+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de  Mgr Pierre André Fournier  et ami de ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?t

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Titre de la série :
Les Trois äges de la vie Intérieure
Titre de la page:

Tome I
Partie -1- chapitre VIII
La perfection chrétienne.
Sa vraie nature

Nom de l'auteur:
P. Garrigou-Lagrange.o.p.
Partie -1- chapitre VIII
La perfection chrétienne.
Sa vraie nature
— I. Conceptions erronées ou incomplètes.
— II. La perfection selon l'Évangile expliqué par saint Paul.
— III. Précisions théologiques sur la nature de la perfection : l'amour de Dieu est, ici-bas, plus parfait que la connaissance de, Dieu; pourquoi ne peut-il pas avoir la continuité qu'il aura au ciel?
La perfection chrétienne
Sa vraie nature

Nous avons parlé jusqu'ici des sources de la vie intérieure, c'est-à-dire de la grâce sanctifiante, des vertus infuses, des sept dons, de la Sainte Trinité qui habite en nous, de l'influence du Christ rédempteur et de Marie médiatrice sur nos âmes pour nous faire grandir dans l'amour de Dieu. Il faut maintenant considérer quelle est la fin de la vie intérieure, non pas lafin ultime, dont nous avons parlé en disant que la vie intérieure est en un sens la vie éternelle commencée (1), mais le but qui se peut atteindre sur la terre, en d'autres termes la perfection chrétienne réalisable ici-bas.

Nous verrons d'abord les conceptions erronées ou incomplètes de la perfection qui ont été proposées, puis la vraie nature de la perfection chrétienne. Nous la considérerons aussi telle qu'elle est accessible ici-bas en la comparant avec celle du ciel, et nous verrons si c'est pour tous un devoir ou seulement un conseil de tendre à la perfection. Enfin, nous parlerons des divers âges de la vie spirituelle, dont il faudra traiter ensuite séparément, et nous nous demanderons si la pleine perfection de la vie chrétienne ici-bas est seulement d'ordre ascétique ou bien d'ordre mystique.

LES CONCEPTIONS ERRONÉES OU INCOMPLÈTES
DE LA PERFECTION

Pour se faire une juste idée de la perfection chrétienne que nous fait connaître l'Évangile et pour voir son élévation, il n'est pas inutile de rappeler d'abord deux autres conceptions que les hommes se sont faites de la perfection humaine, suivant qu'ils ont donné plus ou moins d'importance à telle ou telle forme de leur activité.

On peut distinguer trois conceptions principales de la perfection humaine qui tendent toujours à reparaître. Dans l'antiquité, les barbares la faisaient surtout consister dans la force. La plupart des philosophes grecs la voyaient principalement dans la sagesse. L'Évangile nous dit qu'elle est spécialement dans la charité ou dans l'amour de Dieu et du prochain én Dieu.

Ces trois mots : forcé, sagesse et charité, expriment ce qui domine en ces trois conceptions différentes de la vie. Rappelons brièvement les deux premières en notant les formes qu'elles prennent parfois parmi nous ; nous verrons mieux.ainsi l'élévation de la, troisième, d'autant que les deux premières contiennent quelque chose de vraiqui, sous l'influence de la charité, petit prendre une grande valeur.

C'est dans la force, le courage, la bravoure, que les héros des peuples barbares faisaient surtout consister la perfection de l'homme,•comme nous le: rappellent leurs légendes, particulièrement celles des Niebelungen. L'orgueil national des peuples tendrait parfois à les ramener à cet idéal. On y exalte la vertu de force qui a pour objet les choses difficiles (ardua), qui demandent une grande énergie et dans lesquelles la vie de l'homme est exposée, çomme dans les combats. Il y a en cela une part de vérité, d'autant que, dans les circonstances, moins tragiques. mais pénibles, et assez fréquentes, il faut la patience, la constance, la longanimité, et, comme le note saint Thomas après Aristote (2), il est plus difficile encore de tenir ainsi, de supporter longtemps, de rester ferIne au milieu des difficultés et des coups, que d'attaquer dans un moment d'enthousiasme.

Faire consister surtout la perfection humaine dans la force, c'est une conception de guerrier, de soldat, d'explorateur ou d'aviateur, et il s'y mêle souvent pas mal d'orgueil et quelquefois d'injustice, et cette idée ne suffit certes pas à mettre l'homme à sa vraie place à l'égard de Dieu et du prochain.

Cette conception, certaines âmes ardentes la transposent, en la purifiant, dans l'ordre surnaturel et conçoivent surtout le chrétien comme Le soldat du Christ, qui doit, dit saint Paul (Ephés., vi, 10), « prendre l'armure de Dieu pour pouvoir résister aux mauvais jours et demeurer ferme, persévérer, rester debout..., revêtu de la cuirasse de la justice..., en tenant en main le bouclier de la foi, contre les traits enflammés du malin ».-De ce point de vue, on conçoit aisément toute la grandeur du martyre. Mais sa vraie grandeur vient-elle surtout de ce qu'il est un acte de force? Ne vient-elle pas plutôt, comme le dit saint Thomas (3), de ce que ,le martyre est le signe incontestable et éclatant d'une grande charité? Les trois siècles de perséctition de l'Église naissante ont été certes des siècles de courage, de force héroïque, mais plus encore des siècles d'amour de Dieu. N'est-ce pas ce qui distingue les martyrs chrétiens des héros du paganisme?

D'un point de vue un peu semblable à celui dont nous venons de parler, quelques personnes paraissent mettre la perfection surtout dans l'austérité, les jeûnes, les veilles, les choses difficiles. Cela peut s'entendre en un bon sens dans un ordre religieux particulièrement voué à la prière et à l'immolation, ou à la réparation, qui est ùn signe manifeste d'un ardent amour de Dieu, d'un véritable zèle. Mais il faut faire attention à ne pas donner à l'austérité une valeur en soi, comme si elle était, non pas un moyen d'avancement et de réparation, mais une fin. Alors, la vie religieuse la plus parfaite serait la plus austère, la plus difficile, et non pas celle qui aurait la fin la meilleure et les moyens les mieux adaptés à cette fin (4). L'objet propre de la vertu est-ce surtout le difficile (arduum)? N'est-ce pas plutôt le bien (bonum honeslum)?

