| Tome 2- Partie - 4- Ch-3-B-
LES MOYENS DE CONSERVER L'ESPRIT D'UN ORDRE DANS SA PURETÉ PRIMITIVE |
| V5-.Le troisième moyen de conserver dans sa pureté primitive l'esprit de l'Ordre, est la fidélité à la grâce, ou la docilité à la volonté divine. |
| La fidélité est une vertu que nul objet singulier ne détermine; elle est donnée aux autres vertus comme une compagne inséparable, pour concourir à la production de leurs effets. Elle est avec la charité dans ses exercices, avec la patience dans ses travaux ; elle nous suit dans les régularités, nous, accompagne jusqu'au pied des autels clans les communions, se rend présente avec nous dans les tribunaux de la pénitence : parce que, sans la fidélité, les vertus sont ou trop lâches, ou trop extrêmes, et par son assistance elles produisent des actes proportionnés au degré de leur perfection.
L'essence de la fidélité est de faire ce que Dieu demande de nous , selon toute l'étendue de la lumière et selon toute la capacité de la grâce présentes ; elle est donc composée de deux principale actes : la vigilance et l'exécution; la première connaît la volonté de Dieu; l'autre l'exécute. Une famille religieuse est composée de supérieurs et d'inférieurs ; tous doivent, selon leur degré, occuper leur fidélité à bien connaître la volonté de Dieu, et à comprendre la grandeur de leur vocation et la sainteté de leur règle. C'est le Premier acte de cette vertu, car on ne peut pas s'acquitter d'un devoir que l'on ignore.
Mais, entre tous, le supérieur, qui est le soleil de ce petit ciel de la terre, et l'oeil de ce corps, doit apporter plus de vigilance. Dieu ne l'a placé au-dessus des autres, et dans un lieu plus éminent, que pour mieux connaître les volontés divines; il ne l'a revêtu d'un rayon de sa souveraineté que pour faire observer ses lois avec plus d'autorité; il a mis entre ses mains les intérêts de sa gloire, de son sang et du salut des âmes qui lui sont soumises. Après la vigilance, doit suivre l'exécution : il serait inutile de connaître les volontés divines, si l'on négligeait de réduire en acte ce qu'elles commandent. Cette fidélité de pratique consiste en trois choses : faire, souffrir et fuir; faire ce que Dieu nous commande; souffrir les mortifications qu'il nous ordonne; fuir ce qu'il nous défend.
Tous les religieux doivent être extrêmement fidèles à garder tout ce que Dieu veut, tout ce que la Règle ordonne, tout ce que les constitutions prescrivent, et tous les saints usages de piété que la ferveur des majeurs a établis, que la eoil turne a imités et que la tradition autorise. Cette fidélité est parfaite quand elle est prompte, pontuelle et totale.
Prompte en l'exécution, sans remise, soit peur les temps, soit pour les lieux et les heures. C'est la vigilance qui doit porter une famille religieuse à conserver inviolablement l'esprit de communauté : convenant en un même lieu, s'y rendant en un même temps, pour y faire la même action ou pour y offrir le même sacrifice, chanter les mêmes louanges, pratiquer les mêmes exercices.
Cette fidélité la rend sur terre une image parfaite de la Trinité sainte, où les divines Personnes, quoique distinctes, sont dans une admirable communauté. Unies en amour et en volonté, elles produisent le même effet hors d'elles-mêmes, en un même temps, en un même lieu et en un même moment. Elles se rendent présentes, par exemple, au milieu de nos temples : le Père, pour recevoir le sacrifice de son Fils; le Fils, pour l'offrir; le Saint-Esprit, pour le sanctifier. Ainsi, quand une famille se rend au choeur, les deux Églises, du ciel et de la terre, s'y unissent, et la créature entre en la société des divines Personnes, pour offrir un même sacrifice.
Jésus-Christ, éternel et immense, ne depend ni du temps ni des lieux pour la production de ses oeuvres; néanmoins il se soumet aux temps et aux lieux pour opérer ses deux plus hauts mystères, l'Incarnation et l'Eucharistie, l'un en la plénitude des temps ordonnés de son Père, l'autre aux lieux que les hommes lui assignent. Au même instant, il descend en terre, se rend présent où ils veulent. Trouverez-vous difficile de vous assujettir aux lieux et aux temps que Dieu vous ordonne?
Ponctuelle et exacte, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes, aussi bien dans celles de conseil que dans celles de commandement. Jésus-Christ a gardé une telle exactitude pour accomplir tout ce qu'ordonne son Père et ce qui regarde notre salut, que le moindre iota et le moindre point de l'Écriture seront exécutés. Il n'y a rien de petit en Jésus-Christ : tout y est grand et divin, à cause du principe d'où il est émané, et de la fin où il se rapporte. Ainsi , dans la religion il n'y a rien de petit : chaque chose porte sa grâce et sa sanctification, parce que tout se réfère à la gloire de Dieu ou au salut des âmes; et c'est une des grandes marques que le premier esprit d'un Ordre est en sa vigueur, quand les petites choses y sont en estime et exactement gardées.
Totale, sans réserve, employant au service de Dieu tout ce que l'on a de lumière en l'esprit, de grâce en la volonté , de force dans le corps. Quand Dieu nous aime, c'est de tout lui-même : son éternité nous aime, son immensité nous aime(1) Ne devons-nous pas l'aimer de tout nous-mêmes ? Si nous l'aimons moins que nous rie pouvons, nous sommes injustes et infidèles.
Le second objet dont la fidélité doit s'occuper ce sont les souffrances. Elle les embrasse avec allégresse, ou par élection, en s'imposant des péni tences volontaires pour satisfaire à ses péchés et mériter de nouvelles grâces; ou par résignation aux ordres de la divine Providence, en recevant avec joie les humiliations, les maladies; ou par soumission, en gardant avec fidélité les pratiques de mortification et d'austérité que l'Evangile, la Règle et les coutumes ordonnent, mais surtout en conservant inflexiblement la première rigueur avec laquelle nos majeurs et nos pères ont observé les voeux.
