(5) 11' Il", q. 35, a . thad 3.
(6) Saint Thomas , in Epist. I Cor., vin, 1. à propos des paroles : e Scienqa jugal », écrit : e Hic non approbat Apostolus multa scientem, si modurn sciendi nescierit. Modus auteur sciendi est, ut scias quo ordine, quo studio, quo fine scire quaeque oporteat quo ordine, ut id prius quod maturius ad salutem; quo studio, ut id ardentius quod efficacius est ad amorem; quo fine, ut non ad inanem gloriam et curiositatem velte aliquid, sed ad aedificationem lui et proximi. » Item, II' Il", q. 166 : de uirlute studiositalis, de la vertu de studiosité qui réprime et la vaine curiosité et la paresse intellectuelle pour porter à l'étude de ce qu'il faut étudier, comme il le faut, quand il le faut, et pour une fin morale et surnaturelle. Voir aussi, Il' II". q. iââ, a. 5, ad 3-, sur les études qui conviennent aux religieux. Ils doivent étudier la science sacrée : « Aliis scientiis intendere non pertinet ad religiosos, quorum tota vita divinis obsequiis mancipatur, nisi in quantum aliae scientiae ordinantur ad sacram doctrinam.
(7) I Cor , iii, 19 : « Sapientia hujus mundi est stultitia apud Deum. » Cf. Saint Thomas, II' q. 46 : De stullitia, il montre qu'elle est opposée au don de sagesse, qu'elle est un péché, et qu'elle naît surtout de la lurure.
(8) Saint Thomas parle, Il' Il", q. 13S, des dangers de la pertinacité dans son propre jugement, lorsqu'on ne veut plus écouter les conseils autorisés qui nous sont donués. Cette ténacité se trouve parfois chez certains spirituels qui s'égarent. On trouve chez eux du zèle, mais un zèle amer; ils ne veulent plus écouter les sages conseils qui leur sont donnés, et ils veulent imposer à tous leur jugement, comme s'ils avaient seuls le Saint-Esprit; ils sont enflés d'orgueil spirituel, manquent à la charité, sous prétexte de réformer tout autour d'eux; ils peuvent devenir les ennemis de la paix et provoquer de profondes divisions. Saint Jean de la Croix, déplora ces écarts, disait : « Là où il n'y a pas assez d'amour, mettez-y de l'amour, et nous recueillerez l'amour. »
(9) II' Ilq. 15.
(10) Marc, ni, 5.
(11) Matth., i6, 24.
(12) Rem, ad Romanas, II, 8.
(13) Joe!, il, ta sq.
(I4) Cf. SAINT TIIONIAS, 11.q. 15, a .'.
(15) Il 11", q. /16, a. 9, ad : « Stultitia opponitur praeceptis, quae dantur de contemplatione veritatis.
(16) Imitation, I, ch. xx111.
(17) Cf. SAINT THOMAS ,II", q. 15, a . 3.
(I8) J. Maritain dit dans son livre, Le Docteur Angélique, 1929, p. 1 : « Comment concilier deux faits en apparence contradictoires : ce fait que l'histoire moderne semble entrer... dans un « nouveau moyen âge », où l'unité et l'universalité de la culture chrétienne seront retrouvées et étendues celte fois à l'univers entier, et cet autre fait que le mouvement général de la civilisation moderne paraît l'entraîner vers l'universalisme de l'Antéchrist et sa verge de fer plutôt que vers l'universalisme du Christ et sa loi libératrice, et interdire en tout cas l'espoir de l'unification du monde dans un « empire » chrétien universel. « Pour moi la réponse est la suivante. Je pense que deux mouvements immanents se croisent à chaque point de l'histoire du monde et affectent chacun de ses complexes momentanés : l'un de ces mouvements tire vers le haut tout ce qui dans le monde participe à la vie divine de l'Église, laquelle est dans le monde et n'est pas du monde, et suit l'attraction du Christ, chef du genre humain. « L'autre mouvement tire vers le bas tout ce qui dans le monde appartient au prince de ce monde, chef de tous les méchants. C'est en subissant ces deux mouvements internes que l'histoire avance dans le temps. Ainsi les choses humaines sont soumises à une distension de plus en plus forte, jusqu'à ce qu'à la fin l'étoffe arrive à craquer. Ainsi l'ivraie grandit avec le froment; le capital de péché grandit tout le long de l'histoire et le capital de grâce grandit aussi, et surabonde... L'héroïsme chrétien deviendra un jour l'unique solution des problèmes de la vie. Alors, comme Dieu proportionne ses grâces aux besoins, et ne tente personne au-dessus de ses forces, on verra sans doute coïncider avec le pire état de l'histoire humaine une floraison de sainteté. » L'Évangile de saint Matthieu, xxiv, 24, annonce qu'il « s'élèvera de faux christs qui feront des prodiges jusqu'à séduire, s'il se pouvait, les élus mêmes ». Et dans l'Apocalypse, où, il est dit que les élus seront préservés pentant la grande tribulation. Cf. E.-B. ALLO, L'Apocalypse de saint Jean , Paris , 1921 p.145 sq. Le plus grand effort du mal semble devoir coinsider avec le dernier triomphe du Christ, comme il arriva pendant sa de terrestre.
(I9) II' q. 7, a .
(20) . (a) Ibid., ad Ir".
