CHAPITRE III
La mortification selon saint Paul et les raisons de sa nécessité
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| La doctrine de l'Évangile sur la nécessité de la mortification est assez longuement expliquée par saint Paul en ses Épîtres. On cite souvent ces paroles de la I'° Cor., ix, 27 : « Je traite durement (ou je châtie) mon corps, et je le tiens en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé. » Il dit aussi (Galat., v, 24) : « Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié la chair avec ses passions el ses convoitises. Si nous vivons par l'esprit, marchons aussi par l'esprit. »
Et non seulement saint Paul affirme la nécessité de la mortification, mais il en donne les raisons qui se ramènent à quatre; ce sont précisément celles qui sont méconnues par le naturalisme pratique. La mortification de tout ce qu'il y a en nous de déréglé est nécessaire :
1" à cause des suites du péché originel ;
2° à cause des suites de nos péchés personnels;
3° à cause de l'élévation infinie de notre fin surnaturelle;
4° parce qu'il faut imiteret suivre Notre-Seigneur crucifié. En considérant ces divers motifs, nous verrons ce qu'est pour saint Paul la mortification intérieure et extérieure; elle se rattache à bien des vertus, puisque chacune exclut les vices contraires, et particulièrement à la vertu de la pénitence, qui a pour but de détruire en nous les suites du péché comme offense à Dieu, pénitence qui doit être inspirée par l'amour de Dieu (1). |
Les suites du péché original |
Saint Paul institue d'abord un parallèle entre Jésus-Christ auteur de notre salut, et Adam auteur de notre ruine, et il note les suites du péché originel. Il dit ( Rom. , y, 12) : « Par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort. » — (Ibid., 19-21) : « Par la désobéissance d'un seul homme, tous ont été constitués pécheurs... Mais là otit le péché a abondé, la grâce a surabondé... par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »
La mort est une des suites du péché originel, avec les infirmités, la maladie, mais il y a aussi la concupiscence, dont parle saint Paul lorsqu'il dit (Galates, v, 17) : « Marchez selon l'esprit, et vous n'accomplirez pas les convoitises de la chair. Car la chair a des désirs contraires à ceux de l'esprit. »
C'est ce qui se remarque, selon les termes de l'Apôtre, chez le vieil homme, c'est-à-dire chez l'homme tel qu'il naît d'Adam, avec une nature déchue et blessée. On lit. dans l'Épître aux Éphésiens, iv, 22 : « Vous avez été instruits... à vous dépouiller du vieil homme corrompu par les convoitises trompeuses, à vous renouveler dans votre esprit et dans vos pensées, et à revêtir l'homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables. » Saint Paul écrit de même aux Colossiens, 111, 9 : « N'usez point de mensonge les uns envers les autres, puisque vous avez dépouillé le vieil homme avec ses oeuvres, et revêtu l'homme nouveau qui, se renouvelant sans cesse à l'image de celui qui l'a créé, atteint la science parfaite. »
Il écrit encore aux Romains, vit, 22 : « Je prends plaisir à la loi de Dieu, selon l'homme intérieur; mais je vois dans mes membres une autre loi qui latte contre la loi de mon esprit et qui me rend captif de la loi du péché, qui est dans mes membres. Malheureux que je suis. Qui me délivrera de ce corps de mort? (2) »
Le vieil homme, tel qu'il naît d'Adam, porte un certain déséquilibre en sa nature blessée. On s'en rend compte en se rappelant ce qu'était l'état de justice originelle. Il y avait en lui une harmonie parfaite entre Dieu et l'âme, faite pour le connaître, l'aimer et le servir, entre l'âme et le corps; tant que l'âme, en effet, était soumise â Dieu, les passions ou émotions de la sensibilité étaient soumises à la droite raison éclairée par la foi et à la volonté viviiée par la charité; le corps lui-même participait par privilège à cette harmonie, en ce sens qu'il n'était sujet ni à la maladie ni à la mort.