La fidélité, quand elle estparfaite, étend aussi ses vues sur le mal, pour le détruire en soi-même et chez les autres, s'il y est né, ou pour empêcher qu'il ne naisse. La nature, impatiente de la peine, incline bientôt au relâchement, pour se dispenser d'une rigueur qui la captive. La chair, par sa corruption, recherche facilement les plaisirs, qu'elle aime et qui lui sont si étroitement alliés. Le monde ne manque pas, par ses artifices, de divertir les esprits, pour leur faire regarder derechef ses vanités, qu'ils avaient autrefois quittées avec tant de mépris. Et le démon apporte toute son industrie pour faire couler son venin dans les coeurs, et y étouffer toutes les semences de la grâce. Une famille religieuse doit donc employer toute sa vigilance pour empêher que rien ne s'introduise contrairement au premier esprit. Les religieux doivent être à la porte de ce paradis terrestre comme autant de chérubins pleins de lumière et de flammes, l'épée a la main, pour couper, trancher et combattre tout ce qui entreprendrait d'y entrer avec danger de relâchement pour la discipline. S'ils voient surgir au milieu d'eux, ou par surprise, ou par négligence, une chose qui attiédisse le premier esprit, il faut qu'ils étouffent ce petit monstre en sa naissance, et qu'avec un zèle de feu ils relèvent ce qui tombe, assurent ce qui menace ruine, confirment ce qui se relâche. Par cette vigilante fidélité, ils se retranchent contre le mal et se mettent en possession du bien. Dieu sera autour d'eux comme un mur de feu qui les défendra. Invincibles au dehors contre les attaques de leurs ennemis, ils sont au dedans de leur cloître comme des anges dans un ciel infiniment rehaussé au-dessus de la corruption du monde, en la douce et tranquille jouissance de leur bonheur, où ils n'ont pour objet de leurs pensées que Dieu qui couronne leur fidélité. |
| V6- La fidélité, pour être parfaite, doit procéder de l'esprit d'amour, qui détermine la présence de Notre-Seigneur dans les âmes et au sein des communautés, et y amène le règne absolu de son esprit. |
La Loi nouvelle que Jésus-Christ est venu apporter au monde, est composée de la lettre et de l'esprit. La lettre éclaire l'entendement; l'esprit vivifie le coeur. La Loi enseigne et impose les préceptes divins ; l'esprit inspire la volonté et donne la grâce pour les accomplir. Ce privilège relève infiniment l'Évangile au-dessus de la Loi ancienne, qui avait ses commandements et ses défenses, ses peines et ses récompenses, mais qui ne donnait point de grâce pour exécuter ses préceptes, éviter ses peines et les péchés qu'elle défendait; aussi ne faisait-elle que des serviteurs, qui se portaient à son observance par des mouvements d'intérêt ou de crainte, comme des esclaves. La grâce est le don promis à l'Évangile, et Jésus-Christ, nous donnant la Loi nouvelle, nous communique son esprit pour l'observer par des mouvements intérieurs d'amour, comme il convient à des enfants que sa grâce engendre.
La règle séraphique a ce privilège commun avec l'Évangile, dont elle est un abrégé. Jésus-Christ, qui est l'auteur de tous les deux, l'a formée sur lui même. Elle a sa lettre, qui commande et qui défend; elle a ses lois, ses conseils et ses préceptes; mais, sous cette écorce extérieure, est caché un esprit vivifiant : Jésus-Christ, qui sait bien nos impuissances, dispose de le donner à ses professeurs. Au même instant où cette Règle vous a été mise entre les mains, et où vous en avez prononcé les voeux, le Saint-Esprit vous a été communiqué, et, du même doigt dont il a écrit dans les coeurs des Apôtres la Lai nouvelle, qui est celle de la charité, avec des caractères de lumière et de feu, il a gravé invisiblement au fond de votre esprit la Règle, par la charité qu'il a répandue en votre coeur, afin de vous en rendre observateur selon l'esprit de l'Évangile, qui est l'esprit d'amour.
Saint François, tout rempli de cet esprit, n'a pas donné sa Règle à ses enfants comme une lettre morte, mais comme une loi vivifiante: « La Règle et la vie des Frères Mineurs, » dit ce grand Patriarche, « est d'observer le saint Évangile. » Et il était éclairé d'une lumière singulière, quand il donnait cette céleste instruction à ses disciples, au dixième chapitre de sa Règle : « Qu'ils s'étudient sur toute chose à posséder l'esprit de Notre-Seigneur et sa sainte opération. »
L'amour est l'esprit de Notre-Seigneur, non seulement parce que le Saint-Esprit procède de lui et du Père en unité de principe, mais parce que depuis que le Fils de Dieu s'est fait homme au sein de la Vierge, cet esprit d'amour est venu le principe de tous ses mouvements, tant intérieurs qu'extérieurs : il n'a opéré et souffert que par sa conduite. Sous une si divine dilection, toutes les actions du Fils de Dieu étaient saintes, comme procédant de cet Esprit sanctifiant, et comme étant référées à la gloire du Père par un mouvement d'amour. Le Fils de Dieu, chef de son Église, communique aux fidèles ce même Esprit dans le baptême, par la charité qu'il répand en leurs coeurs; devenus enfants de Dieu, ils opèrent les oeuvres de la Loi nouvelle par un esprit d'amour, qui est celui de leur Chef.
Le séraphique saint François est à la vérité tout divin, et ses instructions toutes célestes; il ne veut pas que ses disciples soient seulement à l'extérieur professeurs de la règle évangélique; il les conjure de s'efforcer sur toute chose d'avoir l'esprit de Notre-Seigneur, de sorte qu'il soit le principe universel de leurs actions. Ils ne doivent pas se contenter d'une observance extérieure de leur Règle : la fidélité demande qu'elle soit animée de l'esprit de Notre-Seigneur, et qu'ils l'observent par des mouvements d'amour, comme des enfants de la grâce.
