Partie -1- chapitre 11
La pleine perfection chrétienne et les purifications passives |
Nous avons vu que la perfection chrétienne consiste spécialement dans la charité, qui, plus que toute autre vertu, nous unit à Dieu et au prochain en Dieu. Il nous reste à dire comment elle demande aussi les actes des autres vertus et des sept dons du Saint-Esprit (1). |
Quels actes des autres vertus la perfection requiert-elle? |
Elle requiert nécessairement aussi les actes des autres vertus qui sont de précepte et qui doivent être inspirés, vivifiés, rendus méritoires par la charité (2). C'est ainsi que les actes de foi, d'espérance, de religion, la prière, l'assistance à la sainte messe, la sainte communion, sont de l'essence de la perfection. Il est certain que la perfection chrétienne requiert aussi essentiellement les actes de la prudence, de la justice, de la force, de la patience, de la tempérance, de la douceur, de l'humilité, du moins les actes de ces vertus qui sont de précepte, et nous verrons que le précepte suprême de l'amour nous demande de grandir toujours dans ces vertus comme dans la charité.
Ce qui n'appartient qu'accidentellement à la perfectionà titre d'instrument précieux, mais non indispensable, c'est la pratique effective des trois conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d'obéissance (3), Ce sont des moyens très utiles pour arriver plus sûrement et plus vite à la perfection; mais ce ne sont pas des moyens indispensables; on peut parvenir à la sainteté dans le mariage comme la Bienheureuse Anna-Maria Tedji, et en gardant la propriété et le libre usage des biens de ce monde. Encore faut-il avoir l'esprit des conseils et ne pas attacher son coeur à ces biens terrestres, mais, selon l'expression de saint Paul , « en user comme n'en usant pas (4) ». Les trois conseils évangéliques nous invitent à renoncer à certaines choses licites, qui, sans être contraires à la charité, gênent plus ou moins son activité et son plein développement (5). Si donc la pratique effective de ces conseils n'est pas nécessaire à la perfection, il faut du moins avoir leur esprit de détachement pour s'attacher à Dieu de plus en plus.
II est clair, par ce que nous avons dit plus haut de l'organisme spirituel des vertus et des dons, que la pleine perfection de la vie chrétienne requiert toutes les vertus infuses connexes avec la charité, et aussi les vertus morales acquises qui donnent la facilité extrinsèque de produire les actes surnaturels en éloignant les obstacles. Elle requiert aussi les sept dons, qui sont, nous l'avons vu, connexes avec la charité (6) et qui grandissent par suite avec elle; ils sont donc normalement à un degré propotionné à celui de cette vertu.
Rappelons, par ailleurs, que normalement la charité des parfaits doit être plus grande, plus intense que celle des commençants et des progressants, bien qu'il puisse accidentellement arriver qu'un commençant très généreux, appelé à devenir un grand saint, ait une plus haute charité que tel ou tel parfait. Il y a de même, au point de vu naturel, de petits prodiges. Et il faut juger des divers âges de la vie spirituelle par ce qui les constitue ordinairement, et non par tel ou tel cas exceptionnel. Or, normalement, il faut une plus grande vigueur pour l'âge adulte que pour l'enfance, de même dans l'ordre spirituel (7).
On voit ainsi que la perfection est une plénitude qui comporte l'exercice de toutes les vertus et aussi des sept dons du Saint-Esprit, qui se trouvent chez tous les justes. Nul ne peut être parfait sans avoir, par le don d'intelligence, une certaine pénétration des mystères de la foi, et sans avoir le don de sagesse à un degré proportionné à la charité, bien que ce don se trouve chez certains saints sous une forme plus nettement contemplative et chez d'autres sous une forme plus ordonnée à l'action, à l'apostolat et aux oeuvres de miséricorde, comme chez un saint Vincent de Paul, qui voit constamment dans les pauvres des membres souffrants de Nôtre-Seigneur.
De cette plénitude des vertus et des dons, la charité est le lien, selon l'expression de saint Paul , « vinculum perfeclionis ». Cet ensemble est comme une gerbe bien liée qui est offerte à Dieu. Aussi reste-t-il vrai de dire avec saint Thomas que la perfection consiste spécialement dans la charité, et principalement dans l'amour' de Dieu, bien qu'elle demande nécessairement aussi les autres vertus et les sept dons. Ainsi, bien que le corps humain soit de l'essence de l'homme, celle-ci est constituée spécialement par l'âme raisonnable, qui distingue l'homme de la bête.