Le péché originel a détruit cette harmonie. Le premier homme, par sa faute, comme le dit le Concile de Trente, « a perdu pour lui et pour nous la sainteté el la justice originelle (3) », et nous a transmis une nature déchue, privée de la grâce et blessée. Sans tomber dans les exagérations des jansénistes, il faut reconnaître, avec saint Thomas, que nous naissons avec une volonté détournée de Dieu, inclinée au mal, faible pour le bien (4), avec une raison portée à l'erreur (5), une sensibilité inclinée fortement au plaisir déréglé et à la colère, source d'injustices de toutes sortes (6).
De là l'orgueil, l'oubli de Dieu, l'égoïsme sous toutes ses formes, souvent un gros égoïsme presque inconscient, qui veut à tout prix trouver le bonheur ici-bas, sans aspirer plus haut. En ce sens, il est vrai de dire avec l'auteur de l'Imitation, in, 51i : « Natura se semper pro fine habet, sed gratin... omnia pure propter Deum facit » — « La nature déchue ramène tout à soi, la grâce ramène tout à Dieu. » Saint Thomas dit de même : « L'amour désordonné de soi est cause de tout péché (7) ».
Selon les Pères, en particulier d'après le vénérable Bède, dans l'explication de la parabole du bon Samaritain, l'homme déchu est non seulement dépouillé de la grâce et des privilèges de l'état de justice originelle, mais il est encore blessé dans sa nature « per peccatum primi parentis, homo fuit spoliatus gratuitis et vulneratus in naturalibus ».
Cela s'explique surtout du fait que nous naissons avec une volonté aversa a Deo, détournée directement de la fin dernière surnaturelle, et indirectement de la fin dernière naturelle; car tout péché contre la loi surnaturelle est indirectement contre la loi naturelle qui nous oblige à obéir à Dieu quoi qu'il nous commande (8).
Ce désordre et cette faiblesse de la volonté dans l'homme déchu se manifeste en ce que nous ne pouvons, sans la grâce qui guérit, aimer efficacement et plus que nous Dieu auteur de notre nature (9). Il y a aussi le désordre de la concupiscence, qui est assez visible pour que saint Thomas y voie « un signe assez probable du péché originel », signe qui vient confirmer ce que nous dit la révélation au sujet de la faute du premier homme (10). A la place de la triple harmonie originelle entre Dieu et l'âme, entre l'âme et le corps, entre le corps et les choses extérieures, est apparu le triple désordre dont parle saint Jean lorsqu'il écrit (I Joan., Ii, 16) : « Tout ce qui est dans le monde, la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais du monde. »
Le baptême, sans doute, nous a remis le péché originel en nous appliquant les mérites du Sauveur, en nous donnant la grâce sanctifiante et les vertus infuses; ainsi, par la vertu de foi, notre raison a été éclairée surnaturellement, et, par les vertus d'espérance et de charité, notre volonté a été convertie vers Dieu ; nous avons reçu aussi les vertus infuses qui rectifient la sensibilité Mais cependant il reste dans les baptisés qui se conservent en état de grâce une faiblesse originelle, des blessures en voie de cicatrisation, qui parfois font souffrir, et qui nous sont laissées, dit saint Thomas, comme occasion de lutte et de mérites (11).
C'est ce que dit saint Paul aux Romains, vi, 6-13 : « Notre vieil homme a été crucifié avec le Christ pour que le corps du péché Fût détruit, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché... Que le péché ne règne donc point dans votre corps mortel, et n'obéissez pas à ses convoitises. »
Ce « vieil homme », il ne faut pas seulement le modérer, le régler, il faut le mortifier ou le faire mourir. Sinon, nous ne parviendrons pas à conquérir la maîtrise sur nos passions, et nous resterons plus ou moins leur esclave. Ce sera opposition, lutte perpétuelle entre la nature et la grâce. Si les âmes immortifiées ne s'aperçoivent pas de cette lutte, c'est que la grâce vit bien peu en elles; la nature égoïste y conserve son libre jeu, avec quelques vertus de tempérament, d'heureuses inclinations naturelles qu'on prend pour de vraies vertus.