Pour réduire ceci en pratique et observer la Règle avec l'esprit de Notre-Seigneur, voici quelques instructions :
Ayez un grand soin de vous désapproprier de l'esprit de la nature, que vous tirez d'Adam. videz votre intérieur autant qu'il vous est possible de toutes les lumières de votre propre esprit et de la raison humaine, par un anéantissement de tout vous-même. Jésus-Christ ne découvrira pas plus tôt ce vide au fond de votre coeur, qu'il le remplira de son Esprit, qui est son amour.
Liez-vous amoureusement à cet Esprit; livrez-vous totalement à sa puissance, ou par un doux regard et envisagement intérieur, ou par un amoureux écoulement de votre coeur dans l'esprit du Fils- de Dieu , ou par une application cordiale et intime, qui vous attache inséparablement a son divin pouvoir pour ne plus dépendre que de sa conduite.
Ne vous portez jamais aux exercices de votre Règle que par un mouvement d'amour et par l'esprit de la grâce; car, selon l'Apôtre, toutes les mortifications profitent peu, si elles ne sont animées par l'esprit de Dieu et par cet amour intérieur qu'il appelle piété, et qu'il dit être utile à toute chose. Saint Bonaventure estime que, par ses paroles : « Qu'ils aient l'esprit de Notre-Seigneur, » saint François exprime le dessein que ces Frères observent leur Règle par un mouvement intérieur de piété qui ne regarde que la gloire de Dieu (2) Tout ce que vous faites pour satisfaire à vos devoirs, faites-le par un rehaussement intérieur de charité, qui soit par-dessus l'ordonnance de la Régle et de la foi, afin que vous agissiez par l'esprit de la Loi nouvelle, et non pas par celui de l'ancienne , qui ne regardait que le commandement et l'autorité du Législateur.
Rendez-vous très docile à l'esprit de Notre-Seigneur; obéissez à ses motions divines; suivez ses impressions célestes; allez avec courage où il vous tire ; marchez avec fidélité où il vous appelle. Ceux qui sont enfants de Dieu, dit saint Paul, sont sous la conduite de cet esprit divin, qui les dirige en toutes leurs voies.
De cette pratique, une communauté recueillera quatre grands et très signalés fruits.
1- Elle deviendra toute divine par le principe qui la dirigera, par l'objet auquel elle se référera, et par les exercices qui l'occuperont. L'esprit de Notre-Seigneur, étant attiré au milieu d'elle par l'amour, lui sera tout en toute chose, c'est-à-dire lumière dans les entendements, pour les diriger; amour dans les volontés, pour les embraser; grâce dans les âmes, pour les sanctifier. L'esprit d'Adam, de la nature et du monde y sera détruit; on n'y verra plus vivre et régner que l'esprit de Notre-Seigneur; principe de toutes les actions, il en sera aussi la fin.
2- Marchant sous la conduite de l'esprit de Notre-Seigneur, elle éprouvera par une amoureuse expérience combien son joug est léger et sa loi pleine de suavité. Ceux qui sont conduits par l'esprit, dit saint Paul, ne sont plus sous l'ancienne Loi, où , comme serviteurs , ils gémissaient de la pesanteur de son poids ; car, ajoute saint Augustin, ils opéraient par la crainte (3) Maintenant ils sont fils de Dieu, et obéissent par l'effet du doux entraînement de la charité, qui fait accomplir avec joie les préceptes de la justice et de la grâce.
3- Cette communauté se rendra très spirituelle, intérieure et recueillie. Ceux qui la composent ayant attiré l'esprit de Notre-Seigneur au fond de leur coeur, il attirera aussi par un doux attrait toutes leurs pensées; elles se reposeront en lui comme en leur terme. Chacun, trouvant Dieu au milieu de son coeur, s'y convertit par une amoureuse introversion, pour jouir de la présence d'un Dieu si désirable, sans se divertir au dehors en la vue des créatures.
4- Cette famille religieuse accomplira parfaitement les pieux souhaits de son divin Patriarche. Après s'être remplie de l'esprit de Notre-Seigneur, elle aura sa très sainte opération. C'est-à-dire, elle deviendra très sainte, intérieurement et extérieurement. L'esprit de Notre-Seigneur, étant au fond des coeurs comme une source de sainteté, sanctifiera les pensées, qui ne verront plus que Dieu; les affections, qui n'aimeront que Dieu; les intentions, qui ne chercheront plus que sa gloire. Il portera sa sanctification sur les paroles, les oeuvres et les souffrances, parce qu'elles ne seront voulues ou acceptées que par les mouvements de ce divin Esprit. Aussi, les actions de cette communauté ne seront pas tant à elle qu'à l'esprit de Notre-Seigneur, qui se les est appropriées en les inspirant. On y subira l'opération divine plutôt qu'on ne se mouvra, parce que nul n'opérera plus par ses propres lumières et ses propres forces. Il sera l'esprit de son esprit, et la vie de sa vie.
Pour lors, la Règle sera gardée, non seulement selon la lettre qui sonne, mais selon l'esprit qui vivifie, c'est-à-dire spirituellement, intérieurement, amoureusement. La loi de Dieu, dit saint Augustin, ne s'accomplit point par des motifs de crainte ou d'intérêt, mais par un amour de grâce et par une délectation savoureuse, que la charité nous fait goûter en son observance (4) Celui-là, dit saint Paul, n'est pas véritable Israélite, qui fait profession de la loi et qui en fait voir seulement quelque observation extérieure; mais celui qui l'est en secret au fond de son coeur, par un esprit de grâce qui le lie à Notre-Seigneur (5). Les vrais enfants de saint-François ne sont pas ceux qui se vantent d'avoir la plus sainte Règle de l'Église, et qui en pratiquent quelque chose à l'extérieur, mais ceux qui s'efforcent d'avoir l'esprit de Notre-Seigneur et sa sainte opération , c'est-à-dire de l'observer par un esprit d'amour.