II est clair que l'état de grâce et la chaiité des commençants ne suffisent pas à constituer la perfection proprement dite, mais seulement la perfection au sens large, qui exclut le péché mortel. Il faut ensuite grandir dans la charité pour parvenir à l'âge spirituel des parfaits. Pour y arriver, il faut de l'abnégation, une grande docilité au Saint-Esprit par l'exercice des sept dons, et l'acceptation généreuse des croix ou purifications qui doivent faire mourir en nous l'égoïsme et l'amour-propre et assurer définitivement la première place incontestée à l'amour de Dieu, à une charité de plus en plus rayonnante.
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Quelles purifications sont requises pour la pleine perfection de la vie chrétienne? |
Il importe, dès maintenant, d'insister sur ce point et d'en parler d'une façon générale en s'inspirant de ce que nous en dit saint Paul et après lui un Docteur de l'Église qui a le plus approfondi cette question des purifications de l'âme : saint Jean de la Croix. Si l'Église nous propose son enseignement comme celui d'un maître, c'est surtout pour que nous recueillions de cet enseignement ce qu'il y a en lui de principal. Nous y trouverons du reste une grande lumière pour distinguer les trois âges de la vie spirituelle, celui des commençants, celui des progressants et celui des parfaits.
N'oublions pas la hauteur de la perfection chrétienne, considérée dans sa plénitude normale ou son intégrité. Saint Paul la contemplait lorsqu'il écrivait aux Philippiens, iii, 8 : « Pour l'amour du Christ, j'ai voulu tout perdre, regardant toutes choses comme de la balayure, afin de gagner le Christ..., afin de le connaître lui et la vertu de sa résurrection, d'être admis à la communion de ses souffrances, en lui devenant conforme dans sa mort pour parvenir, si je le puis, à la résurrection des morts.
« Ce n'est pas que j'aie déjà saisi le prix, ou que j'aie déjà atteint la perfection; mais je poursuis ma course pour tâcher de le saisir, puisque j'ai été saisi moi-même par le Christ. Pour moi, frères, je ne pense pas l'avoir saisi, mais je ne fais qu'une chose : oubliant ce qui est derrière moi, et me portant de tout moi-même vers ce qui est en avant, je cours droit au but pour remporter le prix auquel Dieu m'a appelé d'en-haut en Jésus-Christ. Que ce soient là nos sentiments... ; marchons comme nous l'avons fait jusqu'ici... Mais il y en a qui marchent en ennemis de la croix du Christ... n'ayant de goût que pour les choses de la terre. Pour nous, notre cité est dans les cieux... C'est pourquoi tenez ferme dans le Seigneur, mes bien-aimés. »
Voilà une perfection, non pas seulement platonicienne ou aristotélicienne, mais chrétienne dans toute la force du mot, et c'est celle que saint Paul propose, non pas seulement à lui-même, apôtre du Christ, mais aux Philippiens auxquels il écrit, et à nous tous, à tous ceux qui se nourriront de ses épîtres jusqu'à la fin du monde. Or il est clair qu'une telle perfection demande une grande purification de l'âme et une docilité peu commune au Saint-Esprit.
On a dit que saint Thomas d'Aquin a peu parlé des purifications de l'âme; c'est oublier ce qu'il a écrit dans ses Commentaires des Épîtres de saint Paul et de l'Évangile de saint Jean, lorsque, porté par la parole de Dieu, il s'élève vers les sommets de la vie spirituelle qu'aiment à décrire les'grands mystiques. Qu'on lise en particulier ce qu'il a écrit sur le chapitre III de l'Épître aux Philippiens que nous venons de citer, sur le désir de connaître intimement le Christ el d'être admis à la communion de ses souffrances, « ad socielatem passionum. illius », au moins pour ne pas perdre nos croix, pour lui devenir conforme et sauver des âmes avec lui (8). Qu'on relise aussi ce qu'il a écrit sur ces paroles de Jésus dans l'Évangile de saint Jean , xv, 1 : « Je suis la vraie vigne, et mon père est le vigneron... Tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il en porte davantage. » Saint Thomas écrit à ce sujet: « Pour que les justes, qui portent des fruits en portent plus encore, Dieu fréquemment taille en eux ce qui est superflu ; il les purifie en leur envoyant des tribulations et permettant des tentations au milieu desquelles ils se montrent plus généreux et plus forts ; et nul n'est si pur en celte vie qu'il n'ail encore besoin d'être purifié de plus en plus (9). »
Voilà les purifications passives dont a parlé plus longuement saint Jean de la Croix.