La mortification s'impose donc à nous du fait des suites du péché originel, qui subsistent même chez le baptisé comme occasion de lutte, et de lutte indispensable pour ne pas tomber dans le péché actuel et personnel. On ne se repent pas du péché originel, qui est un « péché de nature », qui ne fut volontaire que dans le premier homme, mais on doit travailler à faire disparaître les suites flétrissantes du péché originel, en particulier la concupiscence, qui incline au péché. Par là, les blessures dont nous parlions plus haut se cicatrisent de plus en plus avec l'augmentation de la grâce qui guérit et qui, en même temps, nous élève à une vie nouvelle, gralia sanans et elevans. Loin de détruire la nature par la pratique de la mortification, la grâce la restaure, l'assainit et la rend de plus en plus souple ou docile entre les mains de Dieu.
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Les suites de nos péchés personnels
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Un second motif qui rend la mortification nécessaire se trouve dans les suites de nos péchés personnels.
Saint Paul insiste sur ce point dans l'Épître aux Galates, v, 13-20, en notant surtout les suites des fautes contraires à la charité : « Rendez-vous, par la charité, serviteurs les uns des autres. Car toute la Loi est contenue dans un seul mot : Tu aimeras ton prochain comme toi- même. Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne soyez détruits les uns par les autres. Je dis donc : Marchez selon l'esprit (c'est-à-dire l'esprit de l'homme nouveau éclairé et fortifié par l'Esprit-Saint, Rom., vitt, 4), et vous n'accomplirez pas les convoitises de la chair... Les oeuvres de la chair sont manifestes; ce sont l'impudicité, l'impureté, le libertinage, les inimitiés, les contentions, les jalousies, les emportements, les disputes, les dissensions... Le fruit de l'Esprit, au contraire, c'est la charité, la joie, la paix, la patience, la mansuétude, la bonté, la fidélité, la douceur, la tempérance... Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises. »
Il est clair, en effet, que la mortification s'impose à nous du fait des suites de nos péchés personnels. Le péché actuel renouvelé engendre une mauvaise disposition habituelle qui, lorsqu'elle est grave, s'appelle un vice ou tout au moins un défaut. Ces défauts sont des manières habituelles de voir, de juger, de vouloir, d'agir, qui finissent par constituer une mentalité défectueuse, un esprit qui n'est point celui de Dieu. Et ils se traduisent parfois dans notre extérieur, si bien qu'on a pu dire que chacun, à trente ou quarante ans, est responsable de sa propre physionomie, suivant qu'elle exprime l'orgueil, la suffisance, la présomption ou le dépit, le désenchantement. Ces défauts deviennent des traits du caractère, et peu à peu l'image de Dieu s'efface en nous.
Lorsqu'on se confesse de ses fautes avec une contrition ou attrition suffisante, l'absolution efface le péché, mais elle laisse certaines dispositions, appelées les restes du péché, reliquiae peccali (12), qui sont comme imprimés en nous, comme un pli en nos facultés, en notre caractère et notre tempérament. Ainsi le foyer de convoitise reste après le baptême. Il est sûr, par exemple, que celui qui s'est laissé aller au vice de l'ivrognerie et qui s'en accuse avec une attrition suffisante, bien qu'il reçoive avec le pardon la grâce sanctifiante et la vertu infuse de tempérance, conserve une inclination à ce vice et, s'il ne fuit pas les occasions, il retombera. Cette inclination fâcheuse, il ne faut pas seulement la modérer, il faut la mortifier, la faire mourir pour libérer d'une entrave et la nature et la grâce.
Il en est de même de nos antipathies déraisonnables; il ne faut pas seulement les voiler, ni seulement les modérer, mais les mortifier, parce qu'elles sont un germe de mort. Pour se rendre compte à ce point de vue de la nécessité de la mortification, il faut se rappeler les vices nombreux qui naissent de chacun des sept péchés capitaux.
Par exemple, de l'envie naissent la haine, la médisance, la calomnie, la joie du mal d'autrui et la tristesse de ses succès. De la colère (iracundia), opposée à la mansuétude, naissent les disputes, les emportements, les injures, les vociférations et parfois le blasphème. De la vaine gloire proviennent la désobéissance, la jactance, l'hypocrisie, la contention par rivalité, la discorde, l'amour des nouveautés, la pertinacité. Saint Thomas insiste sur chacun de ces vices qui naissent des péchés capitaux (13) et qui sont parfois plus graves qu'eux.