Tôut acte difficile n'est pas moralement bon ; c'est parfois un tour de force téméraire. Et si le bien est souvent difficile, il ne l'est pas toujours; il y a des actes d'amour de Dieu et du prochain accomplis sans difficulté, avec un grand élan surnaturel, et qui soht manifestement très méritoires, puisqu'ils procèdent d'une grande charité.

La force serait-elle la plus hatute vertu ? On peut dire qu'elle est la vertu la plus nécessaire au soldat comme tel, que la bravoure est la perfection du soldat, mais est-elle la perfection de l'homme comme homme, et du Ghtétien comme chrétien ?

La théologie répond.: La force et la patience sont des vertus nécessaires à la perfection, indispensables ; mais, au-dessus d'elles, il y a la justice à l'égard d'autrui ; il y a la prudence, qui dirige toutes les vertus morales; il, y a surtout les vertus théologales, qui ont Dieu pour objet immédiat, la foi, l'espérance, la. charité. C'est pourquoi le martyre, qui est un acte de la vertu de force, tire surtout sa grandeur de ce fait qu'il est le signe d'un grand amour de Dieu.

On ne saurait donc admettre que la perfection de l'homme et du chrétien consiste principalement dans la force, ou dans la patience, si nécessaires que, soient ces vertus. La force n'est évidemment pas la perfection de notre intelligence à l'égard de la vérité suprême, ni celle de notre volonté à l'égard du souverain Bien : c'est seulement une vertu qui réprime la peur au milieu des difficultés et des dangers pour rester dans la ligne de la droite raison.

Si la perfection n'est pas spécialement dans la force, serait-elle surtout dans la sagesse? La plupart des philosophes grecs l'ont pensé. Ils ont dit : L'homme se distingue des êtres inférieurs par son intelligence, et donc la perfection de l'homme comme tel est surtout celle de son intelligence, c'est-à-dire la sagesse ou connaissance éminente de toutes choses par leur cause suprême et leur fin dernière. La perfection se trouverait ainsi dans la connaissance ou contemplation du Souverain Bien, et dans l'amour qui dérive de cette connaissance.

Plusieurs, comme Platon, ont même pensé qu'il suffit de connaître le Souverain Bien pour l'aimer efficacement par-dessus tout, et que la vertu est une science.

C'était ne pas assez tenir compte, comme. le remarque Aristote (5), du libre arbitre, qui peut dévier malgré la connaissance du devoir à accomplir. Aristote mettait encore pourtant lui-même la perfection de l'homme dans la sagesse accompagnée des vertus qui lui sont subordonnées, prudence, justice, force et tempérance.

Certes, la sagesse est indispensable à la perfection et à la conduite de la vie, comme la prudence qu'elle domine. Mais il n'est pas vrai que la connaissance spéculative de Dieu, Sciuverain Bien, soit nécessairement suivie de l'amour de Dieu. Un philosophe d'une puissante intelligence, tout en ayant une assez juste idée de Dieu, Cause première de l'univers et fin dernière, peut ne pas être un homme de bien, un homme de bonne volonté. Il peut être même parfois un fort méchant homme. Le vrai est le bien de l'intelligence, mais il n'est pas le bien de tout l'homme, ni tout le bien de l'homme 6).

La science peut exister sans l'amour de Dieu et du prochain, et alors, comme le dit saint Paul, elle produit l'enflure de l'orgueil en nous faisant vivre pour nous- mêmes et non pas pour Dieu. La perfection du professeur

ou du docteur, comme tel,, n'est pas là perfection de ml'homme comme homme, ni du chrétien Comme chrétien ; un bon professeur qui enseigne cohvenablement les humanités ou les éléments de la philàsophie n'est pas toujours un homme de bien.

Ne confondons pas la perfectiowde Plidelligence spéculative avec celle de l'homme tout entier. Celle-ci requiert la RECTIFICATION PROFONDE DE LA VOLONTÉ A L'ÉGARD DE NOTRE FIN. DERNIÈRE. La volonté est, la faculté qui doit se porter vers le bien de tout le sujet, de l'homme tout entier, et non pas seulement vers le bien de l'intelligence (7). Aristote l'avait noté (8), mais il était plus facile de le penser que de le vivre.

Enfin, ici-bas, l'amour de Dieu n'est-il, pas supérieur à la connaissance de Dieu? Celle-ci attire en quelque sorte Dieu vers nous, en lui imposant d'une certaine manière les limites de nos idées bornées, tandis que l'amour de Dieu nous attire vers. Lui et nous fait aimer en Lui-même ce que nous ne pouvons connaître de façon précise, car nous sommes sûrs que sa vie intime, qui nous est cachée, est infiniment aimable (9).

La conception des philosophes grecs, qui fait consister la perfection dans la sagesse, se retrouve aujourd'hui mê­ée de beaucoup d'erreurs chez ceux qui mettent la culture intellectuelle au-dessus de tout, et aussi chez les théosophes, pour lesquels la perfection se trouve dans « une prise de conscience de notre identité avec Dieu » dans l'intuition de ce qu'il y a de divin en nous (10).

Loin de mettre la créature à son humble place au-des­sous du Créateur, la théosophie suppose le panthéisme; elle est la négation de l'ordre de la grâce et de tous les dogmes chrétiens, bien que souvent elle conserve 'les termes du christianisme en leur donnant un tout autre sens. Si l'on met le doigt dans cet engrenage, le bras et le corps, entier peuvent y être' pris. C'est une très perfide imitation et corruption de notre ascèse et de notre mystique. C'est une œuvre d'imagination où Dieu et le monde sont confondus, et où l'on trouve, comme dans un magasin de bric-à-brac, toutes sortes de vieux objets qui attirent la curiosité et qui détournent l'âme de la vérité divine et de la vie éternelle. Cela fait penser à l'ensorcellement de la niaiserie qui obscurcit.l'intelligence, comme il est dit au livre de la Sagesse, iv, 12 : « fascinalio enim nugaci­lalis obscural bona ».

