| CHAPITRE IV
JÉSUS-CHRIST, MODÈLE DE SES SAINTS, MET LE COMBLE ARESSEMBLANCE,
DÈJA IMPRIMÉE EN FRANÇOIS : IL ENRICHIT DE SES PROPRES DISPOSITIONS
L'ÂME DE CE SAINT, ET REPRODUIT EN SON CORPS LES PLAIES DU CRUCIFIEMENT |
| V1- La fin douloureuse du Verbe incarné est le type de celle des chrétiens. Malgré ses douleurs, Jésus était uni à son Père par une très haute oraison, par l'anéantissement de sa volonté propre, par l'esprit de pénitence, par une extrême tendresse d'amour, et surtout d'amour souffrant. En même temps, une triple charité l'unissait aux hommes, comme leur chef, leur frère et leur Rédempteur. |
Rien dans le Verbe Incarné n'est sans mystère : ses actions et ses souffrances devant être nos exemplaires, celles qu'il a exercées sur le Calvaire sont singulièrement ordonnées pour nous instruire. La croix a terminé la vie mortelle du Fils de Dieu en le transformant en amour, et en le consumant dans les souffrances et les plaies. Cela nous apprend le plus grand secret du christianisme, savoir, que, la prédestination du chrétien étant tout entière dans la façon dont il terminera sa vie, celle-ci doit s'achever dans un état d'amour et de souffrance, et ceux qui aspirent à cette transforporter les dispositions que Jésus-Christ a portées les sur le Calvaire.
Quoique les souffrances qui environnaient l'humanité du Fils de Dieu sur la croix fussent extrêmes, son esprit n'était pas tellement occupé de ses douleurs qu'il ne fût dans une pleine liberté de vaquer à son Père. Les entretiens de son Coeur, aussi intérieurs que dignes de Celui en qui Dieu se réconciliait le monde, nous seraient incompréhensibles si le Saint-Esprit ne nous les avait révélés dans les saints Évangiles. Nous les pouvons recueillir des deux objets qu'il considérait : son Père dans le ciel, et les hommes sur la terre.
Sa première application vers son Père était l'exercice d'une très haute oraison, comme nous l'assure saint Paul , disant que le Fils de Dieu, dans les jours de sa chair, offrait des prières et des supplications. (1)Selon saint Augustin, il était obligé à la prière par ses trois qualités de Pontife, de Chef et d'homme : comme Pontife, il le devait pour nous réconcilier avec son Père; comme Chef, pour prier en notre nom ; comme homme, pour s'humilier devant son Père (2). Or, sur la Croix, étant dans l'exercice actuel de son sacerdoce, il devait offrir le sacrifice des lèvres. la croix était donc comme un divin oratoire, « le Fils de Dieu traitait en secret avec son Père céleste pour le salut du monde (3).
Le second entretien était celui d'une volonté tout anéantie au pouvoir de son Père. Il acceptait avec une soumission totale ses ordres, quoique sévères aux sentiments de la nature ; il s'humiliait et se rendait obéissant jusqu'à la mort et la mort honteuse de la Croix; il imposait silence à toutes ses inclinations, et se réduisait à la pur capacité de porter les coups et les plaies qui lui étaient infligés par la justice de son Père.
Le Fils de Dieu recevait encore ses plaies dan un esprit de pénitence, la larme à l'oeil, les clameurs ou les gémissements en la bouche, comm dit saint Paul (4), le fiel et l'absinthe sur les lèvres la contrition au coeur ; parce que, étant le Pontif du péché, il a dû offrir pour son expiation un sacrifice total, où les deux parties qui concourent à l'offense, le coeur et le corps, fussent immolées. Ainsi, il offrait sur la croix le sacrifice de son Coeur, contrit au nom de tous les pécheurs, et le sacrifice de son corps, mourant par les plaies.
Tandis que les hommes le blessaient de leurs blasphèmes, et que leurs mains armées de fer déchiraient sa chair, son Coeur était dans une extase d'amour, comme il l'a manifesté en s'écriant : mon Père, je remets mon esprit entre vos mains. » lit cet amour allumait un feu sacré, qui, desséchant son intérieur par ses ardeurs divines, fit sortir de sa bouche, comme une flamme, cette parole « J'ai soif! » Soif qui procédait non seulement de l'épuisement de son sang, mais de l'ampleur de sa charité, dit saint Laurent Justinien, et nous découvrait que le Fils de Dieu, au haut de la croix, a souffert deux passions, l'une d'effet, l'autre de désirs : la première, sanglante du sang de ses veines ; la seconde, ardente des désirs de son Coeur. Car, dit ce bienheureux saint, alors qu'il semblait que le temps des douleurs dût se terminer ; alors que sur son corps il ne paraissait plus de place pour d'autres plaies ; alors que les veines étaient épuisées , sa charité , qui n'avait pu être éteinte dans cette mer de souffrances, reprenant de nouvelles forces, lui fit recommencer une nouvelle passion. Il s'écria : « J'ai soif, » non pas d'une eau qui rafraîchisse ma langue, mais de nouvelles plaies ; je suis altéré de nouvelles douleurs, et je soupire après de nouvelles souffrances.
