Tome I-Partie 2-Chapitre 20
Les âmes attardées |
Nous parlerons au début de la III' partie de cet ouvrage de la seconde conversion par laquelle on passe, avec plus ou moins de générosité, de la voie purgative des commençants à la voie illuminative des progressants. Il importe de noter que certaines âmes, par suite de leur négligence ou paresse spirituelle, ne passent pas de l'âge des commençants à celui des progressants; ce sont des âmes attardées, comme il y a des enfants plus ou moins anormaux, qui ne traversent pas heureusement la crise de l'adolescence et qui, sans rester des enfants, n'arrivent jamais au plein développement de l'âge adulte. Ainsi ces âmes attardées ne se rangent ni parmi les commençants ni parmi les progressants. Elles sont, hélas! fort nombreuses .
Parmi ces âmes attardées, plusieurs autrefois ont servi Dieu avec fidélité; elles se trouvent maintenant dans un état voisin de l'indifférence. Si elles connurent jadis une vraie ferveur spirituelle, on peut dire sans crainte de jugement téméraire qu'elles ont fait un grand abus des grâces divines; sans cet abus, en effet, le Seigneur aurait continué en elles ce qu'il avait commencé, car il ne refuse pas son secours à ceux qui font ce qui est en eux pour l'obtenir. Comment ces âmes sont-elles arrivées à cent état de tiédeur? On en indique généralement deux causes principales : la négligence des petites choses dans le service de Dieu et le refus de faire les sacrifices demandés par Lui.
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La négligence des petites choses |
La négligence des petites choses paraît légère en elle-même, mais elle peut devenir grave par ses suites. C'est ordinairement avec de petits actes de vertus que, du matin au soir, se constitue notre mérite quotidien. Comme les gouttes d'eau peu à peu amollissent la pierre et la creusent, comme les gouttes de pluie fécondent une terre desséchée, ainsi nos actes bons, par leur répétition, engendrent une bonne habitude, une vertu acquise, la conservent et l'augmentent, et, s'ils procèdent d'une vertu infuse, ou surnaturelle, ils obtiennent l'accroissement de cette vertu.
Dans le service de Dieu, les choses qui paraissent petites en elle-mêmes sont grandes par leur relation à la fin dernière, à Dieu qu'il faut aimer par-dessus tout; elles sont grandes aussi par l'esprit surnaturel de foi, de confiance et d'amour qui devrait nous les faire accomplir. Ainsi, nous garderions du matin au soir la présence de Dieu, chose infiniment précieuse, et nous vivrions de Lui, de son esprit, au lieu de vivre de l'esprit de nature selon l'inclination de l'égoïsme. Peu à peu grandirait en nous le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, tandis que nous pouvons finalement suivre la pente du naturalisme pratique et nous laisser dominer par un gros égoïsme phis ou moins inconscient qui inspire beaucoup de nos actes.
La négligence des petites choses dans le service de Dieu conduit assez vite à la négligence des grandes; par exemple pour une âme sacerdotale ou religieuse elle conduit à dire l'office sans véritable piété, à ne plus guère se préparer à la sainte messe, à la dire précipitamment ou à y assister sans l'attention voulue; à remplacer l'action de grâces par la récitation obligée d'une partie de l'office, de sorte que peu à peu disparaît toute piété personnelle, pour faire place à une piété en quelque sorte officielle et extérieure. Si le prêtre suivait cette pente, il deviendrait 'peu à peu comme un fonctionnaire de Dieu. On finirait par traiter avec négligence les choses saintes, tandis que peut-être on s'acquitterait avec le plus grand sérieux des choses qui assurent notre réputation de professeur, d'écrivain, de conférencier, ou d'homme d'oeuvres. Peu à peu le sérieux de la vie serait tout à fait déplacé. Ce qu'il y a de plus sérieux et de plus grand pour le prêtre et pour le vrai chrétien, c'est évidemment le saint sacrifice de la messe, qui perpétue en substance le sacrifice de la Croix sur l'autel et nous en applique les fruits. Une messe bien célébrée ou bien entendue avec esprit de foi est très supérieure à notre activité personnelle: elle oriente cette activité vers son vrai but surnaturel et elle la féconde. On s'écarte, au contraire, de ce but lorsqu'on en vient à se rechercher soi-même dans son activité, au point d'oublier le salut des âmes et tout ce qu'il exige de notre part. On peut être conduit à cet oubli, qui stérilise tout, par la négligence des petites choses dans le service de Dieu.