Tout en se préservant de pareilles aberrations, quelques chrétiens, dedendance quiétiste, seraient portés à penser qu'on peut arriver rapidement à la perfection par la lecture assidue des grands mystiques, sans assez se soucier de pratiquer les vertus qu'ils recommandent et sans se souvenir assez que la vraie contemplation doit être toute pénétrée de charité surnaturelle el d'oubli de soi.

Nous verrons plus loin que la contemplation, qui est un acte de l'intelligence, n'est pas ce en quoi consiste spécialement la perfection. Celle-ci, nous allons le voir, est dans l'union à Dieu par la charité; mais la contemplation aimante de Dieu est pour ainsi dire un moyen conjoint à celle-lui; elle nous dispose immédiatement à l'union à Dieu. Le but vers lequel il faut tendre, ce n'est pas la contemplation, mais Dieu même à aimer par-dessus tout.

De tout ce que nous venons de dire, il résulte que, pour la perfection, il faut, certes, de la force, de la patience, de l'abnégation et aussi de la sagesse; il y faut même toutes les vertus théologales et morales, accompagnées des sept c' est du Saint-Esprit. S'ensuit-il que la perfection consiste dans l'ensemble des vertus ? Oui, en un sens, mais à condition que cet ensemble soit ordonné comme un organisme et que, parmi les vertus, il y en ait une qui domine toutes les autres, les inspire, les commande, les anime, les vivifie et fasse converger tous leurs efforts vers la fin suprême.

N'est-ce pas alors en cette vertu suprême que consiste spécialement la perfection, à laquelle toutes les autres vertus doivent concourir? Quelle est cette vertu suprême?

EN QUOI CONSISTE SPÉCIALEMENT LA PERFECTION SELON L'EV ANGILE EXPLIQUÉ PAR SAINT PAUL ?.

A la question que nous venons de poser, voyons ce que répond la révélation chrétienne.

Notre-Seigneur, dans l'Évangile, à plusieurs reprises et sous les formes les plus variées, nous rappelle incessamment que le précepte suprême qui domine tous les autres et tous les conseils est le précepte de l'amour déjà formulé dans l'Ancien Testament : Tu aimeras lé Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ion âme, de taules les forces, de tout ion esprit, el ton prochain comme loi- même (11). » Voilà qui est supérieur à l'idéal de force dominatrice des héros et aussi à l'idéal de sagesse spéculative des philosophes grecs. Il y a là une force d'un autre ordre et une sagesse à la fois beaucoup plus réaliste et beaucoup plus haute.

Saint Paul nous explique cette doctrine du Sauveur en écrivant aux Colossiens, III, 14 : « Comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, revêtez-vous d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité, de douceur, de patient.

Supportez-vous les uns les autres, vous pardonnant... comme le Seigneur vous a pardonné. Mais surtout revêtez-vous de la charité, qui est le lien de la perfection. Et que la paix du Christ, à laquelle vous avez été appelés de manière à former un seul corps, règne en vos coeurs; soyez reconnaissants. »

La charité est le lien de la perfection parce qu'elle est la plus haute des vertus qui unit notre âme à Dieu; elle doit durer éternellement et elle vivifie toutes les autres vertus en rendant méritoires leurs actes, qu'elle ordonne à la fin dernière, c'est-à-dire à son objet : Dieu aimé par­dessus tout.

Aussi saint Paul est tellement convaincu de cette supériorité de la charité sur toutes les autres vertus, sur les sept dons du Saint-Esprit et sur les grâces gratuitement données, comme la prophétie, qu'il écrit (I Cor., xuz, 1) : «.Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité je suis un airain qui résonne et une cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères et que je posséderais toute science, quand j'aurais même la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la elzarilé je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité tout cela ne me sert à rien. »

Les dons extra ordinaires (charismes) les plus excellents ne sont d'aucune utilité pour la vie éternelle sans la charité.

Pourquoi ? — Parce que si je n'ai pas la charité je n'accomplis pas le premier commandement de Dieu, je ne conforme pas ma volonté à la sienne, je suis détourné de Lùi, mon coeur est tourné en sens inverse du coeur de Dieu. Et donc, « si je n'ai pas la charité, je ne suis rien » personnellement dans l'ordre du salut, je ne mérite rien, alors même que je porterais les autres à se sauver par la prédication et par des miracles.

En ce sens, saint Augustin a dit : «A ma el Tac quod Aime et fais ce que tu voudras », et ce que tu feras te méritera la vie éternelle, pourvu que tu aimes en vérité ton Dieu plus que toi-même. Encore faut-il que nous ayons la vraie charité, car il n'y a rien de pire que la fausse, qui n'a de la véritable que le nom (12).

La vraie charité, à l'opposé de la fausse, implique toutes les vertus, qui lui s'ont sui:Jura:Cu:tuées et" qui, de ce -point de vue, apparaissent comme autant de modalités ou d'as­pects de l'amour de Dieu et du prochain. C'est pourquoi saint Paul dit au même endroit (I Cor., mn, 4) : « La charité est patiente, elle est bonne; la charité n'est pas envieuse, la charité ne se vante point, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle n'est point avide d'honneur, elle ne cherche point son propre intérêt, ellé ne s'irrite point, elle ne soupçonne pas le mal, elle ne se réjouit pas de l'injustice, elle se réjouit de la vérité, elle excuse tout, elle croit tout,'elle espère tout,,elle supporte tout. »

De fait, si, après avoir perdu la charité, nous la recouvrons par l'absolution, avec elle nous recevons toutes tes vertus morales infuses qui lui sont subordonnées : la prudence chrétienne, la justice, la force, la tempérance et les sept dons du Saint-Esprit.