(21) In II II", q. 65, a . 2, n'3
( 22) La Montée du Carmel, 1. II, ch. u : La foi est une nuit obscure pour l'âme.
(23) Ibid.. 1.11, ch. : L'àme doit se tenir dans l'obscuriti. de la foi, l'âme. qui la guidera jusqu'à la haute contemplation. Ibid., 1.11, ch. à l'àme La foi seule est le moyen prochain et proportionné permettant d'atteindre l'union divine.
(24) La Montée du Carmel, 1. Il, ch xxii; Item, ch. x, xi, am
(25) Hébreux, ii, i : « La foi est la substance des choses que nous espérons, une conviction de celles que nous ne voyons point. » -- « Ce dont las, réalité ne parait point encore, la foi nous en donne la substance, ou plutôt elle l'est elle-même », dit saint Jean Chrysostome.
(26) 11 11 q. 4, a . 1 : «rides est habitus mentis, quo inclwatur cita aeterna in nobis, faciens intellectum assentire non apparentibus ». Et de Vernale, q. 14, a . 2 : « Fides est in nobis inchoatio quaedam vitae aeternae. »
(27) Cf. S. TliOMAS, In Boetium, de Trinitate, q. 3, a . 1, ad 4
(28) Comme le dit l'Imitation, 1, ch. v : « L'Écriture doit ètre lue dans le même esprit qui l'a dictée... Considérez ce qu'on vous dit, sans rechercher qui le dit. Les hommes passent, mais la vérité du Seigneur demeure éternellement. Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes très diverses. Dans la lecture de l'Eeriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner et comprendre lorsqu'il faudrait passer simplement. Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi, et ne cherchez jamais à passer pour habile. Aimez à interroger, écoutez en silence les paroles des saints et ne méprisez point les sentences des vieillards, car elles ne sont pas proférées en vain. »
(29) Cf. 11" 11", q. ' 67, a . r. Voir aussi, ibib., q. 166, de la vertu morale de studiosité ou d'application à l'élude, pour corriger les déviations opposées et parfois successives de la curiosité et de la paresse intellectuelle. La curiosité une fois satisfaite fait place assez souvent à la paresse intellectuelle chez celui qui n'a pas la vertu de studiosité, qui ordonne l'étude non pas seulement à notre satisfaction personnelle, mais à Dieu et au bien des âmes.
(30) Saint Thomas . in Epist. I Cor., vin, r, explique les paroles de saint Paul : Scientia intlat, caritas vero aedificat », en disant : « la science, si elle est seule, sans la charité, enlle d'orgueil. Ajoutez à la science la charité, alors la science sera utile ». Puis il rappelle ce qu'a dit saint Bernard : « Sunt qui scire volunt eo fine tanlum ut sciant, et curiesitas est; quidam ut sciantur, et vanitas est; quidam ut scientiam vendant et turpis quaestus est; quidam ut aedilicentur et prudentia est; quidam ut aedificent, et caritas est. »
(31) Cf. II" Il", q.
(32) 138.Cf. IP II", q.53, a. 3.
(33) il y aurait beaucoup à dire sur le premier regard de l'intelligence et sa rue profonde, soit dans l'ordre nature, soit dans l'ordre de la foi surnaturelle. Le premier regard erreur faculté peut induire en err s'il porte sur quelque chose d'accidentel et non sur l'objet propre de la fa intellectuelle; il eu est tout autrement s'il répond à la nature de l'intelligence. Il y a deux êtres simples, l'enfant, qui ne connaît pas encore le mal, et le vieillards anctifié qui l'a oublié à force de le vaincre. Aussi le vieillard aime l'enfant et en est aimé.
Le premier regard naturel de l'intelligence humaine porte sur l'être intelligible des choses sensibles, et sur ce qu' est la vérité en général; sans
ce regard toute science et toute philosophie seraient impossibles. La métaphysique sera la vue profonde de l'être intelligible qui permettra de s'élever de façon rigoureuse à Dieu, premier Ëtre, Cause suprême et fin dernière. De même toute l'éthique procède de ce premier regard : « il faut faire le bien et éviter le mal ».
Le premier regard dans l'ordre de la foi surnaturelle est celui que nous voyons chez les patriarches de l'Ancien Testament, ils croient que Dieu existe et qu'il est le rémunérateur suprème (llebr., xi, 6), et il ne s'agit pas seulement ici de Dieu auteur de la nature, mais de Dieu auteur du salut.
De même le premier regard surnaturel, lors de la venue du Sauveur, après le sermon sur la Montagne, est exprimé en ces paroles de saint Matthieu, VII, 28 « Jésus ayant achevé ce discours, le peuple était dans l'admiration de sa doctrine. Car il enseignait comme ayant autorité et non comme les Scribes et les Pharisiens », qui épiloguaient sur les textes. Le premier regard est encore celui d'un enfant à Noël près de la crèche du Sauveur. La vue profonde est celle d'un contemplatif au terme de sa vie, celle d'un saint Jean, d'un saint Augustin, d'un saint Thomas, d'un saint Jean de la Croix.
De même pour un religieux le premier regard simple et déjà pénétrant est celui qu'il a lorsqu'il entend l'appel de Dieu, en sa jeunesse; souvent ce regard simple est plus élevé que bien des complications qui viendront dans la suite, bienheureux ceux qui le retrouvent plus tard, en une vue profonde, vue de sagesse sur toute la vie.
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