0 mon Père, lui fait dire saint Bernard, si les douleurs que je souffre, les coups qui meurtrissent mon corps, et les plaies qui déchirent ma chair, semblent peu de chose à votre justice, elles paraissent aussi bien légères à ma charité; s'il est encore nécessaire de souffrir, et que votre volonté me l'ordonne, mon amour est assez généreux pour l'entreprendre. Y a-t-il encore des épines dans les buissons? voilà mon chef. Faut-il de nouveaux fleuves de sang? voilà mes veines. Votre justice veut-elle encore infliger des plaies ? je présente mon sein pour les recevoir. Oui, ô mon Père, que votre colère allume de nouveau tous ses feux, aiguise toutes ses flèches ; brûlez , frappez , brisez, tuez : ma charité en désire encore davantage.
0 amour invincible, que l'excès des douleurs n'a pu vaincre! 0 amour insatiable, que le nombre infini des souffrances n'a pu satisfaire! que tu es admirable! tu vis de ta mort ; tu tires ta force de ta faiblesse; tu allumes ton feu dans les eaux des supplices ! Si nous admirons le Fils de Dieu tout appliqu à son Père, il ne laisse pas de penser à nous, de jeter un regard de pitié sur les hommes qui sont en terre. De la croix, il les considère sous trois aspects, et son coeur est touché de trois mouvements d'amour pour eux. De bienveillance : il les aime comme des membres qu'il veut s'unir. De tendresse : il les aime comme des frères auxlequels il compatit. De miséricorde : il les aime comme des pécheurs qu'il veut sauver. 0 mon Seigneur, s'écrie saint Augustin, que les plaies infligées à votre chair par la malice des Juifs me sont précieuses !
Tels étaient donc les entretiens intérieurs de Jésus-Christ, les dispositions actuelles de son âme, les mouvements divins de son amour, les élans de son coeur, dans le temps qu'il recevait ses plaies: et tout ceci au haut de la croix, comme dans une profonde solitude. Car telle est la conduite de sa charité en la distribution de ses faveurs : il les répand entre les multitudes d'hommes comme dans des vaisseaux que sa bonté prépare; mais, pour recevoir des plaies, il est tout seul; il n'admet personne en la croix pour être avec lui sur ce trône de douleur. Il n'a rien qu'il n'élargisse : il donne sa Mère à son disciple, le disciple à sa Mère; il présente sa grâce aux justes, son sang aux pécheurs, le pardon à ses ennemis; il promet le Paradis à un larron; mais pour ses plaies, il ne les partage avec qui que ce soit. Seul il les reçoit, les recueille et les porte. Il se contente de nous donner ses grâces; il se réserve les peines. Il nous communique ses faveurs ; il retient pour soi les misères.
Après adoré Jésus- Christ en ses divines dispositions, remontons sur la montagne d'Alverne , pour y contempler notre séraphique Père qui se prépare à consommer son sacrifice. |
| V2- Saint François se sent attiré sur l'Alverne par une inspiration divine. Il s'y livre au jeûne et à la prière. A la vue de Jésus crucifié, il éprouve un ardent désir de lui ressembler davantage, et il lui demande la faveur de ses plaies |
Ne divisons point ce que l'amour a saintement uni ; ne séparons point ce que la charité a si parfaitement conjoint : l'amour divin a fait une trop heureuse fusion du serviteur et du Maître, de Jésus et de François. La charité a déjà blessé François d'un dard qui le presse et reste dans son flanc; l'amour l'entraîne vers l'Alverne, et lui donne des ailes de flammes, qui le font voler au lieu du sacrifice.
Allez donc, ô divin François, volez avec allégresse sur cette sacrée montagne : l'amour vous y convie; la charité vous y appelle; les Anges vous y désirent; toute l'adorable Trinité vous y attire, et Jésus-Christ vous y attend comme un Pontife en son temple, où vous devez être l'hostie. Ne perdons plus de vue cet homme céleste; suivons ses pas; accompagnons-le en son voyage; montons avec lui dans ce saint désert. Mais, avant de l'honorer de ses plaies, Jésus-Christ veut le revêtir de ses dispositions.
La solitude étant le lieu des communications divines, cet homme céleste n'est pas plus tôt entré dans le désert de ce saint rocher, que de sensibles attraits de Dieu lui promettent quelque faveur extraordinaire. Pour l'y disposer, Dieu lui inspire d'abord une pensée de pénitence. François commence sa retraite par un jeûne de quarante jours ; il mortifie un corps innocent ; il punit sa bouche, qui n'est point criminelle; il la rend tout amère d'abstinence ; ses os se dessèchent par les ardeurs de la faim, qu'il ne tempère que par un peu d'eau et de pain sec ; son coeur se fend de douleur ; le sang en coule par ses yeux, qui versent un torrent de larme.