Il s'agit ici de voir ce qui est requis pour atteindre le sommet du développement normal de la charité. Lorsque nous disons sommet n'oublions pas le mot normal; et inversement, lorsque nous disons normal, n'oublions pas le mot sommet; assez souvent on appelle normal ce à quoi les chrétiens arrivent généralement de fait, sans se demander assez ce à quoi ils devraient arriver de droit s'ils étaient pleinement fidèles et généreux. De ce que la généralité des âmes chrétiennes n'arrivent pas de fait ici- bas à vivre dans une union presque continuelle avec Dieu, il ne faudrait pas déclarer que cette union est au-dessus du sommet du développement normal de la charité.
Ne confondons pas ce qui doit être ou devrait être avec ce qui est de fait; autrement on arriverait à dire : la véritable honnêteté n'est pas possible ici-bas, car, de fait, la généralité ou la majorité des hommes poursuit un bien utile ou délectable, comme l'argent et les satisfactions terrestres, plutôt que le bien honnête, objet de la vertu.
Dans une société qui décline et rèvient au paganisme, plusieurs prennent pour règle de conduite, non pas le devoir, le bien obligatoire, qui demanderait trop d'efforts dans un pareil milieu où tout porte à descendre, mais le moindre mal; ils suivent le courant selon la loi du moindre effort. Non seulement ils tolèrent ce moindre mal, mais ils le font, et fréquemment, ils l'appuient de leurs recommandations pour garder leur situation. Ils ajoutent : c'est pour éviter un mal plus grand que d'autres feraient à ma place si, cessant de plaire, je perdais ma situation ou mon mandat. Et ce disant, au lieu d'aider les autres à remonter ils les aident à descendre, en tâchant seulement de ralentir la chute. Que d'hommes politiques en sont là! Or il y a quelque chose de semblable au point de vue spirituel.
Nous cherchons ici ce que doit être ou devrait être le plein développement normal de la charité, et non pas le niveau auquel cette vertu arrive généralement de fait chez les bons chrétiens.
Pour cela il faut se rappeler que la loi foncière du développement normal de la charité est toute différente de celle de notre nature déchue. Tandis que notre nature, en tant qu'elle reste blessée, même après le baptême, nous incline à faiblir et à descendre, la grâce, qui nous régénère progressivement, nous porte toujours à monter et doit finalement « jaillir en vie éternelle », selon la la parole de Jésus.
En attendant, il y a dans notre vie un clair obscur parfois très frappant, celui dont parle souvent saint Paul lorspi'il oppose la chair à l'esprit, la lumière de Dieu aux ombres de la mort qui voudraient rions reprendre : « Marchez selon l'esprit, et vous n'accomplirez pas les convoitises de la chair... Car la chair (qui désigrie ici.la nature blessée) a des désirs contraires à ceux de l'esprit, et l'esprit en a de contraires à ceux de la chair; ils sont opposés l'un à l'autre » (Galat., V, 16). L'esprit désigne ici l'esprit de Phonime nouveau éclairé et. fortifié par l'Esprit-Saint (Rom., vu', 4); or, même dans les baptisés, la convoitise demeure et bien des tendances à la sensualité, à la vanité et à l'orgueil. L'amour de Dieu, qui est en nous, n'est pas encore victorieux de tout égoïsme, de tout amour-propre; bien loin de là.
Et alors iine purification profonde est nécessaire; non seulement celle que nous devons nous imposer à nous-même et qui s'appelle mortification, mais celle que Dieu nous impose, lorsque, selon l'expression de Notre-Seigneur, il vient émonder, tailler les rameaux de la vigne, pour qu'ils portent beaucoup plus de fruits.