Il est dit, au contraire, en saint Luc, xvi, 10 : « Celui qui est fidèle dans les petites choses est fidèle aussi dans les grandes. » Celui qui est fidèle tous les jours aux moindres devoirs de la vie chrétienne, ou à ceux de la vie religieuse, recevra la grâce d'être fidèle jusqu'au martyre, s'il lui faut donner à Dieu le témoignage du sang. Alors s'accomplira pleinement en lui la parole évangélique : « C'est bien, serviteur bon et fidèle, parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t'établirai sur beaucoup; entre dans la joie de ton maître » (Matth., xxv, 23). Mais celui qui néglige habituellement les petites choses dans le service de Dieu finira par négliger les grandes; comment, dès lors, accomplira-t-il les actes difficiles qui pourraient lui être demandés?
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Le refus des sacrifices demandés |
Une seconde cause de la tiédeur des âmes attardées, c'est le refus de faire les sacrifices que le Seigneur demande. Plusieurs se sentent appelées à une vie plus sérieuse, plus parfaite, à la véritable oraison, à la pratique réelle de l'humilité, sans laquelle il n'y a pas de vraies vertus; mais ces âmes refusent, sinon directement, du moins indirectement, en cherchant une diversion. Elles ne veulent pas entendre ces paroles qui reviennent tous les jours à l'Invitatoire des Matines : Si vocem Domini audieritis, nolite obdurare corda vestra : Si vous entendez la voix de Dieu, n'endurcissez pas votre coeur. » — Plusieurs, qui sont préoccupés de faire quelque chose, un livre, une oeuvre qui prouve leur existence, se disent de temps en temps : Mais il s'agit d'abord de se faire une âme intérieure; si l'âme est vide, elle ne peut rien donner; faire quelque chose d'extérieur n'est rien, si l'âme n'est pas unie à Dieu. » Seulement il faudrait certains sacrifices d'amour-propre; il faudrait vraiment chercher Dieu, au lieu de se chercher soi même; sans ces sacrifices, comment entrer dans la vraie vie intérieure? S'ils sont refusés, l'âme demeure attardée; elle peut le rester toujours.
Elle perd alors le zèle de la gloire de Dieu et du salut du prochain, la ferveur de la charité; elle tombe dans la tiédeur, qui est. avec la négligence habituelle, l'affection au péché véniel, ou la disposition de la volonté à commettre délibérément tel ou tel péché véniel, quand "occasion se présente; il y a finalement comme le ferme propos de rester dans cet état.
Avec le manque d'esprit de sacrifice, d'autres causes peuvent produire cette tiédeur des âmes attardées : la légèreté d'esprit, l'inconsidération avec laquelle on dit, par exemple, des mensonges officieux dès que l'occasion s'en présente; — la paresse spirituelle, qui porte finalement à abandonner le combat spirituel contre nos défauts, contre notre défaut dominant qui cherche assez souvent à se faire passer pour une vertu, et qui suscite en nous les autres passions plus ou moins déréglées. On arrive ainsi à l'incurie et à l'indifférence à l'égard de la perfection; on ne tend plus véritablement vers elle. On oublie qu'on a fait peut-être la promesse d'y tendre par la voie des conseils, on oublie aussi l'élévation du précepte suprême : Tu aimeras ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit » (Luc, x, 27).
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La tendance à la raillerie |
Parmi les causes de la tiédeur des âmes attardées, il faut aussi particulièrement noter la tendance à la raillerie. Saint Thomas parle du railleur à propos des vices opposés à la justice : injure, détraction, murmure contre la réputation du prochain. Il note (1) que railler ou ridiculiser quelqu'un, c'est montrer qu'on ne l'estime pas, et la dérision, dit-il, peut devenir un péché mortel si elle porte sur des personnes ou des choses qui méritent une haute estime. Il est grave de tourner en ridicule les choses divines, de rire sans respect d'un père, d'une mère, de ses supérieurs, de ceux qui vivent d'une façon vertueuse. Cette dérision peut même devenir très grave par ses conséquences, car elle peut détourner, et pour toujours, des âmes faibles de la pratique du bien. Job répond à ses amis (xi:, 4) : « L'homme raillé par ses amis invoque Dieu, et Dieu daigne l'écouter. Le juste, l'innocent vous sert de risée. — Honte au malheur! C'est la devise des heureux. » « Deridelur enim justi simplicilas. » Mais il est dit aussi des railleurs : « Qui habitat in caelis irridebit eos : Celui qui habite dans les cieux se moque d'eux » (Ps. ft, 4). La terrible ironie d'en haut vient châtier celle d'en bas.