Jésus-Christ, qui a reçu ses plaies dans un esprit de pénitence, ne veut les imprimer que dans un corps mortifié, parce que, l'union ne se pouvant faire entre les choses dissemblables, et la chair étant contraire à l'esprit, Dieu ne peut s'unir à l'homme si celui-ci n'est mort à sa chair. Il veut voir en François le sacrifice du coeur contrit, et une chair devenue hostie de la pénitence par les larmes, avant d'être victime d'amour par les plaies.
A cette pénitence si austère, François joint la pratique d'une sublime prière ; le Fils de Dieu l'attire à lui dans une très haute oraison, où l'objet qui l'occupe le plus est la croix de son Maître. Il ne monte plus au ciel pour l'adorer en la majesté de sa gloire; il se contente de l'envisager au trône de ses souffrances. Désirant savoir où le conduiront les saints mouvements dont il se sent agité, il consulte les saints Évangiles. Les ouvrant jusqu'à trois fois, il n'y lit que des arrêts de croix et de mort. La passion qui y est décrite se présente toujours à ses yeux. Cet homme plein de Dieu comprend par cet oracle qu'il doit être conforme à son Maître dans les souffrances de sa mort comme il l'avait été en sa vie. Il ne s'étonne pas de cet arrêt, qui est celui de son supplice ; quoique la longueur de ses pénitences ait abattu son corps de faiblesse, il se livre, se dédie, s'abandonne au pouvoir de l'amour divin, et se dispose au martyre.
Dès qu'il connaît les desseins du Ciel , il n'a plus que des pensées de croix, il ne respire que les douleurs, les souffrances et les plaies. Quand il jette les yeux sur son Jésus tout couvert de sang, il lit dans ses plaies, avec saint Paul, ces mots écrits comme en caractères de feu : « Il m'a aimé, et il s'est livré aux douleurs pour me donner ses grâces. » Ces plaies lui disent tout doucement au coeur : « François, si tu m'aimes, où en sont les preuves? Si tu veux te vanter de m'aimer, ressemble-moi dans mes blessures. » Réfléchissant alors sur soi-même, n'y voyant point de plaies, il se sent rempli de confusion. Jamais il ne porte la vue sur son Jésus crucifié sans que toutes ses cicatrices lui paraissent comme autant de bouches qui lui reprochent sa lâcheté. Elles semblent lui dire : Si toutes choses sont communes entre les amants, que ne prends-tu mes plaies? Tu as des désirs de me ressembler, mais c'est sans effet. Si tu te vantes d'être mon esclave, où en sont les nargues? Si tu te glorifies d'être mon serviteur, où sont mes livrées? Et si je suis ton exemplaire, où est ta ressemblance? Peux-tu voir ton Maître le coeur ouvert, et garder le tien sans blessures? Renonce à ces titres, ou porte mes plaies. »
Ces reproches lui piquent vivement le coeur, et lui font prendre la généreuse résolution de mourir en la peine, ou d'avoir des plaies. Son amour ne se contente plus de les porter invisiblement en son coeur; il en veut avoir l'empreinte sensible en sa chair. La croix, qui avait toujours excité sa compassion, le remplit maintenant de tendresse : il ne la regarde plus seulement de loin; il se veu t joindre à elle, et, parce que personne ne se présente pour le crucifier, il se plaint que les hommes, qui n'ont point pardonné au Créateur, se montrent trop humains à une créature.
Pour contenter son amour, il a recours à son Maître. Ce ne sont plus qu'élans, transports, ravissements, extases, larmes, gémissements, prières, qui conjurent son Sauveur de le faire mourir ou de le blesser.
« Ah! que je meure, mon divin Maître, mais de la mort des amants, et que la belle dilection de sa flèche sacrée coupe le fil de ma vie! 0 douce et bienheureuse mort, que de mourir des mains de l'amour, abîmé de douceur ! Écoutez ma voix; je n'ai plus que ce pauvre coeur qui me reste, et que je vous présente; prenez-le, plongez , noyez, submergez, abîmez-le dans le plus profond de vos eaux et de vos feux (5)! 0 amour ! ô amour! ô amour! si vous êtes inexorable à mes voeux, mon pauvre coeur va éclater ! Ah! c'en est fait : il se fend se fond, il s'écoule, il se brise. Mais, ô amour, n'êtes-vous pas la vie de ce coeur languissant ? Mon doux Jésus , n'êtes-vous pas le doux Époux de mon âme? Permettez que j'use de la liberté des épouses, que je m'élance entre vos bras, et que, sur ce sein percé, qui est le bûcher des divins amants, je finisse ma vie! Ah! mon doux amour, si votre coeur est touché de compassion pour le mien, que je sois tout transformé en vous, que mon coeur soit blessé comme le vôtre! »
Tels étaient les élans sacrés, les saintes langueurs, les divins soupirs qu'élançait François! comme autant de flèches de feu, dans le coeur de son céleste Maître, qui ne l'offensaient pas, mais l'honoraient; n'irritaient pas sa colère, mais embrasaient son amour, et l'inclinaient à accorder à François ses pieuses demandes. Jésus-Christ le disposait, le sanctifiait, le préparait ainsi à ce grand sacrifice, élargissant toujours son coeur pour recevoir plus de flammes, et fondant son corps et sa chair comme un or très pur, pour recevoir l'image de son Prince. Consolez-vous, ô François, le Ciel a écouté vos voeux : vous serez crucifié; mais ce sera par les mains de l'amour même.