C'est ce'qu'a admirablement montré saint Jean de la Croix. Il a écrit dès le début de ses oeuvres, au commencement du Prologue de La Montée du Carmel : « Pour atteindre la lumière divine et l'union parfaite de l'Amour de Dieu, je parle de ce qui peut se réaliser ici-bas, l'âme doit traverser la Nuit obscure... Pour l'ordinaire, quand les âmes élues s'efforcent d'atteindre cet étal de perfection, elles rencontrent des ténèbres telles, endurent des souffrances physiques et morales si dures que la science humaine ne peut rien pour les pénétrer... Les impressions n'en sont connues que de ceux qui les ont éprouvées. » Le sarment que Dieu taille ou émonde est un sarment non seulement vivant, mais conscient, et pour savoir ce qu'est cette taille, semblable à celle des arbres, il faut l'avoir éprouvée. Chacun doit porter sa croix et ne sait bien ce qu'est la croix qu'après l'avoir portée avec amour.
Ce n'est certes pas sans peine qu'on arrive à vaincre complètement l'égoïsme, la sensualité, la paresse, l'impatience, la jalousie, l'envie, l'injustice dans le jugement, l'amonr-propre, les sottes prétentions, et aussi la recherche de soi dans la piété, le désir immodéré des consolations, l'orgueil intellectuel et spirituel, tout ce qui s'oppose à l'esprit de foi et à la confiance en Dieu, pour parvenir à aimer le Seigneur parfaitement, « de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses forces, de tout son esprit (10) », et son prochain, y compris ses ennemis, « comme soi-même » (11). Il faut aussi beaucoup de fermeté, de patience, de longanimité, pour persévérer dans la charité, quoi qu'il arrive, lorsque se vérifie la parole de l'Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus auront à souffrir la persécution (12). » Il ne faut donc pas s'étonner que saint Jean de la Croix, décrivant le chemin qui conduit plus sûrement et plus rapidement à la pleine perfection de la vie chrétienne, dise qu'on ne saurait y parvenir sans passer par la purificalion passive des sens, qui marque, selon lui, l'entrée dans la voie illuminative, et par la purification passive de l'esprit, qui est au seuil de la voie unitive, à condition d'entendre celle-ci non pas d'une façon amoindrie, mais selon son plein développement normal, dans les serviteurs de Dieu oue l'Église propose comme des modèles.
Saint Jean de la Croix, pour montrer que la purification active que nous nous imposons à nous-mêmes ne suffit pas, écrit en effet : « Malgré toute sa générosité,l'âme ne peut arriver à se purifier complètement; elle ne peut se rendre apte le moins du monde à l'union divine dans la perfection de l'amour. Il faut que Dieu y mette la main Lui-même et purifie l'âme dans ce feu obscur pour elle, selon le mode et la manière que nous expliquerons ci-après (13). » C'est là ce qui montre bien la nécessité de la croix, affirmée par l'Évangile et par toute la spiritualité chrétienne. Nous employons ici, et dans tout cet ouvrage, des termes volontairement sobres, mais très traditionnels, pour éviter toute exagération.
« Les âmes, dit le même maître, commencent à entrer dans cette nuit obscure (passive) quand Dieu même les dégage peu à peu de l'étal des commençants, celui où l'on médite dans la voie spirituelle, et les introduit dans l'état des progressants, qui est celui des contemplatifs. Il faut qu'ils passent par cette voie pour -devenir parfaits, ce qui veut dire pour atteindre la divine union de l'âme avec Dieu (14). »
Et tout d'abord on est sevré des consolations sensibles, utiles un moment, mais qui deviennent un obstacle lorsqu'on les recherche pour elles-mêmes. D'où la nécessité de la purification passive des sens, qui met l'âme dans l'aridité sensible et la porte à une vie spirituelle beaucoup plus dégagée des sens, de l'imagination et du raisonnement. Par les dons du Saint-Esprit, on reçoit ici une connaissance intuitive qui, malgré une obscurité très pénible, nous initie profondément aux choses de Dieu. Elle nous les fait pénétrer parfois en un instant plus que ne ferait la méditation pendant des mois et des années. Pour résister aux tentations contre la chasteté ou la patience, qui se présentent assez souvent dans cette nuit des sens, il faut parfois des actes héroïques de chasteté et dé patience, mais qui sont extrêmement fructueux.