Le railleur est lui-même une âme attardée, qui attarde les autres, et qui devient, souvent sans en avoir conscience, l'instrument de l'esprit du mal. Sa tournure d'esprit, qui est à l'antipode de la simplicité évangélique, est la plus opposée à la contemplation surnaturelle.
Le railleur, qui veut « faire le malin », tourne en ridicule le juste qui tend vraiment à la perfection, il souligne ses défauts, diminue ses qualités. Pourquoi? Parce qu'il sent qu'il a lui-même peu de vertu, et ne veut pas avouer son infériorité. Alors, par dépit, il diminue la valeur réelle et foncière du prochain, et la nécessité de la vertu elle-même. Il peut nuire beaucoup aux âmes faibles qu'il intimide, et, en se perdant, il peut travailler à leur perdition.
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Les suites malheureuses de cet étal |
Les saints disent que les âmes attardées et attiédies peuvent en venir à l'aveuglement de l'esprit et à l'endurcissement du coeur, si bien qu'il est très difficile de les amender. On cite les paroles de saint Bernard : « Vous verrez plus facilement un grand nombre de séculiers renoncer au vice et embrasser la vertu qu'un seul religieux passer d'une vie tiède à une vie fervente » (Epist. ad Richard.). Plus l'âme attardée ou attiédie a été élevée, plus sa chute est déplorable et aussi plus sa conversion est difficile; elle arrive, en effet, à juger que son état est suffisant, et elle n'a plus le désir réel de monter plus haut. Quand on méconnaît l'heure de la visite du Seigneur , il ne revient parfois qu'après de longues supplications. Ces âmes attardées sont en danger ; il faut les confier à la Vierge Marie; elle seule peut les ramener vers le Sauveur et leur obtenir les grâces qui feront revivre en elles le vrai désir de la perfection.
A ce sujet le P. Lallemant, S. J., a écrit un chapitre très frappant qui rappelle plusieurs pages de sainte Catherine de Sienne et de Tauler. Dans son beau livre, la Doctrine spirituelle, Appendice, le chapitre vin contient ces paroles :
Il peut y avoir quatre sortes de religieux : les uns parfaits ; d'autres méchants, superbes, pleins de vanité, sensuels, ennemis de la régularité; d'autres tièdes, lâches, nonchalants; et les derniers vertueux et qui tendent à la perfection, quoiqu'ils n'y doivent peut-être arriver jamais.
Les religions les plus saintes peuvent avoir de ces quatre sortes de gens, aussi bien que celles qui sont tombées dans le relàchement, toutefois avec cette différence que, dans un Ordre qui est déchu de sa première ferveur, le gros de l'Ordre est des tièdes, et le reste est composé de quelques méchants et d'un petit nombre qui travaillent à leur perfection, et de très peu de parfaits. Mais dans un Ordre où l'observance régulière est encore dans sa vigueur, le gros de la communauté est de ceux qui tendent à la perfection, et le reste comprend quelques parfaits, peu de tièdes et très peu de méchants.
On peut faire ici une remarque fort considérable. C'est qu'un Ordre religieux penche à sa décadence quand le nombre des tièdes commence à égaler celui des fervents, je veux dire de ceux qui tâchent de jour en jour de faire de nouveaux progrès dans l'oraison, dans le recueillement, dans la mortification, dans la pureté de conscience, dans l'humilité. Car ceux qui n'ont pas ce soin-là, bien qu'ils se gardent du péché mortel, doivent passer pour tièdes, et corrompent beaucoup d'autres, nuisent extrêmement à tout le corps et sont eux-mêmes en danger, ou de ne pas persévérer dans leur vocation, ou de tomber dans un orgueil intérieur ou de grandes ténèbres.
Le devoir des Supérieurs dans les maisons religieuses est de faire en sorte, tant par leurs bons exemples que par leurs exhortations, par leurs entretiens particuliers et par leurs prières, que leurs inférieurs se maintiennent dans le rang des fervents qui tendent à la perfection, autrement ils en porteront eux-mêmes la peine, et une peine terrible.
Tout cela n'est que trop vrai et montre combien il est facile de devenir une âme attardée, de s'écarter du chemin de la perfection, en cessant de vivre selon l'esprit de foi. Alors, évidemment, il devient difficile d'admettre que la contemplation des mystères de la foi soit dans la voie normale de la sainteté. Ou bien on conclut : « C'est une doctrine qui théoriquement paraît vraie, mais qui s'accorde peu avec les faits. » Il faudrait dire, pour être dans la vérité : En fait beaucoup d'âmes restent des âmes attardées; elles ne sont pas dans l'ordre; elles ne tendent pas réellement vers la perfection et ne se nourrissent certes plus assez des mystères de la foi, de celui de la messe, auquel pourtant elles prennent part très souvent, mais d'une façon trop peu intérieure pour progresser comme il faudrait.