Après tant d'élans, je regarde François comme un phénix sur son bûcher, qu'il s'est dressé lui- verne de l'assemblage de toutes ses vertus : tant d'amour, de larmes, de pleurs, de jeûnes, de pénitence, d'élans, de soupirs, de prières, de gémissements, ne demandent plus qu'un petit rayon de soleil pour prendre feu. C'est aussi la victime, bien préparée, étendue sur son autel, n'attendant plus que le glaive du sacrifice et le feu qui va la consumer.
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V3- Le Sauveur apparaît à saint François sous la forme d'un séraphin à la fois crucifié et glorieux, et lui imprime les stigmates. Saint François révèle à un de ses Frères les circonstances de cet événement merveilleux. |
Enfin, le précieux moment marqué dès l'éternité dans le conseil divin, ordonné par la Sagesse, voulu par l'amour, est heureusement échu, où le Fils de Dieu veut achever en notre grand saint ce que sa bonté y a commencé par sa grâce, et exécuter les hauts desseins qu'il a formés sur lui.
François, élevé sur le sacré rocher de l'Alverne, séparé de toute créature, les yeux étincelants de larmes, le coeur tout brûlant d'amour, considérait en grande ferveur d'esprit que l'auteur de la vie avait souffert une honteuse mort. Il se sentit pressé d'un désir extraordinaire de souffrir, à l'imitation de son Maître. Tandis que son coeur brûlait des ardeurs du Calvaire, la montagne d'Ai, verne fut investie de flammes; le ciel, au-dessus de sa tête, se mit en feu, et, ouvrant son sein, lui fit apercevoir la figure d'un homme attaché pieds et mains à une croix, mais couvert de six ailes, comme on nous représente les séraphins. A la vue de cet objet à la fois glorifié et crucifié, où l'amour avait mêlé la douleur et la gloire, son coeur fut agité d'une diversité de mouvements de joie et de tristesse en un même temps , comme ces montagnes qui portent à la fois des feux, des fleurs et des neiges. En le voyant tout éclatant de lumière et tout ardent d'amour, il l'aima et tressaillit de la joie ; mais quand il l'aperçut, sous ses ailes de feu tout sanglant, couvert de plaies , il fut saisi de douleurs , il s'abîma de tristesse, il fondit en à larmes et se plaignit de la cruauté du péché envers un objet si aimable. Puis, considérant que ces divines plaies étaient les sacrés caractères qui signent notre absolution , et voyant en elles les sources du salut du monde, il fut ravi, tendit les bras, ouvrit son sein, et s'écria : « Si votre amour a des flèches, voici mon coeur qui se tiendra glorieux d'en être percé (6) ! »
Alors le séraphin s'abaissa jusqu'à François, et, ardent comme un soleil en la majesté de son midi, lui darda un rayon si vif et pénétrant, qu'il le blessa aux pieds, aux mains et au côté.
Quels déluges de douceur, quels excès d'amour, quelles flammes de charité ne ressentit pas son Coeur! A la première vue de ces plaies, il ne sait oins s'il vit ou s'il est mort ; mais la douleur de ces blessures lui montre qu'elles sont réelles et non imaginaires : il se trouve tout autre qu'il n'avait été; il voit ses pieds, ses mains, son côté percés comme ceux de son céleste Maître.
Si vous désirez savoir le jour de ce grand miracle, ce fut celui de l'Exaltation de la sainte Croix, et ceci non sans mystère. Il était convenable que saint François, étant le grand amateur de la Croix, ne reçût ses plaies qu'en ce jour de son triomphe, afin que le ciel s'accordât avec la terre, et que, le même jour où l'Église militante honore la Croix exaltée par l'empereur Héraclius, l'Église triomphante célébrât sa glorification en la personne de saint François, et que l'Empereur du ciel l'honorât par-dessus tous les saints du rare privilège d'en porter les trophées en sa chair.
Quant à l'heure où il reçut cette grâce singulière, ce fut de grand matin, avant la pointe du jour. Le soleil visible, qui luit aussi bien pour les fourmis que pour les hommes, n'était pas assez saint pour voir ce grand miracle de la grâce ; il fallait que la puissance divine créât un jour spécial pour un prodige si nouveau, et que Jésus-Christ en fût lui-même le soleil et l'astre. Parmi l'épaisseur des ténèbres, comme le rapporte l'ancienne Légende, Jésus-Christ apparut investi de lumières si éclatantes, que toutes les montagnes environnantes en étaient plus éclairées que du soleil en son midi; les bergers qui veillaient à ta garde de leurs troupeaux eurent la vue de ce ravissant spectacle, et en témoignèrent ensuite.