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V7- Le quatrième moyen de conserver dans sa pureté primitive l'esprit d'un Ordre est l'union des coeurs. Elle reproduit au sein des communautés l'unité des trois Personnes divines, et l'union des anges entre eux et avec Dieu. |
Une congrégation religieuse est une petite hiérarchie. Comme celle de l'Église, elle est formée sur l'éternelle et primitive hiérarchie du ciel, qui comprend ineffablement les trois divines Personnes. Bien qu'au nombre de plusieurs, les membres d'une communauté sont dans une incompréhensible unité d'objet, d'exercice et d'esprit. La pluralité est le principe de la division; les divines Personnes, distinctes selon leurs propriétés singulières, se diviseraient facilement, de la division passeraient bientôt dans la contrariété des volontés, et périraient par une guerre domestique si elles n'étaient réunies. Or Dieu, qui est l'auteur de toutes les lois, ne vit pas sans loi, dit saint Bernard (6): il a celle de sa charité, qui est lui-même, et qui recueille les divines Personnes en l'unité de leur essence, et les lie d'un lien éternel de paix.
C'est d'après cet original que Dieu produit tous les effets qui sortent de ses mains. Sa puissan les crée dans la multitude; mais sa sagesse les rapporte tous à l'unité : elle les dispose dans un ordre admirable, d'où résulte l'harmonie du. monde, image de son Créateur. Entre ses on vrages, l'Église, étant le plus noble, est une image plus expresse de sa pluralité et de son unité. Si elle doit être composée d'une multitude de fidèles il les réunira en les animant de son esprit. En effet, il a réduit ses premiers fidèles à l'unité de toute chose : par exemple, de lieu, en les assemblant dans un même cénacle; d'exercices, en les appliquant tous à l'oraison ; de volontés, en leur donnant un même coeur et une même âme. Et comme une matière qui a sa dernière disposition appelle sa forme, cette Église étant ainsi préparée, le Fils lui communique son Esprit. De ce même Esprit qui le liait à son Père dans le ciel, il lia son Église à soi-même comme un corps à son chef, et les fidèles entre eux comme les membres de ce corps. Ainsi, l'Esprit d'amour est le lien du ciel et de la terre, de Dieu et des hommes.
La divine Providence garde le même ordre en l'institution des sociétés religieuses. Il tire ceux qui les doivent composer de la diversité de lieux, de famille, de nom, d'humeur, de qualité où la nature les avait fait naître; sa sagesse les réduit à l'unité. Ils vivent en une même maison, professent une même règle, suivent le même institut, font les mêmes exercices, portent le même habit et le même nom. En cette union, il les anime de son esprit, qui est un lien sacré d'amour.
En la nature, les choses se conservent par les principes qui leur ont donné naissance, et dans les dispositions où elles sont nées. L'âme est présente au corps tant que le tempérament où elle a été reçue demeure en sa justesse; aussitôt que l'harmonie se rompt, elle le quitte comme un domicile qui n'est plus digne de sa présence, et Où elle ne trouve plus d'organes capables de la noblesse de ses fonctions. C'est la même chose en l'ordre de la grâce. Le Fils de Dieu, ayant donné son Esprit à l'Église par l'union, veut qu'il soit conservé et rendu perpétuel par l'union : il demande celle-ci à son Père comme le fruit de son sang : « O mon Père, que ceux qui croient en moi soient un comme vous et moi sommes un; afin que l'amour qui est en vous et en moi soit en eux; et ainsi qu'ils soient tous consommés en notre suprême et divine unité (7). »
L'esprit primitif d'un Ordre n.a été communiqué à ses premiers professeurs que dans l'union, lorsque, tous assemblés, d'un même coeur et d'un même esprit, ils ont concouru à un même dessein. Il ne peut donc être entretenu que par l'union, et jamais ce premier esprit n'est plus en sa vigueur, que quand les coeurs sont plus étroitement unis. Dans cette douce union, comme sous un favorable ciel, l'observance des voeux est exacte; la pauvreté, vertu simple, qui détache aussi bien les esprits des partialités que les coeurs de la muitiplicité des biens terrestres, est parfaite; l'obéissance, mutuelle consonance de deux volontés l'une qui commande et l'autre qui obéit, est clans son intégrité; la chasteté est toute pure, en des corps dont les coeurs sont liés du lien d'une charité sainte.
Une des principales études où ceux qui composent ies sociétés religieuses doivent plus s'appliquer, est donc de conserver avec soin l'union des coeurs, s'ils veulent conserver en sa vigueur l'esprit primitif de leur Ordre. Ils le doivent par respect et par intérêt.: ils sont enfants selon l'esprit d'un même Père céleste, domestiques de la maison de Dieu, vivant d'un même pain divin, membres d'un même chef, appelés à une même vocation, héritiers d'un même héritage, tendant à une même patrie; comme frères, ils doivent avoir un même coeur; comme membres d'un même corps, ils doivent avoir un même esprit. « Si la mère nourrit et aime son fils charnel, à combien plus forte raison devons-nous aimer nos Frères spirituels (8) » auxquels nous sommes liés par le sang de Jésus-Christ, dit notre séraphique Père.
Mais, de tous les religieux, les supérieurs, au regard de leur famille particulière, et singulièrement ceux que la divine Providence élit pour Ica degrés plus élevés de la hiérarchie, avec la charge de veiller à la conduite de toute une province, apprennent qu'entre tous leurs devoirs un des plus importants est de lier les coeurs et d'entretenir l'intelligence des esprits. Ils y sont étroitement obligés, à cause des qualités majeures qu'ils portent, étant les lieutenants de Jésus-Christ, les pères et les premiers exemplaires des religieux.
La paix est l'ouvrage de Jésus-Christ, l'effet de sa mort, et le fruit principal qu'il recueille de son sang. Après sa Résurrection, il a employé sa puissance et envoyé son Esprit pour l'affermir au coeur de ses Apôtres. Retiré au ciel, et caché sous les voiles de nos hosties, il ne fait succéder les Prélats à son pouvoir que pour achever par eux ce que sa bonté a commencé; il ne les revêt d'un rayon de son autorité divine, et ne les élève au-dessus des autres qu'afin qu'ils produisent en leurs sujets ce que Dieu fait dans le ciel. Or il s'y plaît, dit Job, à former un concert des différentes parties de l'univers, à faire celte alliance des contraires d'où résulte la paix du monde. L'étude principale des Prélats est donc de réduire la diversité des esprits à l'unité, de composer un tempérament de la contrariété des humeurs, et, en amenant toutes les volontés dans une même consonance, de faire un admirable concert de tous les coeurs.