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Le P. Lallemant ajoute, ibid. : |
Il y a quatre choses préjudiciables à la vie spirituelle et sur lesquelles se fondent les méchantes maximes qui se glissent dans les saintes communautés :
1° L'estime des talents et des qualités purement humaines;
2° le soin de se faire des amis par des vues humaines;
3° une conduite politique et qui ne suit que la prudence humaine, un esprit rusé et contraire à la simplicité évangélique;
4° les récréations superflues que l'àme cherche ou les entretiens et les lectures qui donnent à l'esprit une satisfaction toute naturelle.
De là, comme il est noté au même endroit, l'ambition, le désir des charges éclatantes ou celui de se faire un nom dans les sciences, et la recherche de ses aises; toutes choses manifestement contraires au progrès spirituel.
A propos des âmes attardées, notons enfin une chose des plus importantes : Il faut veiller beaucoup à conserver en notre âme la subordination de l'activité naturelle de l'esprit aux vertus essentiellement surnaturelles, surtout aux trois vertus théologales. Il est certain que ces trois vertus infuses et leurs actes sont très supérieurs à l'activité naturelle de l'esprit nécessaire à l'étude des sciences, de la philosophie et de la théologie. Le nier serait une hérésie. Mais il ne suffit pas de l'admettre en théorie. Autrement, on en viendrait à préférer pratiquement l'étude de la philosophie et de la théologie à la vie supérieure de la foi, à l'oraison, à l'amour de Dieu et des âmes, à la célébration du saint sacrifice de la messe, qu'on précipiterait sans aucun esprit de foi, pour donner plus de temps à un travail, à un surmenage intellectuel qui resterait assez vide et stérile, parce qu'il serait dépourvu de l'esprit qui doit l'animer. On tomberait ainsi dans un mauvais intellectualisme, où il y aurait comme une hypertrophie de la raison raisonnante au détriment de la vie de la foi, de la vraie piété et de la formation indispensable de la volonté. Alors pratiquement la charité, la plus haute des vertus théologales, ne tiendrait plus véritablement la première place dans l'âme, qui resterait peut-être pour toujours une âme attardée et en partie stérile.
Pour remédier à cet attardement, il faut nous rappeler souvent que Dieu en sa miséricorde nous offre constamment la grâce pour nous faire accomplir chaque jour un peu mieux le précepte suprême, c'est-à-dire le devoir de tendre vers la perfection de la charité : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même » (Luc, x, 27). Rappelons-nous qu'au soir de notre vie nous serons jugés sur la sincérité de notre amour de Dieu
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Le fond d'égoïsme qui reste en nous |
Tauler a souvent parlé dans ses Sermons des deux fonds qui sont en nous, l'un bon, l'autre mauvais. Et ses disciples ont réuni ce qu'il avait prêché sur ce sujet, au chant du livre Les Institutions.
Il importe de souligner ici l'essentiel de cet enseignement, en notant les signes du fond qui se recherche soi-même, et comment arriver à faire prévaloir l'autre inclination foncière par laquelle nous sommes à l'image de Dieu.
Puisque toutes nos oeuvres tirent leur valeur de l'intention et de l'amour qui les produisent, et que toutes devraient provenir de l'amour de Dieu , il faut se rappeler souvent que tous les péchés et la damnation éternelle viennent d'un fond maudit qui se recherche soi-même et qui est opposé à Dieu.
Selon les paroles de Notre-Seigneur : « Si le grain de froment mis en terre ne meurt pas, il reste stérile, s'il meurt, il porte beaucoup de fruit ». Cela veut dire : si le fond mauvais qui est en nous ne meurt pas, notre âme ne saurait devenir féconde en mérites, en fruits de vie pour l'éternité. Si, au contraire, le fond mauvais meurt, alors le germe de la vie éternelle grandit en nous.
La connaissance de ce fond mauvais est donc plus utile à l'homme que celle de tout l'univers.
A quoi peut-on le reconnaître? A ceci qu'il se recherche constamment lui-même à propos de tout, au lieu de rechercher Dieu.
S'il fait paraître quelquefois de l'amour pour Dieu et pour le prochain, ce n'est qu'une tromperie et une grande illusion. Ce fond s'imagine avoir de la justice et de la bonté; il se glorifie souvent de ses oeuvres, mais principalement de celles qui ont quelque apparence de vertu et de sainteté. Il s'y complaît, se les attribue, et quoiqu'il n'aime pas les vraies vertus, il recherche les louanges qui leur sont dues.