Pour vous déduire par le menu toutes les cir constances de cette impression miraculeuse, je ne le puis pas mieux qu'en vous proposant la révéla tion faite par saint François à un très saint religieux, frère laïque, qui reçut commandement d frère Philippe de Pérouse, provincial de Toscane de prier instamment son séraphique Père de le lui faire connaître. « Sache, mon frère, » lui dit-il « que celui qui m'apparut sur cette montagne d'Alverne n'était pas un ange, mais mon Seigneur Jésus lui- même, sous la figure d'un séraphin. Comme il avait reçu ses plaies en son propre corps, il les a imprimées en ma chair de ses divines mains. Apprends donc que, le jour avant l'Exaltation de la sainte Croix, un ange vint moi.; il me dit de la part de Dieu que j'eusse à disposer à souffrir et à recevoir tout ce que Die voudrait faire en moi. Je lui répondis que j'étais totalement préparé à porter tout ce que sa main puissante voudrait opérer. De grand matin, le jour de l'Exaltation de la sainte Croix, avant lever du soleil, étant sorti de la cellule où j'avais passé la nuit dans une ferveur extraordinai d'esprit, je marchais à grands pas vers le lieu où je faisais oraison. Et voilà que j'aperçois un jeu homme sous la figure d'un séraphin revêtu des ailes, lequel, traversant subitement l'air, vint à nia rencontre. A sa vue, je m'arrêtai tout court, eten ce lieu que tu vois , je me mis à genoux ; puis, entrant dans une profonde oraison, l'aspect de cet objet me donna tant de tendresse au coeur, qu'il me semblait ressentir en mon corps les douleurs de la Passion.
« A la présence de ce crucifix, toute la montagne fut investie d'une lumière dorée. S'arrêtant devant moi, il me demanda que je lui donnasse quelque chose. Je lui dis : « Seigneur, vous savez que je n'ai plus rien; car je vous ai tout donné, corps et âme. » Mais, me pressant de lui faire quelque aumône, il me dit que je misse la main dedans mon sein, où ayant trouvé une pièce d'or, je la lui donnai avec un grand étonnement. Il me demanda encore l'aumône jusqu'à trois fois, et je trouvai toujours une pièce d'or, que je lui donnai. Les ayant reçues, il me dit : « Sais-tu ce que cela veut dire? Ces trois pièces, différentes de prix, de poids et de valeur, signifient l'institution et les différents degrés des trois ordres que tu as fondés. » Après ces paroles, Jésus crucifié, appliquant ses mains à mon corps, premièrement aux mains, secondement aux pieds, et enfin au côté, m'imprima ses plaies avec une très véhémente douleur, et chaque fois que l'impression s'en faisait, je m'écriais avec un grand gémissement. Puis, mon Seigneur Jésus disparaissant, je me vis marqué de ses plaies. Dis donc assurément à ton ministre que cette oeuvre est de Dieu et non pas des hommes. »
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V4- Nous ne connaissons l'amour de Dieu pour nous que par manifestations sensibles qu'il en fournit. L'amour naît la similitude, d'abord entre les personnes divines, puis entre Dieu et les hommes. Le Fils de Dieu, reconnaissant donc son image en saint François, lui a donné, par les stigmates, la preuve d'un triple amour : de complaisance, de bienveillance, et de magnificence. |
L'amour que Dieu nous porte n'est pas du nombre de ces choses que l'on voit des yeux et que l'on touche des mains. N'étant pas distind de l'essence divine, il est incompréhensible à nos esprits par l'infinité de son être, et invisible à nos sens par la condition de sa nature, qui est spirituelle. Si Dieu nous le manifeste, c'est par ses effets , comme les étincelles découvrent le feu caché sous la terre; et nous jugeons que cet amour est singulier, quand les effets qu'il produit au dehors sont rares.
Il n'est personne qui n'avoue que l'impression des stigmates est la preuve d'un éminent amour de Jésus-Christ pour saint François. Jamais il n'en a donné de témoignage plus illustre, et nous pouvons dire qu'il a aimé cet homme céleste de trois amours : de complaisance, de bienveillance, et de magnificence.
L'amour est fils de la ressemblance : nous aimons ce qui nous est semblable, par l'inclination, que la nature a imprimée dans nos coeurs, de nous aimer nous-mêmes. La similitude d'un autre sujet fait de lui notre image et comme quelque quelque chose de nous ; nous l'aimons d'un amour je sympathie qui se réfléchit sur nous. Dans le ciel où l'amour est souverainement parfait, il n'est produit que par la ressemblance. Le Père se contemple en son Fils comme en son image; le Fils se voit en son Père comme dans le principe de sa divinité ; de ce mutuel regard procède le Saint-Esprit, qui est l'amour commun de tous les deux, et qui, répandant ses flammes sur l'un et sur l'autre, les fait entrer en un amour de complaisance.