Il y a dans cette nuit des sens un clairobscur très saisissant. La sensibilité est jetée dans l'obscurité et la 'sécheresse par la disparition des grâces sensibles, auxquelles on s'arrêtait avec une complaisance égoïste. Mais les facultés supérieures commencent, au milieu de cette obscurité, à être éclairées par la lumière de vie, qui dépasse la méditation raisonnée et qui porte à an regard aimant et prolongé vers Dieu pendant l'oraison.
Après avoir traité de cette purification, saint Jean de la Croix remarque : « L'âme est donc sortie, elle a commencé à pénétrer dans la voie de l'esprit que suivent les progressants et les avancés, et qu'on nomme voie illuminalive ou voie de contemplation infuse (15). » Ce texte est des plus importants dans toute l'oeuvre de saint Jean de la Croix. Nous aurons l'occasion de le retrouver et d'en voir de mieux en mieux le sens et la portée.
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Mais, même après cela, pour délivrer l'âme des défauts des progressants de l'orgueil subtil
qui subsiste en eux, il faudra une autre purification passive, celle de l'esprit (2) |
Celle-ci se trouve-chez des âmes beaucoup plus avancées qui veulent ardemment le bien, mais qui veulent trop que le bien soit fait par elles ou à leur manière. Elles doivent être purifiées de toute attache humaine à leur jugement, à leur manière trop personnelle de voir, de vouloir, d'agir, de toute attache humaine aux oeuvres auxquelles elles se dévouent. Cette purification, si elle est bien supportée, au milieu de tentations contre les trois vertus théologales, décuple leur foi, leur confiance en Dieu et leur amour de Dieu et du prochain.
Cette épreuve purificatrice se présente sous des formes assez variées dans, la vie purement contemplative et dans celle vouée à l'apostolat. Elle diffère aussi suivant qu'elle a pour but de conduire dès ici-bas à une haute perfection ou qu'elle arrive seulement à la fin de la vie pour aider les âmes à faire, en partie du moins, leur purgatoire avant la mort, en méritant, en grandissant dans l'amour, au lieu de le faire après la mort, sans mériter.
- Le dogme du purgatoire confirme ainsi la nécessité de ces purifications passives des sens et de l'esprit (17).
Il y a là un clair-obscur supérieur à celui de la nuit des sens. L'âme semble dépouillée des lumières et de la facilité à prier et à agir où elle se complaisait trop par un reste d'amour-propre et d'orgueil. Mais une clarté 'supérieure apparaît dans cette nuit de l'esprit; an milieu de tentations contre la foi et l'espérance, apparaissent peu à peu dans tout leur relief les motifs formels des trois vertus théologales. Ce sont comme trois étoiles de première grandeur : la vérité première révélatrice, la miséricorde auxiliatrice et la souveraine bonté de Dieu. L'âme parvient à aimer Dieu très purement de tout son esprit; elle devient une adoratrice en esprit et en vérité.
Nous y reviendrons longuement plus loin (18). Mais ce que nous venons de dire était nécessaire pour ne pas diminuer l'élévation du plein développement normal de la vie chrétienne. Ce sommet, accessible ici-bas, est, nous l'avons vu, celui que décrivait Notre-Seigneur lui-même, au début de son ministère, dans les huit béatitudes évangéliques rapportées dans le Sermon sur la montagne. Or ces béatitudes, surtout les dernières, dépassent l'ordre de la simple ascèse, elles sont vraiment d'ordre mystique, comme les purifications passives dont nous venons de parler (19).
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Pleine perfection chrétienne et contemplation |
Cette affirmation de saint Jean de la Croix que la pleine perfection de la vie chrétienne requiert les purifications passives des sens et de l'esprit est pleine dé conséquences.
Il suit de là que la contemplation infuse des mystères de la foi est dans la voie normale de la sainteté, car, comme le montre saint Jean de la Croix (20), elle commence avec la purification passive des sens, dans l'aridité de la sensibilité. On dit communément que les racines de la science sont amères et que les fruits en sont doux. Il faut en dire autant des racines et des fruits de la contemplation infuse, et ce serait une grosse erreur de confondre celle-ci avec les consolations, qui ne l'accompagnent point toujours.
Personne ne soutient plus aujourd'hui que la contemplation infuse des mystères de la foi est une grâce gratisdata, comme la prophétie et le don des langues. Au jugement de tous, elle se rattache à l'ordre de la grâce sanctifiante ou « grâce des vertus et des dons » et procède de la foi éclairée par les dons d'intelligence et de sagesse, de la foi pénétrante et savoureuse.