Ce fond mauvais regarde ses fautes connue des bagatelles. C'est une preuve qu'il est dépourvu de la véritable lumière, qu'il ne sait pas ce que c'est que le péché; car s'il connaissait vraiment et clairement ce que c'est que se détourner de Dieu, souverain bien, sans doute il ne voudrait pas y consentir.
Ce même fond s'efforce de paraître toujours bon quoiqu'il ne le soit point. C'est ainsi que plusieurs n'oseraient attrister personne, parce qu'ils ne sauraient souffrir qu'on leur répondit. Ce fond s'imagine même parfois avoir un amour fervent pour Dieu, et c'est pourquoi il reprend le prochain de ses fautes avec une extrême rigueur. « Mais, dit Tauler, s'il voyait ses propres péchés, il oublierait entièrement ceux des autres, quelque grands qu'ils soient » (ibidem).
Toutes les fois que ce fond reçoit quelque reproche, il ne cesse de se justifier et de se défendre, et ne souffre point qu'on le redresse. Il dit : « Les autres ont aussi leurs défauts; pour moi, j'ai toujours agi avec une bonne intention, ou par ignorance ou par faiblesse. » Ce fond arrive à se persuader qu'il cherche Dieu en toutes choses, alors que, en réalité, il se recherche lui-même à propos de tout, et ne vit que de l'apparence et des dehors. Il préfère le paraître à l'être. C'est ainsi qu'il se recherche jusque dans la prière et le goût des choses spirituelles, dans les consolations intérieures rapportant à sa propre satisfaction les dons du ciel, soit intérieurs, soit extérieurs et jusqu'à Dieu lui-même. S'il vient à perdre un objet de complaisance, il en recherche aussitôt un autre, pour s'y reposer, et tout ramener à soi. ¨
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Comment faire prévaloir l'autre fond qui est à l'image de Dieu? |
Pour cela il faut être le gardien et l'observateur sévère de soi-même, de ses sens extérieurs et intérieurs. Il faut empêcher ses sens de se dissiper, de courir après les créatures. « Il faut, dit Tauler, ibid., se faire une retraite au-dedans de son coeur, et s'y retirer pour y vivre, autant que possible, inconnu à tout le monde, afin d'être moins détourné de la contemplation divine. II faut ne pas perdre de vue la vie et la passion du Sauveur. » Cette vue fera naître en nous le désir de lui ressembler par l'humiité du coeur, la patience, la douceur, le véritable amour de Dieu et du prochain.
Lorsqu'on ne se trouvera point conforme au divin modèle, on demandera au Saint-Esprit de mieux voir la laideur du péché, et ses suites funestes. On s'abaissera sincèrement et humblement, mais pourtant avec confiance en l'infinie miséricorde, en la priant de nous relever.
Plus on mortifie promptement le fond mauvais, plus l'image de Dieu qui est en nous devient vivante et belle, l'image naturelle, c'est-à-dire l'âme même en tant que par nature elle est spirituelle et immortelle, et l'image surnaturelle, c'est-à-dire la grâce sanctifiante, d'où procèdent les vertus infuses et les dons. Alors, peu à peu l'homme, au lieu de penser toujours à soi, commence à penser fréquemment à Dieu, et au lieu de se rechercher soi-même en ramenant tout à soi, il commence à rechercher Dieu à propos de tout ce qui arrive, à l'aimer vraiment, effectivement, pratiquement et à ramener tout à lui.
Tauler conclut, ibid.:« Tant que vous vous recherchez, que vous agissez pour vous-même, que vous demandez la récompense et le prix de vos actions, sans pouvoir souffrir de passer auprès des autres pour ce que vous êtes, vous demeurez dans une illusion et une erreur digne de pitié. Lorsque vous méprisez quelqu'un à cause de ses défauts et que vous voulez être préféré à ceux qui ne vivent pas selon vos maximes, vous ne vous connaissez pas vous-même, vous ignorez encore le fond mauvais qui subsiste en vous. » C'est lui qui empêche l'image de Dieu d'être ce qu'elle doit être, pour que votre âme porte vraiment les fruits d'éternelle vie. D'où la nécessité de se connaître profondément pour connaître Dieu et l'aimer vraiment.
Ces réflexions sur les âmes attardées nous conduisent â parler de la nécessité de la seconde conversion ou purification passive des sens, qui marque, selon saint Jean de la Croix, l'entrée dans la voie illuminative des progressants.
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— (1) 11` II", q. 7.5, a. 2. |
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