Le Fils de Dieu, ayant conduit notre séraphique saint sur le mont Alverne, et voyant son amour l'embraser, ses grâces le sanctifier, reconnaît en son serviteur toutes les vertus qu'il a pratiquées lui-même sur la terre, et le regarde dès lors comme son image vivante. De là naît au Coeur de Jésus un amour de complaisance pour saint François, et, comme dans le ciel le Père n'est porté à communiquer sa divinité à son Fils que par l'infinie complaisance qu'il ressent à la vue de son éternelle beauté, le Fils de Dieu n'est attiré à donner ses plaies à François que par une amoureuse complaisance, voyant en lui comme un autre soimême. C'est ce qui le porte à produire une image qui lui soit toute semblable, non seulement en ses grâces, mais encore en ses douleurs.
De cet amour de complaisance, il passe à celai de bienveillance, qui veut du bien à la chose aimée, parce que l'amour, selon saint Jean Chrysestome, ne peut souffrir de dissimilitude entre ceux qui s'aiment véritablement (7) : s'ils sont différents en qualités, il entreprend de les rendre tout sein, blables en privilèges.
Et c'est l'admirable effet que l'amour a produit entre Dieu et l'homme. En la dignité de son être Dieu est infini; en ses qualités, il est la plénitude des biens. Au contraire, la nature humaine abaisse infiniment l'homme : en son être créé, il est ue pur néant ; en ses qualités, il est pauvre, faible, indigent. Pour ôter toutes ces différences, et rendre admirablement semblables deux extrêmes si infiniment distants, l'amour inspire au Fils de Dieu de s'abaisser en notre terre, et de nous ver au ciel où il règne; de prendre notre chair, et, de nous donner sa divinité ; de se faire homma, et de nous faire des dieux ; de se rendre semblable à nous, et de nous rendre semblables à lui. II se fait homme mortel, pauvre, indigent comme nous; il nous rend immortels, riches, glorieux comme lui ; et, par un heureux échange, il entre en nos misères extrêmes, et nous entrons en ses richesses immenses.
L'amour de complaisance du Fils de Dieu sur saint François est le principe de l'amour de bienveillance par lequel il lui veut du bien. Le voiant dissemblable à lui ès privilèges de ses plaies, il forme le dessein de les lui communiquer pour ôter toute différence; et il exécute ce projet par un amour de magnificence, lui faisant part de tout ce qu'il possède. Il lui donne d'abord ce qu'il a reçu de son Père; c'est-à-dire, il lui verse ses lainières en l'entendement, sa charité au coeur, ses grâces en l'âme; il ajoute ensuite ce qu'il tient de la Croix, c'est- à-dire les douleurs, les souffrances et les plaies. Certes, il ne faut donc plus douter que le grand saint François n'ait été aimé de Dieu : toutes les blessures qu'il porte en sa chair en sont des preuves trop sensibles, et il peut bien se vanter avec l'Épouse que Dieu l'a choisi pour élever en lui les triomphes de l'amour, pour déployer les richesses de sa bonté, et pour faire voir à la terre les magnificences de sa charité infinie.
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(1) In diebus carnis sum preces , etc. (Hebr., v, 7.)
(2) Orat ut sacerdos pro nobis ; orat ut caput in nobis; orat ut homo ad exemplum. (Aug. )
(3) Habet sacerdotium sempiternum... ad interpellandum pro nobis. (Hebr., vit, 24, 25.)
(4) Cum clamore valido, et lacrymis offerens. ( fIebr., y, 7.)
(5) Moriar amore, moriar, o languor meus, beata mors, equor dulcedinis. Immerge memet, ingrue, profundo obrue, etc. (Gant, S. Franç.)
(6) Pectus meum, scopus amoris.
(7) Amor aut pares facit aut invenit. (Chrysost.) |
CHAPITRE V
LE MARTYRE DE LA STIGMATISATION EST D'UNE DIGNITÉ
PLUS HAUTE QUE CELUI DONT LES HOMMES PEUVENT ÊTRE LES AUTEURS
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V1-Les coeurs et les corps des saints sont les victimes de la Loi nouvelle; le Pontife unique, le Verbe incarné, perpétue son propre sacrifice en leur personne. Ce fut d'abord es la sainte Vierge et en saint Jean qu'il le reproduisit plus parfaitement, tandis qu'ils étaient au pied de la Croix : le martyre ordinaire eût été pour eux un sacrifice d'ordre inférieur. C'est de la même façon que le Fils de Dieu immole saint François.
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La religion et le sacrifice sont deux choses in séparables. Ce que l'âme est au corps, le sacrifice l'est à la religion.
Le Verbe incarné, envoyé par son Père avec le puissance de fonder une religion nouvelle, voulut qu'elle fût plus parfaite que l'ancienne, où des sacrifices sans nombre chargeaient les autels devictimes tirées des troupeaux de bêtes. A ces hosties grossières, il en fit succéder de plus pures et de plus saintes, qui sont les coeurs et les corps des justes. Unissant en sa personne les deux qualités de sacrificateur et de sacrifié, il consacra en soi-même ces hosties saintes, vivantes et raisonnables dont parle saint Paul ; il voulut être la première, et, d'autant que la religion qu'il établit en terre doit être perpétuelle, ces hosties seront pontife perpétuelles.
