| CHAPITRE III
JÉSUS-CHRIST A LONGUEMENT PRÉPARÉ SAINT FRANÇOIS
A LA FAVEUR DE SES STIGMATES, ET A MÉNAGÉ LES CIRCONSTANCES
DE TEMPS ET DE LIEU OU IL LA LUI ACCORDERAIT |
| V1- Une faveur divine aussi rare que l'impression des stigmates n'a dû être accordée à saint François que parce qu'il y était plus préparé que les autres saints. Il avait toujours voulu être le plus pauvre et le plus humble ; il s'était anéanti le plus possible; il s'était plus intimement pénétré des mystères de la Croix; il avait mieux compati aux douleurs du Sauveur. A tous ces motifs, s'en sont joints d'autres relatifs aux intérêts de l'Église, qui la lui ont fait accorder, quoiqu'elle ne l'eût point été à la sainte Vierge et aux apôtres. |
| Dans toutes les communications que le Fils de Dieu fait de ses dons, trois de ses divines perfections concourent à son oeuvre. Sa bonté, qui est libérale, le presse de répandre et de communiquer ses grâces : de sa nature, elle est assez magnifique pour élargir sans vue de nos mérites celles. qui font le commencement de notre salut, et les faveurs plus rares qui ne dépendent que de sa: miséricorde ; la sagesse, néanmoins, ne permet pas que ce soit aveuglément, sans choix et sans discernement ; la justice, de son côté, demande que, s'il les distribue sans mérite, ce ne soit pas sans préparation dans les sujets où il les veut répandre. Selon les dispositions qu'il y trouvera, il proportionnera ses grâces, et là où ces dispositions seront rares, il communiquera des grâce exquises (1)
Les sacrés stigmates étant au rang des faveurs qui se donnent par une magnificence d'amour, et qui ont tant de dignité que le mérite d'un pur homme n'y peut atteindre, la sagesse et la justice en ont tellement conduit l'impression, que François a eu la préférence de ce rare privilège entre tous les saints, à cause des dispositions singulières de ses grâces, ayant été trouvé le plus pauvre, le plus humble, le plus ardent en amour pour la croix, et le plus compatissant aux douleurs de Jésus-Christ son Maître, après la Vierge et les Apôtres.
Si l'Église triomphante est si admirable en la diversité de ses saints, qu'ils éclatent dans le ciel empyrée comme autant d'étoiles dans le firmament, et qu'ils diffèrent ès degrés de gloire autant que ces astres sont différents en grandeur et en lumière, comme dit saint Paul, l'Église militante n'est pas moins miraculeuse en la différence des justes qui la composent. Chacun, dit cet Apôtre, à sa grâce distincte de celle d'un autre, et, comme dans la multitude il y a deux extrêmes, le premier et le dernier degré, ç'a été toujours l'étude principale de François, entre les saints de la terre, de se rendre le plus pauvre et le plus humble.
Ce n'est pas offenser les autres saints, de dire que François est le plus pauvre de l'Église: il ne pouvait pas davantage se dépouiller, d'effet et d'affection, des biens de la terre ; et, comme la pauvreté lui a fait préférer Dieu à tout ce qui est du monde, Dieu, qui ne se laisse jamais vaincre en libéralité par sa créature, a dû lui donner cette préférence, entre tous les saints de l'Église, de le gratifier singulièrement de ses sacrés stigmates.
Dieu étant la mesure de toute grandeur, les choses sont autant basses, viles et petites, qu'elles paraissent éloignées de la sainteté divine (2). Or, François ne pouvait pas s'humilier davantage devant Dieu et les hommes, qu'en s'estimant le plus grand de tous les pécheurs du monde: c'était se mettre au dernier degré ; c'était s'abaisser au-dessous du néant. Car, si l'éloignement de Dieu fait la vileté des choses, néant n'est pas si éloigné de Dieu , qu'il n'ait quelque rapport avec sa puissance, qui a tiré les formes de l'abîme du rien. Mais le péché n'a aucun rapport avec Dieu ; la distance qui les sépare est infinie. François ne pouvait donc pas s'abaisser davantage, qu'en se croyant le plus grand des pécheurs. S'étant ainsi rendu le plus humble des saints, il était convenable que Dieu le rendît glorieux entre tous, par le rare privilège de ses divines plaies. Par proportion, nous pouvons dire que, s'étant anéanti jusqu'au derni degré de l'humilité, Dieu l'a autant élevé, en l'honorant d'une faveur qui le rend le plus admirable des saints.