Le nom de pères est un nom d'autorité qui montre leur pouvoir, dit Tertullien ; mais il est, aussi un nom de piété, qui les avertit d'aimer ceux qu'ils gouvernent. Il leur commande un amour égal pour ceux que la grâce a rendus également leurs enfants; ils pèchent contre la loi de la charité, s'ils sont partiaux en leurs affections « Que les supérieurs majeurs de mon ordre, » dit le séraphique saint François, « aient autant de patience que de charité. Que ces deux vertus leur servent comme deux bras : de la patience, ils soutiendront les infirmes, et des liens de la charité ils embrasseront tous leurs frères. » Le grand prêtre portait sur sa poitrine un rational, où les noms des douze tribus d'Israël étaient gravés : c'était pour montrer que, Père de toutes, il les portait également en son coeur. « Ainsi, » dit saint François, « un supérieur doit porter en son coeur tous ses sujets par amour, avant de les porter sur ses épaules par compassion (9). » Ils sont de véritables prêtres par leurs fonctions sur les religieux; car ils les doivent offrir en sacrifice à la Majesté divine ; mais ils ne peuvent le lui rendre agréable que par l'union des coeurs , puisque celui de son propre Fils ne lui plaît point, dit saint Bernard, s'il n'est consumé dans le feu d'une charité mutuelle, et s'il n'est offert par des coeurs unis (10)
Au titre de père, ils doivent ajouter celui d,esemplaire. Comme pères, ils nourrissent leurs enfants du pain de la vie et de l'entendement, qui est la vérité. Comme exemplaires, ils marquent en eux ce que les autres doivent pratiquer pour le règlement de leurs moeurs. Tous les yeux et tous les esprits sont attachés sur leurs déportements , et les religieux attendent d'eux l'impulsion qui doit les Mouvoir, les ordres qui les régleront, les lois qui les policeront, les lumières qui les instruiront, afin de garder une égale conformité en leurs actions et en leurs esprits.
Pour produire cet effet avec autant d'efficacité que de suavité, les supérieurs majeurs doivent montrer en eux ce qu'ils veulent imprimer aux autres, être unis entre eux pour unir leurs inférieurs. Le moyen qu'ils unissent s'ils sont divisés? qu'ils produisent un effet qu'ils n'ont pas? et qu'ils fassent l'union des coeurs de leurs sujets, tandis qu'ils en rompent le lien entre eux? Comme les séraphins de la première hiérarchie sont unis immédiatement au Saint-Esprit, et consommés en son unité avant que d'éclairer, purifier et perfectionner les anges inférieurs, ces premiers pères de la religion, qui en sont les séraphins, doivent être si étroitement unis, que leurs volontés ne doivent plus, ce semble, être différentes, après s'être rencontrées au centre commun de la bonté et de l'unité divines.
Les familles particulières de religieux sont, des cieux qui peuvent avoir leurs mouvements leurs irrégularités, soit par la faiblesse de la nature, soit par la malice des démons ; mais les Pères d'une province doivent être entre eux comme un ciel empyrée toujours égal, toujours tranquille et souverainement élevé au-dessus de ces petites émotions qui agitent les petits esprits, afin de pouvoir verser de douces influences, qui tem, pèrent la contrariété des humeurs, pour les faire tomber dans un parfait accord.
La division d'un particulier est toujours à appréhender en une congrégation religieuse : elle fait une plaie à la continuité d'un corps qui doit conserver son intégrité. Le dommage, néanmoins, n'a pas beaucoup d'étendue. Mais la moindre désunion de ces premiers Pères de province est souverainement à craindre. Quand le coeur est malsain, et qu'il est empêché de faire une libre effusion de ses esprits, toutes les artères, grandes et petites, battent d'un mouvement convulsif et inégal. La tête étant malade, tous les membres languissent. Toute la nature souffre des défaillances par la moindre éclipse de soleil. Une congrégation religieuse est un corps moral qui a ses parties : les supérieurs majeurs y tiennent lieu de coeur et de tête; mais ce coeur est blessé quand il est désuni; la plaie en est mortelle si la division y éteint la charité, principe de la vie. Et, la tête étant malade, que peut-on attendre en ce corps, sinon des convulsions irrégulières, des langueurs et des faiblesses? L'Église a bien plus souffert de la division de ses Prélats que de la cruauté des tyrans. La persécution a fait des fortyrs de la foi; la division, des déserteurs de la foi. Le schisme, dit saint Augustin, est le prochain degré de l'hérésie ; la persécution a augmenté l'Église par le sang des martyrs, comme par une céleste semence qui a multiplié les fidèles ; la désunion l'a affaiblie par la désertion de ses enfants (11).