En effet, il demeure en son Église comme un Pontife en son temple, afin qu'après s'être offert à son Père, il continue de présenter les coeurs et les corps des fidèles comme autant de victimes éternelles. Et, quoique les hosties que les justes offrent soient saintes et agréables à Dieu en la sainteté et en la dignité du sacrifice de Jésus-Christ, elles ne sont pas néanmoins immolées immédiatement des mains de ce divin Sacrificateur : c'est un privilège rare, accordé seulement à quelques âmes éminentes, et c'est cette faveur qui rend le sacrifice de saint François différent de celui des martyrs en plusieurs circonstances très considérables.
Le sacrifice est l'oblation, la consécration et la destruction d'une chose extérieure, par un ministre légitime, à l'honneur de la suprême Majesté de Dieu. La mort des martyrs est un sacrifice où ils sont offerts, consacrés et détruits à l'honneur de la Divinité; il n'a pas néanmoins un ministre légitime : les bourreaux n'ont pas l'autorité de les immoler ; c'est une entreprise que leur impiété fait sur la vie des saints, et de leur part ce sacrifice est un sacrilège. C'est ce qui met une notable différence entre le sacrifice de saint François et celui des martyrs : ils ont été immolés par les hommes, et lui par Jésus-Christ ; les mains qui les ont frappés étaient criminelles; celles qui ont stigmatisé François étaient saintes.
En ceci , notre séraphique saint entre en communication de privilèges avec les plus éminents personnages de l'Église, qui se sont trouvés présents au pied de la croix. Le Calvaire dut avoir des hosties qui lui fussent propres, et ceux que l'amour associa au divin sacrifice pour être immoés avec Jésus-Christ, furent Marie, Mère de Dieu, saint Jean et Madeleine. Ces divins amants se trouvèrent avec leur Bien-Aimé en communauté de temple, d'autel, d'amour, de feu et de souffrance. La charité ayant transformé leurs coeurs en celui de Jésus, ils furent tous immolés sur son Coeur et sur la croix comme sur un autel commun ; il les offrit à son Père comme autant de victimes saintes. Il était sur la croix le principe de leur amour et de leur souffrance : comme ils brûlaient de son amour, ils souffraient de ses douleurs; ce qui affligeait l'un faisait souffrir les autres ; le même amour qui fondait le Coeur de Jésus en la croix, répandait ses flammes sur ces hosties qui étaient à ses pieds, et les consumait avec lui. Voilà pourquoi tous ceux qui assistaient au Calvaire ne sont pas morts par le martyre : il n'était pas convenable que, ayant été immolés des mains du saint amour, ils fussent sacrifiés par les mains des impies, et que, étant des hosties de la croix, ils le fussent encore de la cruauté des bourreaux.
C'est à ce rare privilège que notre homme céleste est destiné; Jésus fait en sa faveur ce qu'il a fait pour sa divine Mère. Comme il est monté une fois en la croix pour immoler des mains du saint amour cette Mère de la belle dilection , il descend de la droite de son Père sur l'Alverne, s'attache une seconde fois à la croix, renouvelle toutes les circonstances de cet adorable mystère, paraît sous la même qualité de Pontife, revêtu de son habit pontifical, qui est sa chair, dresse la croix pour autel, et apporte du ciel un feu qu'il tire du sein même de son Père. Ah ! François, que tu es heureux d'être l'hostie d'un si divin sacrifice!
Je ne m'étonne plus que le Ciel n'ait jamais accordé à François l'effet de ses désirs de mourir par le martyre. Il était destiné à une immolation bien plus céleste : le Calvaire se l'était approprié.
Toutes les circonstances du sacrifice se rencontrent en cette action si sainte et si solennelle. La consécration est la première; elle rend sacrée la chose offerte. Non seulement l'impression des stigmates tire François du rang des choses naturelles pour le faire passer dans l'état commun et ordinaire à tous les justes, qui est surnaturel, mais elle l'élève dans un ordre divin, qui le con, sacre singulièrement au Calvaire. Et comme Jésus, Christ a reçu sur la croix une consécration nouvelle par sa qualité d'hostie, et qu'il en est résulté pour lui une sainteté plus singulière, ainsi Frau çois reçoit sur l'Alverne une nouvelle sainteté fondée non seulement sur la grâce, mais sur qualité d'hostie. Et si celui sur qui l'on avait ré. pandu le sang des victimes était, sous l'ancienne Loi, dédié et consacré à Dieu, et méritait d'être appelé saint, combien la consécration et la sainteté de François doivent-elles être plus hautes, maintenant qu'il a été teint du sang de Jésus. Christ, et qu'il partage ses plaies ! (1)
Après la consécration est venue l'oblation : le Fils de Dieu a offert saint François à la majesté de son Père comme une hostie sainte, en odeur de suavité; comme un fruit de son sang, et un effet de sa croix.
Enfin, il y a eu destruction totale en son coeur et en son corps : Jésus-Christ a fait un holocauste parfait de son coeur en le consumant des ardeurs de son amour, et de sa chair en lui communiquant ses divines plaies. Notre séraphique saint peut donc être appelé la victime du pur amour de la Loi nouvelle, où la cruauté des hommes et l'impiété des bourreaux ne se sont point trouvées mélées. C'est l'amour, armé de ses feux et de ses flèches, qui fait tout,frappe, qui blesse, qui consume, coeur et du corps de François sa victime.