A cela il faut ajouter, avec saint Paul (I Cor., mn, 8) :  charité ne périra jamais. Les prophéties prendront fin, les langues cesseront, la science aura son terme...
Maintenant nous voyons dans un miroir, d'une manière obscure, mais alors nous verrons face à face... Maintenant ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance, la charité; mais la plus grande des trois, c'est la charité. » La foi disparaîtra pour faire place à la vision, l'espérance pour faire place à la possession, mais la charité durera éternellement.

Par cette charité, enfin, nous devenons le temple du Saint-Esprit : « L'amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par l'Esprit-Saint, qui nous a été donné » (Rom4 v, 5). Enfin, plus nous aimons Dieu, plus nous 1e cet> naissons de cette connaissance quasi expérimentale, toute surnaturelle, qu'est la divine Sagesse. C'est ce qui fait dire à saint Paul aux Ephésiens, in, 17 : (i Soyez enracinés et fondés dans la charité, afin que vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur; el connaître l'amour du Christ, qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis de toute la pléni­tude de Dieu. »

Saint Paul parle ici, non pas seulement à des âmes privilégiées, mais à tous les fidèles. Après avoirionguement médité ces paroles devant Dieu, peut-on dire que la contemplation infuse des mystères de la foi n'est pas dans la voie normale de la sainteté. Il faut bien faire attention avant de formuler une proposition négative de ce genre, car il faut se rappeler que la réalité, surtout la réalit'é de la vie intérieure telle qu'elle est voulue par Dieu, est plus riche que toutes nos théories, Même les meilleures. Les systèmes philosophiques et théologiques sont souvent vrais en ce qu'ils affirment et faux en ce qu'ils nient. Pourquoi? Parce que la réalité, telle qu'elle est faite par Dieu, est beaucoup plus riche que toutes nos conceptions étroites et courtes par quelque endroit. « Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel que dans toute notre philosophie:» Le nier ce serait perdre le sens du mystère, qui s'identifie avee la contemplation. Le nier ce serait singulièrement appauvrir les paroles de saint Paul que nous venons de citer : « Soyez enracinés dans la charité, afin que vous puissiez comprendre avec tous les saints, c'est-à-dire avec tous les chrétiens qui arrivent à la perfection, quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur du mystère du Christ..., surtout de son amour, el que vous soyez remplis de toute la plénitude de. Dieu. » (Voir le

Commentaire de saint Thomas, in Epid. ad Ephes., Hi, 17.)

C'est la même doctrine que nous donne saint Jean, en particulier dans sa Iere Épître, iv, 16-21 «Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en bieu et Dieu en lui. Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère.» De même saint Pierre écrit dans sa Ière Épître V ; 8 « Surtout, ayez un ardent amour les uns pour les autres; car l'amour couvre une multitude de péchés. » Le Seigneur avait dit de Madeleine : « Beaucoup de péchés lui ont été remis parce qu'elle a beaucoup aimé. ».

D'après cette doctrine, la perfection. n'est pas spéciale­ment dans l'humilité, ni spécialement dans la pauvreté, ni dans les actes du culte ou de la vertu de religion, mais elle est spécialement dans l'amour de Dieu et du prochain, qui rend méritoires les actes de toutes les autres vertus. « La pauvreté, dit saint Thomas , n'est pas la perfection, mais un moyen, un instrument de perfection... Or le moyen ou l'instrument n'est pas recherché pour lui-même, mais pour la fin, et ce moyen est d'autant meilleur qu'il est, non pas plus grand, mais plus proportionné à la fin, comme le bon médecin est celui qui donne, non pas beaucoup de remèdes, mais de bons remèdes (14). »

Il faut en dire autant de l'humilité, qui nous incline devant Dieu pour que nous recevions docilement son in­fluence, qui doit nous élever à Lui (15).

La vertu de religion, qui rend à Dieu le culte qui lui est dû, est inférieure elle aussi aux vertus théologales; elle n'est méritoire que par la charité qui ranime (16). Et si on l'oubliait, on arriverait peut-être à être plus attentif au culte, à la liturgie qu'à Dieu lui-même, aux figures qu'à la réalité, à la manière dont on doit dire un Pater ou un Credo qu'au sens sublime de ces prières : le service de Dieu passerait avant l'amour de Dieu.

Il reste que, selon la révélation chrétienne, la charité est « le lien de la perfection ».

QUELQUES PRÉCISIONS THÉOLOGIQUES SUR LA NATURE DE LA PERFECTION

L'enseignement scripturaire que nous venons de rapporter prend une forme plus précise dans le corps doctrinal de la théologie. En s'appuyant sur l'Évangile, saint Thomas établit aisément que la perfection chrétienne consiste spécialement dans la charité.

« Tout être est parfait, dit-il (17), en tant qu'il atteint sa fin, qui est sa perfection dernière. Or, la fin dernière de la vie humaine est Dieu, et c'est la charité qui nous unit à lui, selon le mot de saint Jean : Celui qui reste dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui. C'est donc spécialement dans la charité que consiste la perfection de la vie chrétienne. »

La foi infuse et l'espérance infuse ne sauraient être manifestement ce en quoi consiste spécialement la perfection, car elles peuvent exister dans l'état de péché mortel, chez celui dont la volonté est détournée de Dieu, fin dernière. Elles restent en lui comme la racine de l'arbre qui a été coupé et qui peut revivre. Ce n'est pas, en effet, tout péché mortel qui fait perdre la foi et l'espérance, mais seulement un péché mortel directement contraire à ces vertus. Lorsque le pécheur qui est resté croyant et qui espère encore, recouvre la charité, celle-ci vient de nouveau vivifier la foi et l'espérance, et rendre leurs actes, non,seulernent salutaires, mais méritoires, en les ordonnante Dieu efficacement aimé par-dessus tout.