Enfin si l'on ne peut mériter de condigno la grâce actuelle efficace de la contemplation infuse, il ne suit pas de là qu'elle ne soit pas dans la voie normale de la sainteté. Le juste ne peut pas mériter non plus la grâce de la persévérance finale (ou l'état de grâce au moment: de la mort, car cet état est le principe même du mérite), et pourtant la grâce de la persévérance finale est nécessaire à l'obtention de la vie éternelle. De même nous ne pouvons mériter la grâce efficace qui préserve du péché mortel et nous conserve en état de grâce (21). Mais ces dons,que le juste ne peut pas mériter, il peut les obtenir par la prière humble, confiante et persévérante. Et il est dit : « Optavi et datas est rnihi sensus et venit in me spirites sapientiae : j'ai prié, et l'esprit de sagesse est venu en moi » (Sag., vu, 7).
On voit déjà par là que la contemplation infuse des mystères de la foi est moralement nécessaire à la pleine perfection chrétienne. Comme, selon le Concile du Vatican (Denzinger, 1786), la révélation de l'ensemble des vérités naturelles de la religion est moralement nécessaire pour que toutes ces vérités « puissent être connues par tous facilement, avec une ferme certitude et sans mélange d'erreur », de même sans la contemplation infuse, qui procède de la foi éclairée par les dons, bien peu de chrétiens arriveraient à la perfection, et encore celle à laquelle ils arriveraient serait une perfection amoindrie, et non pas la pleine perfection chrétienne dont Jésus â parlé dans le Sermon sur la montagne en prêchant les béatitudes. Celles-ci, en effet, comme le disent saint Augustin et saint Thomas , sont les actes les plus élevés des vertus chrétiennes perfectionnées par les dons (22). L'enseignement de saint Jean de la Croix rapporté plus haut est ainsi pleinement conforme à ce qui est dit des béatitudes dans l'Évangile, et à la façon dont l'ont entendu saint Augustin et saint Thomas .
L'auteur de l'Imitation dit aussi, I. III, ch. xxxi : «Pourquoi trouve-t-on peu de contemplatifs? Parce que peu savent se séparer entièrement des créatures périssables. » Il y a ici aussi, comme le dit sainte Thérèse, «beaucoup d'appelés, peu d'élus » (cf. Ves Demeures, ch. 1). Ne confondons pas du reste la question- : « La contemplation est elle dans la voie normale de la sainteté P » avec cette autre : « Toutes les âmes justes, dans n'importe quel milieu, avec n'importe quelle formation et direction, peuvent-elles y parvenir de fait? »
De même, il ne faut pas confondre la question : la grâce habituelle est-elle de soi le germe de la vie éternelle? » avec cette autre : « Tous les baptisés, au moins la plupart d'entre eux, sont-ils sauvés ? », ou encore avec celle-ci : « La majorité de ceux qui ont persévéré quelques années est-elle sauvée? »
Même si les âmes intérieures ont la bonne volonté, elles peuvent ne pas avoir toute la générosité voulue pour arriver à la pleine perfection. Ces derniers mots désignent non seulement l'essence, mais l'intégrité de la perfection. Pour y arriver, une bonne formation et une bonne direction sont très utiles, quoique Dieu y supplée pour des âmes très généreuses.
N'oublions pas non plus que l'appel à l'intimité avec Dieu, comme l'appel à la vie chrétienne, peut être, soit général et éloigné, soit individuel et prochain. Ce dernier, à son tour, peut être soit suffisant, soit efficace, et efficace soit par ràpport aux degrés inférieurs ou aux degrés plus élevés de l'union à Dieu.
Enfin, dans les ouvrages d'auteurs comme sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, il faut bien distinguer, comme d'habitude, ce qui est principe général ou au moins conclusion principale de ce qui est seulement réponse à une difficulté accidentelle. Autrement on confondrait ce qui doit être avec ce qui est de fait la perfection idéale et ce qui en est encore loin.
Il ne faut pas diminuer l'élévation du but à atteindre, il faut le considérer tel qu'il est exposé par Notre-Seigneur lorsqu'il prêchait les béatitudes. Quant aux moyens, la prudence doit les proposer avec la modération qui considère les diverses conditions où se trouvent les.âmes, suivant qu'elles sont parmi les commençants ou les avancés.