L'on peut assurer en vérité que, dans l'Église il est celui qui a eu plus d'amour pour la croix et qu'il a été le plus étroitement lié à ce mystère Il semble que la croix n'existait que pour être l'objet du coeur, des yeux et des pensées de François, et que ce bienheureux saint n'était né que pour aimer et contempler la croix. Ce mystère, dit saint Bonaventure, si admirable en son dessein si élevé en sa profondeur ; ce mystère qui rein ferme les richesses des grâces, les trésors de la sagesse et de la science de Dieu si hautement, qu'ils sont cachés aux prudents de la terre, a été manifesté à ce pauvre petit François avec tant de lunaières, qu'il semble que toute sa vie n'était qu'une continuelle application pour s'y transformer, en imiter les actions, et marcher sur le pas de Jésus crucifié. II ne parlait que de la croix, ne pensait qu'à la croix, ne respirait que la douceur de la croix, ne prêchait que la gloire de la croix. N'était-il pas juste qu'ayant aimé la croix avec tant d'éminence, le mystère lui en fût révélé d'une manière rare en sa propre chair ?
Enfin, de tous les saints, il est un de ceux qui ont le plus compati aux douleurs de Jésus crucifié. Le Ciel même s'est déclaré en faveur de cette vérité; il l'a révélée à un grand serviteur de Dieu, nommé Pierre de Montecchio , illustre en sainteté, lequel, un jour de vendredi, étant tout occupé en la contemplation des souffrances de Jésus-Christ, la pensée lui vint à l'esprit de rechercher qui avait le plus compati aux douleurs du Fils de Dieu : ou la Vierge, ou saint Jean l'Évangéliste au pied de la croix, ou saint François en l'impression de ses plaies. Tandis qu'il était dans cette pensée, la Vierge et saint Jean l'Évangéliste lui apparurent, avec saint François, lequel lui semblait plus éclatant que cet Apôtre. Comme il s'en étonnait, saint Jean lui dit: «Sache qu'après la Vierge et moi, c'est François qui a le plus compati aux douleurs de Jésus notre Maître (3). »
Puisque saint François est un des saints qui ont eu plus de compassion et plus de communi cation aux douleurs de la croix, ne mérite- t- il pas d'avoir des privilèges très signalés ? Il a été trouvé digne d'avoir en l'Église la préférence pour la grâce des stigmates, et il a mérité que la merveille de ce miracle fût exécutée en son temps, Que si la Vierge et les Apôtres n'ont pas été honorés de cette faveur, c'est qu'il n'était pas nécessaire dans un temps où la pensée de la croix était encore toute récente ; cette ressemblance eût jeté de la confusion dans les esprits des nouveaux chrétiens, eût diverti leurs coeurs de l'amour de Jésus-Christ, et ils eussent été dans le danger de suivre comme leur Sauveur le serviteur au lieu du Maître.
Le Fils de Dieu, par une conduite digne de sa sagesse, diffère ce miracle en la suite des temps; les désordres des hommes convient sa miséricorde à n'en plus différer la grâce; les dispositions rares qu'il découvre en François le pressent de le choisir, et il lui dit ces paroles d'un prophète : « Parce que je t'ai élu de tous les enfants de la grâce, et que ma puissance, qui se sert des choses faibles pour faire éclater ses plus grands miracles, t'a choisi, je te marquerai de mon sceau , et ferai voir en ta chair les merveilles de ma grâce (4). » |
| V2-Jésus-Christ est le modèle et le chef des saints. Avant d'imprimer en saint François l'image de ses plaies, il lui a communique celle de ses vertus, et a voulu que toute la vie de cet homme extraordinaire fût, comme la sienne, une préparation aux douleurs de la Croix. Or, le Sauveur s'y était préparé par une pauvreté absolue, une éminente sainteté, une singulière pureté, et enfin par un désir très amoureux de cette Croix. |
De tous les divins offices que le Fils de Dieu a exercés sur la terre, un des plus importants a été de faire des saints. Dès ces longs espaces qui ont devancé les siècles, avant que la main puissante du Très-Haut eût jeté les premiers fondements du monde, Dieu, dit saint Paul, était tout occupé à prédestiner les saints; sa science les voyait, sa bonté les aimait, et son amour les élisait en Jésus-Christ son Fils, comme en leur Chef, dans lequel il fallait qu'ils fussent compris pour être saints et sans tache en sa présence (5)
Pour l'exécution d'un si amoureux conseil, le Père envoya son Fils en notre terre ; il l'établit créateur, exemplaire et chef des saints, et par conséquent recueillit en lui toutes les grâces qui les devraient sanctifier, et la gloire qui les devrait couronner ; il marqua en ses actions ce qu'ils devraient faire, et en ses souffrances ce qu'ils devraient souffrir.
J'ai dessein d'exposer à la piété des fidèles les divines merveilles des stigmates de mon séraphique Père. Pour entrer solidement dans ce discours, il ne faut pas regarder cet homme céleste en lui-même, mais en Jésus-Christ comme en son principe et en son exemplaire. Le moment étant donc échu où le Fils de Dieu voulait exécuter le grand conseil de son Père sur François , il se regarda soi-même comme le premier original sur lequel il le voulait mouler : après l'avoir rendu semblable à ses vertus, il le voulut conformer à ses douleurs, et imprimer en lui toutes les dispositions qu'il a portées en ses plaies.