Le champ de la mortification est par suite fort étendu .
Enfin, en esprit de pénitence, il faut se mortifier pour expier le péché passé et déjà remis et pour l'éviter à l'avenir. La vertu de pénitence ne porte pas seulement, en effet, à la détestation du péché comme offense à Dieu, mais encore à la réparation, et, pour celle-ci, la cessation du péché ne suffit pas, il faut une satisfaction offerte à la justice divine, car tout péché mérite une peine, comme tout acte inspiré par la charité mérite une récompense (14). C'est pourquoi, lorsque l'absolution sacramentelle, qui efface le péché, nous est donnée, une pénitence ou satisfaction nous est imposée pour que nous obtenions ainsi la remise de la peine temporelle, qui reste à subir ordinairement. Cette satisfaction est une partie du sacrement de pénitence qui nous applique les mérites du Sauveur; elle contribue à ce titre à nous rendre la grâce ou à l'augmenter (15).
Ainsi est payée, en partie du moins, la dette contractée par le pécheur à l'égard de la justice divine. Il doit aussi, dans ce but, porter patiemment les peines de la vie, et si cette patience ne suffit pas à le purifier tout à fait, il devra passer par le purgatoire, car rien de souillé n'entre au ciel. Le dogme du purgatoire est ainsi une grande confirmation de la nécessité de la mortification, car il nous montre que nous devons payer notre dette, soit ici-bas en méritant, soit après la mort sans mériter.
Un repentir plein d'amour effacerait et la faute et la peine, comme ces heureuses larmes que Jésus a bénies en disant : « Beaucoup de péchés lui ont été remis, parce qu'elle a beaucoup aimé » (Luc, vil, 47).
Il importe de s'accuser surtout des péchés qui deviennent une habitude et qui empêchent le plus l'union à Dieu ; c'est plus important que de viser à une énumération complète des péchés véniels.
Si donc la pénitence est nécessaire à tout chrétien, comment pourraiton nier la nécessité de la mortification? Il faudrait méconnaître absolument la gravité du péché et ses suites. Qui parle contre la mortification arrive peu à peu à boire l'iniquité comme de l'eau; il en arrive à appeler imperfection ce qui souvent est vraiment péché véniel, et faiblesse humaine ce qui est faute mortelle. Rappelons-nous que la tempérance chrétienne diffère spécifiquement de la tempérance acquise, et qu'elle exige une mortification inconnue des philosophes païens (16).
N'oublions pas non plus que nous avons à lutter contre l'esprit du monde et contre le démon, selon ces paroles de saint Paul aux Éphésiens, vt, 11 : « Revêtez-vous de l'armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux embûches du démon. Car nous avons à lutter non pas seulement contre la chair et le sang, mais contre les princes et les puissances, contre les dominateurs de ce monde des ténèbres, contre les esprits mauvais répandus dans l'air... Soyez donc fermes, les reins ceints de la vérité, revêtus de la cuirasse de justice, et les sandales aux pieds, prêts à annoncer l'Évangile de paix. »
Pour résister à la tentation de l'ennemi, qui porte d'abord à des fautes légères et ensuite à de plus graves, Notre-Seigneur lui-même nous a dit que nous devons recourir à la prière, au jeûne et à l'aumône (17). Et alors la tentation deviendra l'occasion d'actes très méritoires de foi, de confiance en Dieu, d'amour de Dieu. Nous serons dans l'heureuse nécessité de ne pouvoir nous contenter d'actes de vertus imparfaits (remissi); il faut alors recourir aux actes les plus intenses et les plus méritoires.
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L'élévation infinie de notre fin surnaturelle exige une mortification ou abnégation spéciale |
Nous avons vu, au chapitre précédent, que Notre-Seigneur, dans le Sermon sur la Montagne, exige la mortification des moindres mouvements intérieurs déréglés de colère, de sensualité, d'orgueil, parce que nous devons, dit-il, « être parfaits comme le Père céleste est, parfait » (Matth., v, 48), puisque nous avons reçu une participation de sa vie intime, et puisque nous sommes appelés à le voir immédiatement comme il se voit, à l'aimer comme il s'aime.