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V2-Il y a, entre les plaies de Jésus-Christ et celles de saint François, des ressemblances et des différences qui honorent également ce saint. |
Il y a, entre le Calvaire et l'Alverne, cette ressemblance, qu'ils sont l'un et l'autre un théâtre d'amour et de douleur, et que sur ces deux saintes montagnes on fait et on reçoit des plaies; mais il y a cette différence, que Jésus-Christ, sur le Calvaire, reçut ses blessures de la main des hommes, et n'en fit pas, tandis que sur l'Alverne il imprima ses plaies et n'en reçut pas. C'est ce qui met une notable distinction entre le serviteur et le Maître : Jésus-Christ fut crucifié par les mains des bourreaux, et François par Jésus-Christ. Ce fut une injustice extrême aux Juifs de punir comme criminelle l'innocence même ; au contraire, ce fut une faveur signalée que Notre- Seigneur imprimât ses douleurs sur le corps du grand saint François. Les coups qu'infligèrent les bourreaux au Fils de Dieu furent les marques de leur haine; les coups que Jésus frappa sur la chair de François furent les preuves manifestes de sa charité. Les mains qui affligèrent le Fils de Dieu l'offensaient; les mains qui ont blessé saint François l'ont honoré. Les bourreaux ont ravi à Jésus-Christ la beauté de sa figure humaine; Jésus-Christ, en blessant François, r revêtu de la ressemblance divine. Les plaies à Jésus furent autant de crimes de ceux qui les lui infligeaient; celles de François provinrent de coups sans cruauté ; les mains qui les firent ne provoquaient point l'ire, mais excitaient l'amour,
Comme dit un grand docteur, qu'on appelle le Maître des sentences, la Passion a été très agréable au Père; il l'a reçue en odeur de suavité, comme un sacrifice qui l'honorait et qui sauvait le monde; mais l'action qui la produisait lui était très désagréable (2) : c'était un déicide, le plus grand de tous les péchés. En François, au contraire, tout est divin; l'action et la passion sont également saintes et vénérables.
Si j'avance ces différences, ce n'est pas pour diminuer la dignité des plaies de mon Maître, et abaisser leur excellence; c'est pour admirer davantage la condescendance du Fils de Dieu, qu se plaît à faire à ses saints des faveurs que nou ne saurions comprendre.
Ici , nous avons raison de nous perdre et de nous ravir, en considérant que cette humanité, sacrée par l'onction de la Divinité qui habite corporellement en elle, a été touchée par des mains profanes. Si l'amour a inspiré au Fils de Dieu de couvrir son humanité de plaies pour accomplir ouvre de notre salut, n'était-il pas convenable, et sa sagesse ne devait-elle pas ordonner, que les anges en fissent son amour selon la faiblesse de mesurons l'impression?
Mais ne mesurons pas les conseils de Dieu et les nos petites pensées. Il a plu au Fils de Dieu de ne nous donner sa grâce et sa gloire que par ses ignominies. Pour augmenter ses opprobres et nos mérites, il a voulu que son humanité, tout en étant le sanctuaire de la Divinité, fût couverte de blessures par des mains sacrilèges. 0 excès de la charité d'un Dieu , qui renonce aux intérêts de sa gloire pour avancer ceux de notre salut, qui s'abaisse pour nous élever, qui souffre pour nous glorifier, et qui veut être traité ignominieusement pour augmenter nos mérites!
Aussi y a -t-il bien de la distinction entre la montagne du Calvaire et celle d'Alverne : le Calvaire est un trône de justice; l'Alverne est un trône d'amour. Sur le premier, la justice puni t les crimes ; sur le second, l'amour couronne des mérites. Sur le Calvaire, Jésus est la victime exposée aux coups rigoureux de la colère du Père pour satisfaire à sa justice; sur l'Alverne, François est la victime exposée aux coups du saint amour, qui honore en blessant.
Ne croyez pas néanmoins que je veuille élever les plaies du serviteur au-dessus de celles du Maître. Voulez-vous savoir la différence. Celles de François sont, à la vérité, plus admirables que les plaies de Jésus-Christ parce qu'elles sentmiraculeuses ; mais les blessures du Fils de Dieu naturelles de la part des mains qui les ont imprimées, sont plus adorables en leur sujet, puis qu'elles sont dignes d'une adoration de latrie et d'un amour de préférence : plus Jésus s'abaisse plus il est aimable; et jamais il ne mérite mieux nos amours que quand il paraît le plus igno nieux. Or, il veut être blessé par des mains criminelles pour augmenter ses ignominies, et il lui plaît de blesser François de ses divines mains pour honorer celui qu'il aime.
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RÉFÉRENCES chapitreV |
(1) Sanctum quasi sanguine tinctum. (D. Thom., 2. 2.)
(2) Passio fuit gratiosa actio, vero odiosa. |
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