Saint Thomas ajoute plus loin : « La perfection se trouve principalement dans l'amour de Dieu, et secondairement dans l'amour du prochain, qui sont l'objet des préceptes principaux de la loi divine; elle n'est qu'accidentellement dans les moyens ou instruments de perfection qui nous sont indiqués par les conseils évangéliques (18). » Le grand signe de l'amour de Dieu, c'est précisément l'amour du prochain. Notre-Seigneur lui-même l'a dit, et l'on ne saurait trop insister sur ce point :« Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres; que; comme je vous ai aimés, vous vous aimiez aussi les uns les autres. C'est à cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de 'l'amour les uns pour les autres » (Jean, xnr, 34).

C'est le grand signe .du progrès de l'amour de Dieu en nos coeurs, si bien que saint. Jean ajoute : «-'Celui- qui dit être dans la lumière et qui hait son frère est encore dans les ténèbres » (I Joan., ti, 9). Nous savons que nous som­mes passés' de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères... Quiconque hait son frère est un meurtrier » (I Joan., ni, 14).

Nous parlerons plus loin des conseils de pauvreté, chasteté, obéissance; mais il est clair, dès maintenant, qu'ils sont: subordonnés à la charité, à l'amour de Dieu et du prochain en Dieu.

Nous voudrions insister ici sur deux points qui font voir la différence quia xiste entre la perfection chrétienne de la terre et celle du ciel.

Pourquoi la charité est-elle supérieure à la connaissance que nous avons ici-bas de Dieu?

A la doctrine traditionnelle, fondée sur l'Écriture, d'après laquelle la perfection consiste spécialement dans la charité, certains intellectuels font une objection. L'intelligence, disent-ils, n'est-elle pas la première faculté de l'homme, celle qui dirige les autres et qui premièrement. nous distingue de la bête? Ne faut-il pas, dès lôrs, con­clure que la perfection de l'homme se trouve spécialement dans la connaissance intellectuelle qu'il peut avoir de toutes choses, considérées dans leur principe et dans leur fin, et donc dans la connaissance de Dieu, règle suprême de la vie humaine? De ce point de vue, un Bossuet peut sembler l'emporter sur plusieurs serviteurs de Dieu canonisés, qui n'ont pas particulièrement excellé par l'intelligence, comme un saint frère convers ou un saint Benoît-Joseph Labre.

Nous avons déjà virtuellement écarté cette objection en remarquant plus haut que la connaissance spéculative et abstraite de Dieu peut exister sans être accompagnée de la rectification profonde de la volonté; elle peut existre chez un homme fort intelligent, mais sans coeur, qui ne saurait être appelé « un homme de bonne volonté » au sens de l'Évangile. Pour la même raison, la foi infuse peut rester dans une âme qui a perdu la charité et qui est détournée de Dieu. De plus, nous avons dit, avec saint Thomas, qu'ici-bas l'amour de Dieu est chose meilleure que la connaissance de Dieu (19). Pourquoi?

Il importe d'insister sur ce point. Saint Thomas reconnaît bien que l'intelligence est supérieure à la volonté qu'elle dirige; l'intelligence a, en effet, un objet plus simple, plus absolu, plus universel, l'être dans toute son universalité, et, par suite, tous les êtres; la volonté a un objet plus restreint, le bien, qui est une modalité de l'être, et, en chaque chose, la perfection qui la rend désirable. Il importe, de plus, de ne pas confondre le bien apparent avec le bien véritable, qui est reconnu et jugé par l'intelligence, proposé par elle à la volonté. Comme le bien suppose le vrai et l'être, la volonté suppose l'intelligence et est dirigée par elle. C'est donc bien par l'intelligence que l'homme diffère premièrement de la bête, c'est la première de ses facultés.

Saint Thomas admet aussi qu'au ciel notre béatitude sera essentiellement dans la vision béatifique, dans la vision intellectuelle et immédiate de l'essence divine, car c'est avant tout par celle vision immédiate, face à face, que nous prendrons possession de Dieu pour l'éternité ; nous plongerons le regard de notre intelligence dans les profondeurs de sa vie intime vue à découvert. Dieu se donnera ainsi immédiatement à nous, et nous nous donnerons à Lui ; nous le posséderons et il nous possédera, parce,que nous le connaîtrons comme il se connaît et comme il nous connaît. L'amour béatifique sera en nous une conséquence de cette vision immédiate de l'essence divine; il en sera même une conséquence nécessaire, car l'amour béatifique de Dieu ne sera plus libre, mais supraibre, au-dessus de la liberté : notre volonté sera invinciblement ravie par l'attrait de Dieu vu face à face, nous verrons si clairement sa bonté et sa, beauté infinies que nous ne pourrons pas ne pas l'aimer, nous ne pourrons même trouver aucun prétexte d'interrompre une minute cet acte d'amour supralibre, qui sera mesuré non plus par le temps, mais par l'éternité participée, par l'unique instant de l'immobile durée de Dieu, l'instant qui ne passe pas. Ait ciel, l'amour de Dieu et la joie de le posséder suivront nécessairement la vision béatifique, qui sera ainsi l'essence de notre béatitude (20). Tout cela est vrai.

Il est difficile d'affirmer plus que saint Thomas la supériorité de l'intelligence sur la volonté, en principe et dans la vie parfaite du ciel.

S'il en est ainsi, comment le saint Docteur peut-il maintenir que la perfection chrétienne ici-bas consiste spécialement dans la charité, qui est une vertu de la volonté, et non pas dans la sagesse ou la contemplation, qui appartiennent à l'intelligence ?

A cette question, il nous donne une réponse très profonde qu'il importe de méditer pour la vie spirituelle.

Il nous dit en substance (21) : Bien qu'une faculté soit, par sa nature même, supérieure à une autre, il se peut qu'un acte de la seconde soit supérieur à un acte de la première. Par exemple, la vue est supérieure à l'ouïe, il est moins pénible d'être sourd qu'aveugle ; cependant, bien que la vue soit supérieure à l'ouïe, l'audition d'une symphonie de Beethoven est plus recherchée que la vue d'un objet, ordinaire. De même, bien que l'intelligence soit par sa nature même (simpliciler) supérieure à la volonté qu'elle dirige, ici-bas l'amour de Dieu est plus parfait que la connaissance de. Dieu (melior est amor Dei purin Dei cognitio) (22). Et donc, c'est surtout dans l'amour de Dieu que se trouve la perfection. Et un saint, peu instruit des choses théologiques, mais qui a un très grand amour de Dieu, est certainement plus parfait qu'un grand théologien qui a une moindre charité.