Du fait que nous sommes appelés à une fin surnaturelle, dont l'élévation est infinie, puisqu'elle est Dieu même en sa vie intime, il ne suffit pas de vivre selon la droite raison, en lui subordonnant les passions, il faut agir toujours, non seulement comme des êtres raisonnables, mais comme des enfants de Dieu, par la raison subordonnée à la foi, et de telle façon que la charité surnaturelle inspire tous nos actes. Cela nous oblige au détachement à l'égard de tout ce qui est seulement de la terre, ou purement naturel, à l'égard de tout ce qui ne saurait être un moyen pour aller à Dieu et y conduire les âmes. Nous devons en ce sens combattre l'empressement naturel, sous ses diverses formes, qui absorberaient notre activité au détriment de la vie de la grâce.
C'est ce que nous dit saint Paul, en vertu de ce principe (Col., ni, 1) « Si vous êtes ressuscités (par le baptême) avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, où le Christ demeure assis à la droite de Dieu; affectionnez- vous aux choses d'en haut, et non à celles de la terre : car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ... Faites donc mourir vos membre's, ceux de l'homme terrestre,... toute mauvaise convoitise, la cupidité.., la colère, l'animosité. »
De même il écrit aux Éphésiens (11, 18-22) : « Par le Christ nous avons accès auprès du Père, dans un seul et même esprit. Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers, ni des hôtes de passage; mais vous êtes concitoyens des saints et membres de la famille de Dieu..., pour former un temple saint dans le Seigneur,... pour être par l'Esprit.. Saint une demeure où Dieu habite. »
Dès lors, même si l'on ne s'astreint pas à la pratique effective des conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance, il faut avoir l'esprit des conseils, c'est-à- dire l'esprit de détachement : « Le temps est court (pour le voyage vers l'éternité); il faut donc que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas, et ceux qui usent du monde comme n'en usant pas, car elle passe, la figure de ce monde » (I Cor., vin, 29-31). Il ne faut pas chercher à s'y installer, si l'on veut vraiment marcher vers Dieu, si l'on veut profiter du temps pour aller vers l'éternité. — L'élévation infinie de notre fin surnaturelle exige une abnégation spéciale à l'égard de ce qui est simplement humain et même légitime, car nous pourrions nous y absorber au détriment de la vie de la grâce.
Cela est particulièrement vrai pour les apôtres (II Tim., il, 4) : « Dans le métier des armes, nul ne s'embarrasse des affaires de la vie s'il veut plaire à celui qui l'a enrôlé. » De même, le soldat du Christ doit éviter de s'embarrasser des choses du monde, il doit user de celui-ci comme n'en usant pas. Autrement, il deviendrait comme « une cymbale retentissante », et il perdrait l'esprit du Christ , il serait comme le sel affadi, qui n'est plus bon à rien /qu'a être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. »
Rien de plus certain. A l'égard de tout ce qui reste terrestre, le chrétien doit avoir un détachement, une abnégation spéciale demandée par l'élévation infinie du but éternel vers lequel il doit marcher, et marcher chaque jour d'un pas plus rapide; car plus nous nous rapprochons de Dieu, plus nous sommes attirés par Lui. • •
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La nécessité d'imiter Jésus crucifié |
Un quatrième motif pour lequel la mortification ou l'abnégation s'impose à nous, c'est la nécessité d'imiter Jésus crucifié. Lui-même nous a dit : « Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il porte sa croix tous les jours (18). »
Saint Paul ajoute ( Rom. , vm, 12-18) : « Si nous sommes enfants de Dieu, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, pour être glorifiés avec lui. Car j'estime que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous. »
Il est clair que cet esprit de détachement s'impose d'autant plus que nous sommes appelés à une vie intérieure plus haute, plus féconde et plus rayonnante, où nous devons suivre de plus près les exemples de Jésus-Christ, qui est venu, non pas comme un philosophe, comme un sociologue, mais comme le Sauveur, et qui par amour a voulu mourir sur la croix pour nous racheter. Il est venu faire, non pas une oeuvre humaine de philanthropie, mais une oeuvre divine de charité, jusqu'au sacrifice complet, qui est la grande preuve de l'amour.