Jamais le zèle n'alluma au coeur de saint François une flamme plus ardente que sur la nouvelle d'une parole échappée à l'un de ses Frères , et capable d'offenser la renommée d'un autre. « Levez-vous, » dit-il à son vicaire, « allez, voyez, examinez, et châtiez sévèrement le coupable (12) » Pourquoi ce doux agneau ne respire-t-il que châtiment et punition? Il sait bien que la division est une étincelle suffisante pour causer un embrasement général, si elle n'est promptement éteinte. « La religion est exposée à des malheurs prochains et déplorables, si l'on ne va au-devant de la médisance, » disait ce saint Père ; « la très suave odeur et la renommée de plusieurs sera bientôt infectée, si l'on ne ferme la bouche puante des médisants. Employez toute votre diligence pour empêcher que ce mal contagieux ne gagne toutes les parties de mon Ordre. »
Que les grands et les petits, les supérieurs et les inférieurs, apprennent des saintes Lettres que si, par leur mésintelligence, les esprits se divisent, si par leur exemple ils donnent occasion à la désunion, il y a six choses dans l'univers que Dieu déteste, mais il y en a une septième que Dieu regarde avec autant de fureur que de dédain (13) Ceux qui sèment la discorde entre leurs frères, font une chose très désagréable aux divines Personnes, dit saint Bernard (14); ils introduisent une dissimilitude entre leur congrégation et leur Dieu, en détruisant l'unité. Ils sont injurieux àJésus-Christ, en divisant ce que son amour a uni; ils déchirent son corps en désunissant ses membres; ils perdent l'ouvrage de son sang, qui est la paix. Ils offensent le Saint- Esprit, en rompant le lien qui liait les coeurs, et en y faisant mourir la dilection. Ils sont très dommageables à leur Ordre : ils en divertissent les grâces qui découlaient du ciel; ils y étouffent la charité, y éteignent le premier esprit, et, comme par une large blessure, ils donnent par la division entrée aux dérèglements, dont l'origine est toujours dans les désunions. Ils sont pernicieux aux particuliers : l'union en faisait des anges; la division en fait de petits démons ; car ces malheureux esprits ont pour caractère la discorde. si ces lamentables effets doivent faire trembler ceux qui divisent les coeurs, une intime et douce consolation est, au contraire, la récompense de ceux qui entretiennent l'intelligence des esprits. es font une action très agréable à la sainte Trinité, car ils impriment en leurs familles l'image de son unité. Ils honorent le Fils, en étendant le royaume acquis par son sang. Ils réjouissent le saint-Esprit, en consolidant l'ouvrage de sa charité. Il leur est à eux-mêmes très glorieux de concourir avec l'adorable Trinité à la production d'une oeuvre de sa souveraine puissance, c'est-à-dire à l'union d'éléments divers par leur nature, mais qui, rassemblés par l'amour, forment sur la terre une hiérarchie comparable à celle des esprits célestes; car les anges, selon saint Bonaventure (15), brûlant d'un même feu, éclairés d'une même lumière, occupés en un même exercice, se réunissent tous en Dieu. Ainsi, les religieux d'une congrégation, liés par la charité, animés d'un même esprit, ne faisant plus qu'un coeur, tout brûlant d'amour, montent à Dieu pour se consumer en lui.
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V8-Le cinquième moyen de conserver dans sa pureté primitive l'esprit d'un Ordre est le bon exemple, surtout des supérieurs et des anciens, qui sont les séraphins de la religion. |
La nature a des faiblesses qui la précipitent sans cesse; par le poids de sa corruption elle incline toujours vers le néant de son origine. Elle ne peut pas demeurer en un état supérieur à ses forces et contraire à ses inclinations, si elle n'est puissamment soutenue. L'esprit humain est enveloppé de ténèbres qui l'égarent et le retirent souvent des voies de la vertu; il a besoin d'une lumière assurée, qui le conduise parmi ces obscurités.
L'état religieux met les sens à la gêne et la volonté sous le joug ; il mortifie la chair par des pénitences qu'elle n'aime pas, et abaisse l'esprit sous la discipline de l'obéissance, dont il a naturellement aversion. Il ne faut donc pas s'étonner que ceux qui professent une vie si éminente, puissent souffrir quelque chute; que, faisant les exercices des anges dans des corps humains, ils se relâchent quelquefois de la première vigueur de l'esprit qu'ils avaient conçu. Mais, après la grâce intérieure qui fortifie la nature, secourt ses impuissances et éclaire ses ténèbres, le mutuel exemple est le plus puissant troyen, en une congrégation religieuse, pour conserver le premier esprit, le relever de ses chutes, et allumer derechef un feu, s'il était éteint.
L'exemple confirme les bons en l'exercice du bien, les anime à continuer avec fidélité ce qu'ils ont commencé avec courage ; il leur montre qu'ils na sont pas trompés au choix de la vertu ; il leur en conserve toujours l'estime, faisant voir qu'elle est honorée des plus sages. Si les lions tombent, les autres les relèvent; s'ils s'égarent, ils sont bientôt redressés; s'ils se relâchent, ils trouvent dans les exemples de leurs frères autant d'étincelles qui leur rendent la première chaleur.
Ce grand Père de religion, saint Bernard, confesse ingénument de lui-même que quelquefois il était surpris d'une telle sécheresse intérieure, que tout lui était insensible. Les devoirs de piété ne le touchaient plus; la cellule lui semblait une prison, la solitude insupportable, l'oraison insipide, la lecture ennuyeuse. « Pour me relever de ma langueur, » dit-il, « je cherchais quelqu'un qui pût fondre les glaces de mon cœur, et réveiller mon assoupissement. Souvent, sans y penser, à la rencontre et à la parole d'un homme spirituel, que dis-je? à la seule pensée, qui me tombait dans l'esprit, d'un bon religieux défunt que j'avais vu autrefois , les glaces de mon coeur se fondaient , ma poitrine s'échauffait, et, mes yeux ne pouvant plus cacher ce que je sentais au fond de mon intérieur, celle-là élançait des soupirs, ceux-ci versaient un torrent de larmes de douceur et de teii dresse. Ainsi, j'étais suavement tout ernbaunl; de la douce onction que répandait en mon coeur l''exemple de mon frère (16) »
C'est l'avantage des cloîtres où la régularité est en sa vigueur, qu'ils sont autant d'écoles où tes religieux font l'office mutuel de maîtres et de disciples, de pères et d'enfants, qui s'instruisent s'animent, se forment par leurs bons exemples, Ils enseignent et sont enseignés. Leurs action; sont une leçon continuelle. En se voyant, ils sont instruits de ce qu'ils doivent faire, de la vertu qu'ils doivent pratiquer, et du vice qu'il faut fuir. Il se fait entre eux une mutuelle effusion de grâces et de mérites : ce qui est particulier à un devient commun à tous, parce que chacun, par imitation, se l'approprie. Et, comme par la réflexion de plusieurs lumières il se fait un plus grand jour, et par la rencontre de plusieurs étincelles il s'élève une plus grande flamme, il n'est pas possible qu'entre de mutuels exemples, les esprits ne reçoivent pas plus de lumières pour connaître la vertu , et ne conçoivent pas plus d'ardeur pour la poursuivre.