Cette remarque, qui est élémentaire pour tout chré­tien, apparaît lorsqu'on y réfléchit sérieusement, comme une très haute et très précieuse vérité. On pourrait l'illustrer par quantité de paroles de l'Écriture et des grands auteurs spirituels, notamment de l'Imitalion de Jésus-Christ.

Et d'où vient cette supériorité de l'amour de Dieu sur la connaissance que nous avons de Lui ici-bas? « Elle vient, dit saint Thomas (23), de ce que l'action de notre intelligence se fait par la représentation en nous de la réalité connue, tandis que par l'amour notre volonté se porte vers l'objet aimé tel qu'il est en soi. Le bien, objet de la volonté, comme le dit le philosophe, est dans les choses, tandis que le vrai est formellement dans notre esprit .

IL s'ensuit qu'ici-bas notre connaissance de Dieu est inférieure à l'amour de Dieu, puisque, comme le dit encore saint Thomas (24), lorsque nous connaissons Dieu, nous l'attirons en quelque sorte vers nous, et, pour nous le représenter, nous lui imposons la limite de nos idées bornées; tandis que lorsque nous l'aimons, c'est nous qui sommes attirés vers Lui, élevés vers Lui, tel qu'a est en lui-même. Un acte d'amour de Dieu du Curé d'Ars faisant le catéchisme valait plus qu'une savante méditation théologique inspirée par un moindre amour.

Notre connaissance de Dieu l'attire vers nous, tandis que notre amour de Dieu nous attire vers Lui. Et donc, tant que nous n'avons pas la vision béatifique, c'est-à- dire sur terre et au purgatoire, l'amour de Dieu est plus parfait que la connaissance que nous avons de Lui ; il suppose cette connaissance, niais il la dépasse.

Bien plus, dès ici-bas, dit saint Thomas, notre amour de charité atteint Dieu immédiatement (25), il adhère immédiatement à Lui, ét de Lui il descend aux créatures. « Notre connaissance s'élève des créatures à Dieu, tandis que notre amour de charité descend de Dieu aux créatures (26). » Enfin, nous aimons en Dieu même ce qui en lui nous est caché, parce que, sans le voir, nous sommes sûrs que c'est le Bien même. En ce sens, nous pouvons aimer Dieu plus que nous ne le connaissons; nous aimons même davantage ce qui est plus caché en lui, car nous croyons que c'est là précisément sa vie intime, ce qui dépasse tous nos moyens de connaître, par exemple, ce qu'il y a de plus caché.dans le mystère de la Trinité et dans celui de la Prédestination.

L'amour de Dieu l'emporte donc ici-bas sur la connaissance.

De là vient l'admiration des théologiens pour des saints peu doués du côté de l'intelligence, mais dévorés du zèle de l'amour de Dieu et des âmes, comme un saint Benoît-Joseph Labre.

Ceci est extrêmement beau, et nous montre la supériorité de, la charité sur la foi et l'espérance, sur toute connaissance ici-bas, même sur l'acte de contemplation qui procède la foi éclairée par les dons d'intelligence et de sagesse. Cette connaissance quasi expérimentale de Dieu reste, en effet, encore essentiellement obscure, elle ne le saisit pas tel qu'il est en soi, et elle tire sa saveur de l'amour même qui l'inspire (27).

On voit de mieux en mieux pourquoi saint Paul a dit : la charité est le lien de la perfection, aucune autre vertu ne nous unit aussi intimement à Dieu, et toutes les autres vertus, inspirées, vivifiées par elle, sont ordonnées par elle à Dieu aimé par-dessus tout.

Il faut donc redire avec toute la Tradition : la perfection de la vie chrétienne consisté spécialement dans la charité, et dans la charité agissante, qui nous unit actuellement à Dieu, dans Paridilé comme dans la consolation, et qui fructifie en toute espèce de bonnes œuvres (28)

Ep. ad Coloss., 1, 9). La charité doit donc incontestablement avoir la première place en notre âme, au-dessus de l'amour de la science et du progrès humain quel qu'il soit; elle décuplera du reste toutes nos forces intellectuelles et morales en les mettant au service de Dieu et du prochain. L'amour d'estime (appretiative summus) que nous devons avoir pour Dieu deviendra ainsi plus intense et doit tendre à le devenir.

L'amour de charité ne saurait pourtant être absolument continuel ici-bas, comme il le sera au ciel.

En comparant la perfection chrétienne de la terre à celle de la vie bienheureuse, saint Thomas remarque (29) que Dieu seul peut s'aimer infiniment autant qu'il est aimable, comme lui seul peut avoir une vision compréhensive de son essence, niais que les saints au ciel, sans aimer Dieu autant qu'il est aimable, l'aiment de tout leur pouvoir, d'un amour toujours actuel, sans aucune interruption. Cette continuité absolue dans l'amour n'est pas possible sur la terre; le sommeil, en particulier, ne le permet pas.

Mais la perfection possible sur la terre est celle qui exclut tout ce qui est contraire à l'amour de Dieu. c'est-à-dire le péché mortel, et qui exclut aussi tout ce qui empêche notre amour de se porter totalement vers Dieu. Ainsi ceux des justes qui sont appelés commençants et progressants tendent vers cette union à Dieu, qui est le propre des parfaits (30).

D'après ces principes formulés par saint Thomas, la perfection de la charité, chez les parfaits, exclut non seulement le péché mortel et les péchés véniels pleinement délibérés, mais aussi les imperfections volontaires, comme le serait une moindre générosité au service de Dieu et l'habitude d'agir de façon imparfaite (remissa) et de recevoir les sacrements avec peu de ferveur de volonté.