Voilà, certes, ce que saint Paul veut dire. L'Apôtre des Gentils a vécu profondément ce qu'il enseigne. C'est ce qui lui permet d'écrire (II Cor., iv, 710), en décrivant sa vie dure et souffrante : « Nous portons ce trésor (la lumière de vie de l'Évangile) dans des vases de terre, afin qu'il paraisse que cette souveraine puissance (de l'Évangile) vient de Dieu et non pas de nous. Nous sommes opprimés de toute manière, mais non écrasés; dans la détresse, mais non dans le désespoir; persécutés, mais non délaissés (par Dieu); humiliés, mais non pas perdus; portant toujours avec nous dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie rle Jésus soit aussi manifestée dans notre corps... Ainsi la mort agit en nous et la vie en vous. »
Saint Thomas en son Commentaire sur cette Ier Ep. aux Cor., rv, 7, dit : « Si les apôtres étaient riches, puissants, nobles selon la chair, tout ce qu'ils feraient de grand serait attribué à eux-mêmes et non à Dieu. Mais parce qu'ils sont pauvres et méprisés, ce qu'il y a de sublime dans leur ministère est attribué à Dieu. Et c'est pourquoi le Seigneur veut qu'ils soient exposés aux tribulations et au mépris... Et parce qu'ils ont confiance en Dieu et espèrent en Jésus-Christ, ils ne sont pas écrasés... Ils supportent patiemment l'épreuve et les dangers de mort pour parvenir ainsi, comme le Sauveur, à la vie glorieuse : « Semper mortificationem Jesu Christi in corpore nostro circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris. »
Saint Paul dit encore (1 Cor., iv, 9) : « Il semble que Dieu nous ait fait paraître, nous les Apôtres, comme les derniers des hommes... Maudits, nous bénissons; persécutés, nous supportons; calomniés, nous supplions; nous sommes jusqu'à présent comme les balayures du monde, le rebut des hommes. »
Ce que dit ici saint Paul a été la vie des Apôtres depuis le jour de la Pentecôte jusqu'à leur martyre. C'est ainsi qu'on lit dans lés Actes des Apôtr., v, 41 : « Après avoir été battus de verges, ils sortirent du sanhédrin, joyeux d'avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus. »
Ils ont vraiment porté leur croix et ont été ainsi marqués à l'effigie du Christ pour continuer l'oeuvre de la Rédemption par les mêmes moyens que le Sauveur lui-même.
Cet esprit de détachement par l'imitation de Jésus crucifié fut des plus frappants pendant les trois siècles de persécution qui suivirent la fondation de l'Église. Il suffit de se rappeler les lettres de saint Ignace d'Antioche et les actes des martyrs.
Ce même esprit de détachement et de configuration au Christ se retrouve chez tous les saints, anciens et modernes, chez un saint Benoît, un saint Bernard, un saint Dominique, un saint François d'Assise, lune sainte Thérèse, un saint Jean de la Croix, plus près de nous chez un saint Benoît-Joseph Labre, chez le saint Curé d'Ars, et dans les derniers saints canonisés, comme saint Jean Bosco, et saint Joseph Cotolengo.
Cet esprit de détachement, d'abnégation, est la condition d'une grande union à Dieu, d'où la vie surnaturelle déborde d'une façon toujours nouvelle, parfois prodigieuse pour le bien éternel des âmes. Voilà ce que montre la vie de tous les saints sans exception, et chaque jour nous devrions nous nourrir des exemples de ces grands serviteurs de Dieu.
Le monde a besoin, non pas tant de philosophes et de sociologues, mais de saints qui soient encore la vivante image du Sauveur parmi nous.