Autour d'une communauté où les esprits sont unis, les exercices communs, les cœurs concordants, les actions toutes semblables, un impénétele mur de feu est formé par le concours des exernples. Les vices n'y ont plus entrée, et les défauts n'y trouvent plus place, parce que nul ne le prête ni son cœur ni son corps. Le péché n'y ose paraître : le monstre est étouffé aussitôt qu'il s'Y voir. La lâcheté ne peut plus s'écouler en des courages que la grâce anime, et qui n'ont Point d'autre étude que de détruire le mal en eux, et d'établir l'empire de la vertu en tous. Si le bon exemple est si utile aux vertueux, il n'est pas moins profitable aux simples ; il instruit avec bien plus d'efficacité par les actions que par les discours. L'homme de bien, dit le premier des philosophes, est la règle que tous doivent suivre (17), parce que, étant ce que tous doivent être, il leur montre ce qu'ils doivent faire. Et, puisque la règle de la vie humaine n'est autre que la loi de la droite raison, celui qui vit selon la droite raison n'est-il pas la loi vivante et la règle animée de tous les autres? Tout homme vertueux, dit le plus sage des Juifs, est un livre toujours ouvert (18) où le simple peut aussi bien lire que le savant, parce que ses actions sont des caractères qui instruisent bien mieux que les lois écrites sur le papier même en lettres d'or.
L'exemple qui profite aux bons et instruit les simples, accuse les imparfaits d'ignorance, de malice ou de stupidité. La vertu a tant de beauté qu'on ne la peut voir sans l'aimer, car elle est une expression de la beauté divine. Si les imparfaits en négligent la pratique , c'est signe qu'ils en ignorent l'excellence; mais s'ils disent en connaître le mérite, il y a bien de la malice en eux, de ne pas aimer un objet qu'ils savent si aimable.
Le religieux vertueux a un corps sensible au plaisir et à la douleur, comme le reste des hommes Il n'a point d'autre Dieu qui lui commande l'étude de la vertu, d'autre grâce qui lui en donne la force d'autre béatitude qui l'en doive récompenser. S'il pratique le bien, un autre peut le faire, qui adore le même Dieu que lui, reçot les mêmes grâces, participe aux mêmes sacrements, espère une même gloire. Il condamne donc le lâche ou de malice, ou de stupidité. Les exemples des saints, dit saint Augustin sont ces charbons de désolation dont parle David (19) qui brûlent, noircissent, et couvrent de confusion le paresseux. Au contraire, un vertueux religieux, en une communauté, porte à la main un charbon de feu dont les étincelles embrasent les coeurs de ses frères. D'une même action, il anime et reprend, il enflamme et confond ; il relève ceux qui tombent, et redresse ceux qui s'égarent. La seule présence d'un homme de bien , dit saint Ambroise (20), tient tous les autres dans leur devoir.
Sans dire mot, en un même temps, il fait l'office de père, de maître, de juge, de censeur. Il prie, il presse, il exhorte, il reprend, il accuse, il condamne, il confond, il reproche. Ames lâches, dit-il, qui refusez d'exercer la vertu que je pratique, et de marcher dans les voies que je vous marque par mes exemples! je suis homme, me direz-vous. — Suis-je un ange? — J'ai trop de faiblesse. — Est-ce en ma farce que je puis ce que je fais? N'est-ce pas en la puissance de la grâce qui me fortifie? Le Dieu que je sers est celui que vous adorez. Il est aussi libéral pour vous que pour moi. La félicité qui anime mon coeur est la même gloire que vous espérez, et qui doit enflammer votre courage. Sortez de vous-même, et jetez-vous en Dieu, comme disait une voix à saint Augustin, dans les difficultés de sa conversion. Ne craignez point : il ne retirera pas sa main pour vous laisser tomber; il ouvre son Coeur et son sein pour vous recevoir et pour secourir vos faiblesses. Ce que je puis, vous le pouvez en l'efficacité de la grâce qu'il vous présente; et après tant de semonces qui vous pressent, tant d'exemples qui vous animent, tant de voix qui vous appellent, tant de grâces qui vous secourent, vous languissez encore de paresse! Vous connaissez la vertu, et ne la pratiquez pas! N'est- ce pas être lâche, ou malicieux, ou stupide (21)?
La congrégation religieuse est un corps moral où les religieux se doivent porter à Dieu par un mutuel secours d'actions et d'exemples. Mais les supérieurs y tenant lieu de chefs, c'est sous leurs lumières que tout ce corps doit marcher, et sur leur modèle qu'il doit se former. Si les religieux sont des anges humains , dit saint Bonventure, les supérieurs sont leurs séraphins; ils exercent sur eux un ministère de sainteté qui les purifie, les illumine et les perfectionne ; et, comme ces esprits tout de feu, ils doivent être revêtus de six ailes, qui sont le zèle, la compassion, la patience, la discrétion, la piété vers Dieu, et l'exemple vers leurs frères.
Cette qualité de séraphins leur est bien glorieuse; mais ils en portent une plus divine : ils sont les vicaires de Jésus-Christ en terre. Les ayant fait succéder en sa place, il recueille en eux les trois qualités qu'il porte au sein de son Père : de parole qui instruit, de vertu qui régit, et d'exemplaire qui forme.
Les sujets inférieurs, dit saint Bonaventure (22), demandent à être informés des volontés divines qu'ils doivent suivre, des vérités chrétiennes qu'ils doivent croire, et des vertus de Jésus-Christ qu'ils doivent imiter. Par la disposition des mystères, ils ne voient point ces choses de leurs yeux, et ne l'entendent point de leurs oreilles. Jésus-Christ s'exprime dans les supérieurs comme en une glace, et se rend en eux visible et sensible. Il leur `communique son autorité pour régir leurs frères, qui sont aussi les siens, et sa parole pour les instruire. Mais ils doivent faire en leurs actions une démonstration de ce qu'ils disent : leurs sujets ont besoin de voir en leurs exemples les vertus de Jésus-Christ, vivant, parlant et opérant.