Celui qui, ayant une charité de cinq talents, agit comme s'il n'en avait que deux, fait encore des agents méritoires, mais faibles, et ces actes de charité, dits remissi, n'obtiennent pas aussitôt l'augmentation de charité qu'ils méritent (II. IIae, q. 24, a . 6) et ne conviennent pas au parfait, qui doit même marcher toujours d'un pas plus rapide vers Dieu, car plus les âmes s'approchent de lui, plus elles sont attirées par lui (31).

Saint Thomas (32) a noté aussi que, chez les parfaits, la charité à l'égard du prochain, qui est le grand signe de la sincérité de notre amour de Dieu, s'étend non seulement à tous en général, mais, dès que l'occasion se présente, à chacun de ceux avec qui les parfaits ont quelque rapport, non seulement aux amis, mais aux étrangers et même aux adversaires. De plus, cette charité fraternelle chez eux est intense, jusqu'au sacrifice des biens extérieurs et de la vie même pour le salut des âmes, puisque

Notre-Seigneur nous a dit : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean, xv, 12). C'est ce qu'on vit dans les apôtres après la Pentecôte, lorsqu'ils étaient «joyeux d'avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus » (Act., v, 41). C'est ce qui faisait dire aussi à saint Paul : « Pour moi, bien volontiers je dépenserai et je me dépencerai moi-même tout entier pour vos âmes » (a Cor., xi', 15) (33).

Il faut pour cela un travail sérieux sur soi-même, une véritable lutte, un esprit d'abnégation ou de renoncement, pour que notre affection, cessant de descendre vers les choses de la terre ou de retomber sur nous-même de façon égoïste, s'élève toujours plus purement et plus fortement vers Dieu. Il y faut de la prière, du recueillement habituel, une grande docilité au Saint-Esprit et l'acceptation généreuse de la croix qui purifie. Alors, dès que la vie de l'âme cesse de descendre, elle monte vers Dieu. Elle ne peut ici-bas rester stationnaire; et sa loi, comme celle de la flamme qui la symbolise, est, non pas de descendre, mais de monter.

Aussi, sans avoir la continuité absolue de l'amour du ciel, la charité des parfaits sur la terre est d'une admira­ble et presque incessante activité.

L'auteur de milalion, I. III, ch. y, l'a admirablement exprimé en disant : « Parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante, j'ai besoin d'être fortifié et consolé par vous : visitez-moi donc souvent et dirigez-moi par vos divines instructions... C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de tous les biens. Seul il rend léger ce qui est pesant et fait qu'on supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie. Il porte son fardeau sans en sentir le poids et rend doux ce qu'il y a de plus amer. L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait. L'amour aspire à s'élever et ne se laisse arrêter par aucun bien terrestre ni abattre par l'adversité...

« Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux,... parce que l'amour est né de Dieu et ciel ne peut se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toute créature.

« Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et rien ne l'arrête. Il donne tout pour posséder tout en Celui qui est la source de tout bien. L'amour, souvent, ne connaît point de mesure; mais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts... Il veille sans cesse, et même dans le sommeil il ne dort point. Aucune fatigue ne le lasse... mais, comme une flamme vive et pénétrante, il s'élance vers le ciel et s'ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles (34). »

C'est là vraiment la vie des saints. Nous y sommes appelés, car tous nous sommes appelés à la vie du ciel, où il n'y aura que des saints. Pour y parvenir, il importe de sanctifier tous les actes de notre journée en nous rappe­lant qu'au-dessus de la suite des faits quotidiens , agréables ou pénibles, prévus ou imprévus, il y a la série parallèle des grâces actuelles qui nous sont accordées de minute en minute pour tirer de ces faits quotidiens le meilleur profit spitituel. Si nous y pensons, nous verrons ces faits non plus seulement du seul point de vue des sens, ou de celui de notre raison plus ou moins égarée par notre amour-propre, mais du point de vue surnaturel de la foi. Alors ces faits quotidiens, agréables ou pénibles, deviendront comme les leçons de choses du Seigneur, l'application pratique de la doctrine de l'Évangile, et peu à peu une conversation presque continuelle s'établira entre Lui et nous, ce sera la vraie vie intérieure, et comme la vie éternelle commencée.

RÉFÉRENCES
—  (I) Cf. supra, ch, I
— (2) It• q. 123, a26 e Principalior actes fortitudinis est sustinere, 'rd est immobiliter sistere in periéulis, quam aggredi. »
— (3) W H", q.12/, a.l, 2, 3.
— (4) Cf.S.TnomAs, 11• IP', q. 188, a . 7,..ad. C; R. 8.
— (5)- Cf. Ethique à Nicomaque, I. III, ch. vit et I. VII, ch. u, et commemtaire de saint Thomas . Item, S. Thomas, P a.I,II,q,58.3,2.
— (6) Cf. S. Tnomks, PIC', q. 57, a . t : « Utrum habitus intellectualise speeulativi sint virtutes,
—(7) Cf. S. Thomas, 11", q. 57, a . G, oû il est montré que la prudance, qui est une vraie vertu, suppose la rectification de la volonté vis-à­vls du bien de tout l'homo:tic. tandis que l'art et les sciences ne la supposent pas. Le prudent est un homme de bien dont on dit purehient et simplement qu'il est bon, et non pas 'seulement bon peintre, bon architecte, bon physicien, bon mathématicien.
—(8) Cl. Ethique, 1. VI, ch. v; en quoi la prudence, qui estytainient une vertu, est distincte de l'art.
—9) Cf. S. TIIONIAS, P; q. 82, a . 3 itrelior est amor DM. quam cogn
—(I0) Voir l'ouvrage du P. MAINAGE, O. P., Les principes de la théosophie, 5922 (édition de la"Revue des Jeunes).
— ( 11  ) Luc, z, u7, et Deutéronome, vr. 5.
— (12) Il existe, en effet, une fausse charité, faite d'indulgence coupable, de faiblesse, comme la douceur de ceux qui ne heurtent personne, parce qu'ils ont peur de tout le monde. Il y a aussi une prétendue charité, faite de sentimentalisme humanitaire, qui cherche à se faire approuver par la vraie et qui souvent, par son contact, entache celle-ci.