Telles sont manifestement les raisons de la nécessité de la mortification ou de l'abnégation selon saint Paul :
1° les suites du péché originel qui nous inclinent au mal;
2° les suites de nos pêchés personnels,
3° l'élévation infinie de notre fin surnaturelle
4° la nécessité d'imiter Jésus crucifié. Ce sont précisément les quatre motifs méconnus par le naturalisme pratique qui a reparu il y a quelques années dans l'américanisme et le modernisme.
Ces quatre motifs de la mortification peuvent se réduire à deux : la haine du péché et l'amour de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Tel est l'esprit de saint réalisme et, au fond, d'optimisme chrétien qui doit inspirer la mortification extérieure et intérieure dont il nous reste à parler plus en détail. La vraie réponse au naturalisme pratique est celle de l'amour de Jésus crucifié, qui porte à lui ressembler et à sauver les âmes avec Lui par les mêmes moyens que Lui.
Ainsi comprise, la mortification ou l'abnégation, loin de détruire la nature, la libère, la restaure, la guérit. Elle nous fait entendre le sens profond de la maxime : servir Dieu, c'est régner, c'est régner sur nos passions, sur l'esprit du monde, ses faux principes et ses exemples, sur le démon et sa perversité. C'est régner avec Dieu en participant de plus en plus à sa vie intime, en vertu de cette grande loi : si la vie ne descend pas, elle monte.
L'homme ne peut pas vivre sans amour, et s'il renonce à tout amour inférieur qui conduit à la mort, il ouvre de plus en plus son âme à l'amour de Dieu et des âmes en Dieu. C'est ce que dit le Sauveur : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, et des fleuves d'eau vive couleront de sa poitrine » pour le bien éternel des âmes.
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— (1) Saint Thomas , III', q. 85, a . 2, 3, dit que la pénitence est une vertu spéciale qui travaille à effacer le péché et ses suites, en tant que le péché est une offense à Dieu. Par là elle se rattache à la justice, et, inspirée par la charité, elle commande elle-même d'autres vertus subordonnées, en particulier la tempérance, par exemple dans le jeûne, l'abstinence, les veilles.
On peut distinguer la mortification proprement dite, qui relève de la vertu de pénitence, et la mortification au sens large, qui relève de chaque vertu, en tant que chacune écarte les vices qui lui sont contraires. On ne peut à proprement parler se repentir du péché originel mais on doit travailler à diminuer celles de ses suites qui inclinent au péché personnel
— (2) Le sens est ; qui me délivrera de la loi du péché qui est dans mes membres, et par suite de la mort spirituelle ou éternelle. Comme on l'a souvent noté, l'idée de délivrance par la mort physique est étrangère au contexte.
— (3) Conc. Trid. (Denz. 789) : « Adam acceptam a Deo sanctitatem et justitiam non sibi soli sed etiam nobis perdidit. »
— (4) Cf. Saint Thomas, I' II", q. 85, a 3 « Secundum inhcerenti peccatum originale primo respicit essentiam animae; et secundum inclinationem ad actum peccatum originale per prias respicit voluntatem » — Item, I' IP°, q. 85, a 3 « Voluntas destituitur ordine ad bonum, est minus inalitiae »— et ad 2-s Maffia non sumitur hic pro peccato, sed pro quadam pronitate voluntatis ad malum », sec. illud Genes., viii, 21 « Proni sunt sensus hominis ad malum ab adolescentia sua. »
— (5) Ibidem : « Ratio destituitur suo ordine ad verum, est vulnus ignorantiae. »
— (6) Ibid. « Irascibilis (appetitus) destituitur suo ordine ad arduum, est vulnus Concupiscibilis (appetitus) destituitur suo ordine ad delectabile moderatum ratione, est minus concupisceeliae... Ista quatuor sunt vulnera inflicta Loti humanae naturae ex peccato primi parentis. »
— (7) I' II", q. 77, a . 4 . « lnordinatus amor sui est causa omnis peccati. » Nous avons expliqué plus longuement ailleurs la doctrine thomiste des suites du péché originel par rapport à la vie spirituelle, cf. L'Amour de Dieu el la Croix de Jésus, t. I, p 292 sqq.