Ainsi est sauvegardée l'élévation du but à atteindre non moins que le réalisme d'une direction véritablement pratique. Il importe de ne jamais perdre de vue la grandeur de la fin à poursuivre.
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(1) On trouve ici, comme à propos de la question précédente, deux déviations. Les quiétistes ont gravement diminué l'importance des vertus qui sont distinctes de la charité. Le quiétisme proprement dit supprimait la mortification (qui est l'exercice des vertus de pénitence, de tempérance, de patience) et l'exercice des vertus relatives au prochain, et il tombait dans un faux mysticisme, disant qu'il faut rester dans la foi obscure et le pur amour, sans rendre grâces à Dieu, sans lui adresser des prières de demande, ni gagner des indulgences, sans résister positivement aux tentations. Cf. Denzinger, n°' 1232-1238, 1241, 1255 ss., 1257-1275, 1327.
Par contre, il est des auteurs qui ont insisté sur l'exercice de la vertu de pénitence, sur les actes intérieurs et extérieurs du culte et ceux de la charité fraternelle au point de ne pas assez reconnaître pratiquement la supériorité de l'amour de Dieu. On arriverait ainsi soit à un ascétisme presque antimystique, soit à une vie d'apostolat trop extérieure; il ne faut pas oublier que la vie intérieure est l'âme de l'apostolat,
( 2) Cf. PASSERINI, O. P., De statibus hominum, in II' II", q. i84, a. I, n' 8 :« Perfectio actualis consistit essentialiter non in solo actu caritatis, sed etiam in actibus aliarum virtutum, r caritate imperatis, prout sunt de prcepto. »
Ibidem, n° io : « Perfectio actualis consistit specialiter et principaliter in sole caritate, prout caritas perficit simpliciter, alise virtutes secundum quid... lino perfectio actualis fourmiller in sole caritate est, quae est vin.ulum perfectionis... Aliae tamen virtutes ad essentiam perfectionis pertinent, sicut materia ad essentiam compositi naturalis. » Ibidem, p. a3, n° 20 sa.: « Actus aliarum virtutum, ut sunt de consilio, sunt accidentia perfectionis. »
Par cette distinction entre ce qui est de précepte et ce qui est de conseil dans les vertus inférieures à la charité, Passerini apporte une précision qu'avait oubliée Cajetan (in II' Il", q. 184, a. 1), et donne bien la pensée de saint Thomas. Cajetan disait : « Corrigendi videntur codices. »
(3) Cf. S. THOMAS, IP q /84, a.3 : « Perfectio essentialiter consistit in praeceptis.; secundario autem et instrumentante,' (au début de l'article : accidentaliter) perfectio consistit in consiliis. »
(4) Cf. I Cor., va, 3i : « Qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur. » Cf. le Comm. de S. Thomas sur cette Épître.
(5) S. THOMAS, II' Il", q. r84, a. 3 : « Consilia ondinantur ad removende impedimenta accus caritatis, quae tamen caritati non contrariantur sicut est matrimonium, occupatio negotiorum saecularium et alfa hujus modi. »
(6) Cf. Saint Thomas, I' II", q. 68, a , 5.
(7) On s'étonne, dès lors, que Suarez, De statu per fectionis, 1. I, ch. iv, n° i1, /a, ao, ait soutenu que c'est accidentellement qu'un haut degré de charité convient aux parfaits et qu'il peut arriver qu'un homme plus saint qu'un autre, par l'intensité de sa charité, soit moins parfait que cet autre. Normalement, il n'en est pas ainsi, mais celui qui est plus saint peut avoir accidentellement des difficultés de tempérament ou extérieures que l'autre n'a pas. Et puis il s'agit ici de la perfection selon le jugement de Dieu, non selon le jugement des hommes qui parfois appellent humble celui qui est pusillanime et orgueilleux celui qui est magnanime ou inversement.
(8 Le monde est plein de, croix perdues ou stériles, comme le fut celle du mauvais larron. Or le Moyen de rendre ces croix fécondes eût été de les porter avec patience et avec amour en union avec Notre-Seigneur, selon la parole de saint Paul , que nous citons ici : ad socielalem passionum illius.