Un des principaux conflits de l'heure actuelle est celui qui s'élève entre la vraie et la fausse charité. Celle-ci fait penser aux faux christs dont parle l'Évangile; ils sont plus dangereux avant d'être dévoilés que lorsqu'ils se font connaître pour les vrais ennemis de l'Église. Optimi corru,ptio pessima, la pire des corruptions est celle qui s'attaque en nous à ce qu'il y a de meilleur, à la plus haute des vertus théologales. Le bien apparent qui attire le pécheur est, en effet, d'autant plus dangereux qu'il est le simulacre d'un bien plus élevé; tel l'idéal des panchrétiens, qui cherchent l'union des Églises au détriment de la foi que cette union suppose.

Si donc, par sottise ou par lâcheté plus ou moins consciente, ceux qui devraient représenter ia vraie charité approuvent ici et là ce que dit la fausse, il en peut résulter un mal incalculable, plus grand parfois que celui que feraient des persécuteurs déclarés, avec lesquels il est manifeste qu'on ne peut plus avoir riel de commun.
— (14) q.188, a. 7, ad r.
— (15) Cf. S. THOMAS, Ir Ii", q. 161, a . 5, ad : « L'humilité est une vertu fondamentale en tant qu'elle écarte le principal obstacle, l'orgueil (source de tout péché), mais elle est inférieure aux vertus théologales qui nous unissent à Dieu. »

— (16) La vertu de religion a pour objet immédiat, non pas Dieu lui- même, mais le culte qui est dù à Dieu. C'est pourquoi elle n'est pas une vertu théologale, mais elle est inférieure aux vertus théologales, cf. S. Thomas, II' II", q. Si, a. 5.
— (17) Il' II", q. 184, a . 1.
— (18) II• q. m84, a.3.
— ( 19 ) Cf. S. THOMAS, q. 82, a . 3 : « Melior est amor Dei quam (Dei eognitio; e contrario autem melior est cognitio rerum corporaliunr, quam amor (earum). Simpliciter tamen intellectus est nobilior quam voluntas. »
— (20) Cf. SAINT THOMAS , P
— (21) I q. 3, a . 4, et q. 5, a . 4.
— (22) P, q. 8a, a. 3
— (23) Et, au contraire, il vaut mieux connaître les choses inférieures que de les aimer.
— ( 24) P, q. 82, a .1.
— ( 25 ) Il' II", q. 27, à. 4.
— (26) Ibid., ad 2.
— ( 27) Cf. SAINT THOMAS, 11' II", q. 45, a. 2 et 4.
— ( 28) (Cf. Les thomistes tiennent généralement (cf. PASSERISI, De Slatibus hominum, in II' II", q.184, a. I), que la perfection consiste formelle. ment, non pas dans l'habitus ou vertu de charité, mais dans l'activité de cette vertu, qui est moralement continuelle chez les parfaits. Il est clair, en effet, que la vertu est ordonnée à son opération et que la perfection est dans l'union actuelle avec Dieu : « mihi adhaerere Deo bonum est » (Ps.Lxxii, a8). Saint Thomas dit : « Perfectorum studium est, ut homo ad hoc principaliter intendat, ut Deo inhaereat et eo fruatur », II' I l", q. 24, a. p.

Les quiétistes, au contraire, portés à l'inaction, inclinaient à dire que la perfection est non pas dans les actes de charité, mais dans l'ha­hitus de charité, car, pour eux, « velte operari active est Deum offen­dere, qui vult esse ipse solus agens » (cf. Denzinger, n' 1222). Ils arrivaient ainsi à un état pseudopassif, non pas infus, mais acquis, et, qui plus est, acquis, non par des actes, mais par la cessation de tout acte, par une sorte de pieuse somnolence. Il y avait là deux erreurs très graves, qui d'un trait de plume supprimaient l'ascèse et dénaturaient la mystique. Un excès opposé au quiétisme ferait surtout consister la perfection dans l'activité extérieure de la charité au service du prochain, et de ce point de vue on pourrait finir par oublier pratiquement que l'amour de Dieu est supérieur à celui du prochain, qui en est seulement l'effet  Et le signe. On intervertirait ainsi inconsciemment l'ordre de la charité.D'autres, plus attentifs à la vie intérieure et à son activité, visent trop à en multiplier les actes, au lieu de tendre à l'oraison affective simplifiée, qui est pour ainsi dire la continuation d'un seul et même acte, comme une communion spirituelle prolongée.
— ( 29) IP II'•. q. 184, a . a.
— (30) Nous avons traité cette question avec plus de détails dans Perfection chrétienne et contemplation, t. I, p. aoi ss.
— (31) Cf. S. THOMAS, in Ep. ad Hcebr., z, 25.
— (32) II' q. In, a. 2, ad
— (33) Cf. SAINTÊ CATIIERINE DE SIENNE, Dialogue , Ch. LICX111-.LXIIV : l'amour parfait et ses signes.
— (34) Saint Thomas enseigne que nous ne pouvons pas aimer Dieu autant qu'il doit être aimé, ni croire en lui, espérer en lui autant qu'il le mérite. Cf. I' H", q. 64, a . 4 : « Virlutes theologicae non cousistunt per se in medio, earum enim regula est ipse Deus infinitus... (Inde nun­quam potest homo tantum diligere Deum, quantum diligi debet. » Item, Il' II", q. 27, a . 5.

Voir aussi chez Tauler, Sermons, la distinction de l'homme honnête et de l'homme intérieur ou spirituel et la description de l'état des parfaits. Cf. Sermons de Tauler, trad. Hugueny, Théry, 1927, t. 1, pp. 200- 11., 2 1 8— 2 2 4 , 265-269, a84, 296 sq., 357.

 

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