—(8) Si l'homme avait été créé dans un état purement naturel (ou de nature pure), il serait né avec une volonté non détournée de Dieu, mais capable de se tourner librement vers lui (auteur de notre nature et de la loi morale naturelle) on de se détourner de lui. Il y a donc une différence notable entre cet état et celui où l'homme nait actuellement. Par suite du péché originel, nos forces, pour obserser la loi morale naturelle, sont moindres qu'elles n'auraient été dans un état de pure nature. C'est pourquoi nous ne pouvons, sans le secours de gràce qui guézit, arriver à aimer efficacement Dieu, auteur de notre nature, plus que nous-mêmes.
— (9) Cf. saint Thomas , P Il", q. 109, a .3 : In statu naturae corruptae homo ab boc (a dilectione.efficaci Dei auctoris naturae) deficit secundum appetitum voluntatis rationalis, quae propler corruplionem nalurac sequitur bonum privation nisi sanetur per gratiam Dei. » Item, de Malo. q. 4, a . 9 ; q. 5, a . 2 ; de Verdoie, q. 24, a . 12, ad 2.
—(10) Cf. Saint Thomas, Contra Gentes, 1. 1V, ch. LIi, n° 3 : « Considerando divinam providentiam et dignitatem superioris partis humanae naturae, sitis probabiliter probari potest hujusmodi defectus esse poenales; et sic colligi potest humanum genus peccato aliquo originaliter infectum esse. »
—(11) Cf. 11P, q.6g, a. 3, ad 3' . « Peccatum originale hoc modo processit, quod primo persona (Adae) infecit naturarn, postmodum vero natura infecit personam. Christus vero converso ordine prius reparat id quod personae est et postmodum simul in omnibus reparabit id quod naturae est. Et ideo culpam originalis peccati et etiam poenam carentiae visionis divinae, quae respiciunt personam, statim per baptismum tollit ab homine; sed poenalitates praesentis vitae (sicut mors, rames, sitis, et alla hujusmodi) respiciunt naturam ex cujus principiis causantur, prout est destituta originali justitia; et ideo isti defectus non tollentur, niai in ultima reparatione naturae per resurrectionem gloriosam. » Ibid.. in corpore art. 3 : « Christianus in baptismo gratiam consequitur quantum ad animam : habet tamen corpus passibile, in quo pro Christo possit pati ( Rom. , viii, II, 17). Secundo hoc est conveniens spirilaie exercitium, ut videlicet contra concapif.centiam et alias passibilitates pugnans homo victoriae coronam acciperet ( Rom. , vi, 6). »
Le Concile de Trente (Denzinger, 792) dit que le baptême remet par. faitement le péché originel en nous donnant la grâce habituelle et les vertus infuses, mais que dans les baptisés reste le foyer de concupiscence, qui est laissé ad agonem, pour la lutte, et qui ne peut nuire à ceux qui n'y consentent pas et qui luttent généreusement par la grâce du Christ.
—(12) Cf. Saint Thomas, Ill ', q. 86, a 5.
—(13i) Cf. P q. 77, a 4-5, et 84, a . 4
—(14) Cf. Saint Thomas, Ill ', q. 85, a . 3; 1' q. 87, a . 1, 3, 4, 5
—15) Cf. III', q. 86, a 4, ad 2 et suppl., q ao, a 2, ad 2.
—(16i) Cf. SAINT THOMAS , P Il", q. 63, a . 4 : « La tempérance acquise demande que dans l'usage des aliments nous suivions la règle de la raison, c'est-à-dire la modération qui évite ce qui nuirait à la santé et à l'exercice de nos facultés supérieures. La tempérance infuse suit la règle divine et demande que l'homme ca chàtie son corps et le réduise en servitude e par l'abstinence et autres moyens semblables... Celle-ci est ordonnée non pas seulement à une fin naturelle, mais à faire de nous « des concitoyens des saints et des membres de la famille de Dieu e. Ephes., n, 19.
—(17) Cf. Matth., avii, 20 : « Cette espèce de démon ne se chasse que par la prière et par le jeûne. » — Cf. Saint Thomas, Ill ', supplément. q. i5, a. 3. —(18) Luc, II, 23; xlv, 27; Maüh., a, 38; Marc, vin, 34.
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