(9) Cf. SAINT THOMAS , in Joannem, xv, i : « El omnem qui Tell fructum, purgabil eum, ut fructum plus afferat. Ad litteram enim in vite naturalicontingit quod palmes multos surculos habens, minus ft uctificat propter humoris diffusionem ad mines; et ideo cultores, ut magis fructificet, purgent eum a superlluis surculis. lta est in homine. Nam homo bene dispositus et Deo conjunctus, si suum affectum ad diversa inclinet, virtus ejus minoratur, et magis inefficax fit ad ,bene operandum. Et iode est quod Deus, ut bene .fructificet, fréquenter praescindit hujusmodi impedimenta et purgat, irn mittens tribulationes et tentationes, quibus fortior flat ad operandum; et ideo dicit : Purgabit eum, etiamsi purus existat, quia nullus est adeo purus in hac vita, ut non sit mugis magisquedus. »
(10-) Luc, a, 27.
(11) Notre-Seigneur nous dit même : « Aimez-vous les uns les aulres (même vos ennemis) comme je vous ai aimés » (Jean, xv, 12). Lorsque quelqu'un le fait véritablement, alors qu'il aurait l'occasion de sl venger de son ennemi, si l'on venait demander : « Est ce là de l'ascétique ou de la mystique? », la question paraîtrait ridicule et d'un insupportable pédantisme qui veut à tout prix classer sous telle ou. telle catégorie ce qui est l'élan même de la vie vers Dieu.
(12) 11 Tim., III, 12.
(13) Nuil obscure, 1.1, ch. ill.
(14) Ibid., 1.1
(15) Nuit obscure, 1, I, ch. xiv « Via iluminàtiva o de contemplacion infusa. » En certaines éditions ce chapitre est numéroté ch. int.
(16) Cf. Nuit obscure, 1.11, ch. i et st : Dans ce chapitre it, il est dit, à propos des imperfections des avancés, qu'elles sont d'autant plus incurables que ces avancés les prennent pour des perfections spirituelles... Donc celui qui veut faire des progrès doit nécessairement passer par La purification de la Nuit spirituelle. Là seulement l'âme peut trouver le moyen propre par lequel elle s'unit à Dieu ». Item, Nuit obscure, 1.11, ch. xvnr : sur les fluctuations, les hauts et les bas, avant que l'âme arrive « à l'état de paix définitif, à l'état de perfection, qui consiste dans le parfait amour de Dieu et le mépris de soi ».
(17) Cf. Nuit obscure, 1.1i, ch. xx : où il est parlé des « âmes qui doivent à leur purification parfaite par l'amour de ne point passer par le purgatoire ». Pour saint Jean de la Croix, la pleine perfection accessible ici-bas ne se trouve que dans l'union transformante. Cf. Cantique Spirituel, 111' partie, str. 22 fin : « Alors, en effet, l'âme n'est plus inquiétée par le démon, ni par le monde, ni par la chair, ni par les appétits, elle peut dire les paroles du Cantique, Ir, i i : Voici que l'hiver est fini, la pluie a cessé, les fleurs apparaissent sur notre terre. » L'âme trouve alors une sainte joie dans la souffrance en union avec Notre-Seigneur (cf. ibid., str. 24), toutes les vertus sont arrivées à leur parfait développement (Ibid., str. 24), et 'aussi les dons du Saint-Esprit (cf. Ibid., str. 26 et Montée du Carmel, -1. ch. 1). ,
(18) Au début de la Ill' et de la IV' partie de cet ouvrage.
(19) Le caractère passif de ces purifications, nous le verrons de mieux en mieux dans la suite, est d'un ordre supérieur à la simple ascèse ou exercice des vertus selon notre propre activité. Nous avons traité plus longuement ailleurs cette question. Cf. Perfection chrétienne et contemplation, t. I, p. 176-214, et l'Amour de Dieu et la Croix de Jésus, t. pp. 458-657.
(20) Nuit obscure, 1. I, ch. ix : Les trois signes de la purification passive des sens.
(21) Nous avons traité ce point plus longuement dans Perfection chrétienne et contemplation, t. II, p. 512, sqq
( 22 ) Ii n'y a g.uère de thomistes qui voudraient nier cette proposition « Plena actuatio normalis doni sapientiae haberi nequit sine contemplatione infusa, quae proprie dicitur infusa prout non potest esse sise speciali inspiratione Spiritus Sancti.
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