L'étude principale d'un supérieur, dit saint Bonaventure, est de transformer ses sujets en l'image de Jésus-Christ, de les rendre conformes à ses actions, et de l'imprimer non seulement en leurs esprits par les lumières, mais encore en leurs coeurs par l'imitation. Les supérieurs n'ont de l'autorité, et ne sont au-dessus des autres que pour faire observer les volontés divines, et il faut qu'ils puissent leur dire en vérité avec saint Paul : «Soyez mes imitateurs comme je le suis de Jésus-Christ. » Si vous voulez être instruits de la forme de sa vie, de la vérité de sa doctrine, et de la sainteté de ses vertus, mes actions sont un commentaire de sa loi, mes exemples sont les interprètes de ses volontés. Écoutez en moi ce qu'il a dit, et voyez en mes actions ce qu'il a fait.
Quand un supérieur fait cette douce union en lui de la parole et de l'exemple, il est puissant sur les esprits (23), qui croient plus à leurs yeux qu'à leurs oreilles, qui sont bien plus instruits par ce qu'ils voient que par ce qu'ils entendent.
La parole persuade ; l'exemple convainc gouvernement est également doux et puissant parce qu'il est amoureux et divin. Il n'emploie ni les juges, ni les satellites, ni les supplices peu; se faire obéir; il n'a que la douceur, les attraits la suavité, l'amour et la raison pour fléchir les esprits. Les armes de la loi ne peuvent frapper que le corps; mais les attraits de l'exemple portent jusqu'au coeur : gagnant le coeur, ils gagnent tout l'homme. Eh ! qui peut résister à celui qui tire sa force du Ciel et son autorité de Jésus- Christ? à celui dont les actions sont toutes divines, étant des copies de celles de Dieu ? « Que les supérieurs de mon Ordre, » dit saint François, « autorisent leurs paroles de leurs actions; que leurs commandements tirent de leurs exemples leur force sur les esprits, s'ils veulent que leurs inférieurs exécutent ce qu'ils commandent. »
L'esprit primitif d'une Règle n'est donc jamai dans une plus grande vigueur en un Ordre, q quand on voit cette étroite intelligence entre ceu qui le composent ; que les supérieurs, comme des séraphins, touchent immédiatement Dieu, d'esprit et de pensées, par une contemplation continuelle; qu'ils étudient en ce divin original les lois et les vertus qu'ils doivent proposer à leurs sujets ; et que, descendant de ce ciel tout pleins de lumières et de flammes, ils en répandent les rayons sur leurs inférieurs, leur manifestent les volontés divines, et, par une fidèle pratique, leur en font voir une démonstration sensible en leur vie et en leurs moeurs ; et que, d'ailleurs, les inférieurs regardent leurs supérieurs comme les exemplaires qu'ils imitent, et les modèles sur lesquels ils se forment. Pour lors, le premier esprit se conserve en sa force, comme un feu éternel que l'on entretient par une continuelle nourriture, avec autant d'étincelles que l'on se donne de bons exemples. Et il est difficile qu'il s'éteigne, quand les supérieurs, comme les chérubins du paradis terrestre, emploient tout ce qu'ils ont de zèle, de lumières et de puissance, pour prévoir, repousser et empêcher tout ce qui pourrait se glisser et le ralentir; et quand les inférieurs apportent toute leur fidélité et tout ce qu'ils ont de grâce pour ne rien admettre en eux qui le relâche ou le diminue. Heureuse communauté, où tout est à espérer, et rien à craindre!
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RÉFÉRENCES |
— (1) Quando Deus nos amat, œternitas, immensitas antat. ( Bern .)
— (2) Spiritus Domini, est Spiritus S. devolionis, et ista devotio , est pius et humilis effectue in Deum. ( Bonav., in cap. x. Reg.)
— (3) Gal., y, 18. Aug., de Nat. et Gratia, cap. Lvu.
— (4) Aug., de Catechist. rud., cap. xxit, et lib. Sent., sent. 223.
— (5) Non enim qui in manifesto Judœus est (id est professor et confessor) , sed qui in abscondito , cujus laus non ex hominibus, sed ex Deo. ( Rom. u, 28.)
— (6) Bern., epist. Il.
— (7) Rogo... pro eis qui credituri sunt... ut omnes unum sint, s.cut tu, Pater, in me, et ego in te, ut et ipsi in nobis unum suit. (Joas., xvit, 20, 21.)
— (8) S. Franc., in Reg., cap. vi.
— (9) D. Franc., in ep. ad frat. Eliam.
— (10) Magna est vis concordiffl ad Deum, sine qua non placent Deo nostra sacrificia quibus delentur peccata nostra. (Bern., de Modo bene vivendi, cap. m.'. )
— (11) Pertinaci dissensione firmatum in tiœresim schisma verterunt. (Aug., de Donatistis, t. VI. Hœres., 69.)
— (12) Franc., in leg. Bonav., cap. vin.
— (13) Sex sunt quze odit anima mea, dicit Dominus , et septimum quod detestatur... qui seminat inter fratres discordias. (Prov., vi, 16, 19.)
— (14) Bern , de Modo bene vivendi, cap.
— (15) Bonav., in Declar. lerm. Theol.
— (16) 1 Ad affatum, vel etiam aspectum cujuspiam spiritualis perfectique viri, interdum ad solam defuncti , vel absentls, memoriam flabat spiritus, et fluebant aquœ. (Bern., Cant., serm. 14.)
— (17) Bonus omnium est mensura. (Aristoteles. )
— (18) Omnis probus est liber. (Philo Judœus
— (19) Cum carbonibus desolatoriis. (Psalm. cxix, 4.)
— (20) Plerisque justi aspectus admonitio correctionis est. Quam ergo puichrum si videaris, et prosis ! (Ambr.)
— (21) Stimulatio clarorum virorum uti imaginibus exprobrantibus spectatores imbelles. (Plin., lib. III, cap. n.)
— (22) Bonav., de sex alis Seraph., cap. vI.
— (23) Validior est vox operis quam oris. ( Bern .) |
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