Le dessein de la descente du Fils de Dieu en notre terre était de sauver le monde par l'efficacité du sacrifice sanglant du Calvaire, et par la dignité des plaies qu'il devait porter sur la croix. Il ne fut pas plus tôt né, qu'il envisagea la fin de sa mission, et, dès le moment qu'il fut homme, il commença de se disposer à ce sacrifice. Toute sa vie n'a été qu'une continuelle préparation à la réception de ses plaies, et lui-même il nous découvre quelles étaient les dispositions intérieures de son coeur par ces divines paroles : « Je me sanctifie moi-même (6); » c'est-à-dire, je me dédie, je me consacre, je me voue à ce sacrifice
Je trouve que les principales dispositions du Fils de Dieu furent les quatre suivantes : La première était une vue, un regard et un envisagement perpétuel de la croix. Le Fils de Dieu n'eut pas plus tôt reçu un entendement humain, que son Père lui révéla le décret du conseil de l'éternité en vertu duquel il devait mourir pour sauver le monde par voie de sacrifice sanglant. Alors Jésus fit un retour de tout soi-même vers la croix, la regarda et l'envisagea ; et ce regard resta en lui perpétuel. Ne pouvant encore joindre la croix d'une présence corporelle, il s'efforçait de s'unir à elle d'esprit, de l'attirer en sa pensée par ce regard, et de la placer en son coeur par amour, comme nous le découvre saint Paul : « Et votre Loi, ô mon Père, est au milieu de mon coeur (7); » c'est-à-dire, l'arrêt de ma mort vit toujours en ma pensée.
Ainsi, en attendant le moment ordonné de son Père où il recevrait des plaies , la plus continuelle et la plus intime occupation du Fils de Dieu fut de faire de son intérieur un petit Calvaire, de graver la croix en son Coeur, d'en former l'image en sa pensée, de vivre toujours en la vue et l'envisagement de ce mystère douloureux.
La seconde disposition a été une très haute désappropriation et intime pauvreté, tant intérieure qu'extérieure. Le Fils de Dieu , étant véritablement homme, a pris les inclinations innocentes de la nature : or l'homme, naturellement, aime sa vie et craint tout ce qui la peut détruire ; surtout, il fuit les plaies, car elles conduisent à la mort par la division qu'elles opèrent dans le corps, déréglant son tempérament, et causant sa dissolution.
Le Fils de Dieu aimait donc sa vie, comme homme, d'un amour naturel ; comme vertueux, d'un amour surnaturel ; et comme homme-Dieu, d'un amour divin. Il l'aimait autant qu'elle était aimable, parce que sa sagesse estime las choses selon le degré de leur mérite. Il avait donc aversion des plaies qui la lui devaient ravir ; mais, comme il était résolu dans le conseil de la Divinité qu'il porterait ces plaies, c'est ici surtout que Jésus a été toujours Jésus, c'est-à- dire toujours préférant notre salut à ses intérêts. Il s'est désapproprié de toutes les richesses par la pauvreté, de l'amour de la vie par les souffrances, de sa propre volonté par l'obéissance. Il a voulu que la pauvreté l'accompagnât sur la croix, et que ses plaies lui fussent infligées tandis qu'il serait tout nu, très pauvre et dépouillé de toute chose.
La troisième disposition fut une éminente sainteté et une singulière pureté. Les plaies étant ordonnées pour opérer l'oeuvre de la plus haute sanctification, elles ne devaient être imprimées que dans un sujet très saint et très pur. « Il était nécessaire,» dit saint Paul, « que le Pontife qui devait nous réconcilier avec son Père et nous laver de nos péchés, fût saint, sans tache, et très éloigné des pécheurs (8). » Aussi porte-t-il la plus haute sainteté du ciel et de la terre : il est saint essentiellement avec son Père ; il est saint en sa divine personne, dans l'Incarnation, d'une sainteté substantielle ; il est saint, en son âme, d'une sainteté de grâce qui le sépare des pécheurs; il est saint, en sa chair, d'une sainteté virginale qu'il reçoit de Marie sa mère, et qui l'éloigne de toute souillure.
La quatrième disposition fut un amour languissant et soupirant vers la croix. Cette inclination qui entraîne tous les êtres vers leur centre, poussait le Coeur de Jésus-Christ vers la croix ; elle était son centre, le terme qu'il recherchait, après lequel il soupirait ; il était toujours dans une tendance actuelle vers le Calvaire : « J'ai désiré, » disait ce divin Sauveur en l'excès de son amour, « d'un grand et ardent désir ce passage de ma mort (9) » Cette tendresse pour les plaies l'a fait user d'invention pour contenter les ardeurs de son amour : tous les mystères que sa puissance opéra durant son enfance furent autant de pas vers le Calvaire ; s'il ne le pouvait pas encore toucher, au moins s'en approchait-il, et voulait-il par anticipation recevoir des plaies par la Circoncision, en attendant qu'il en fût tout pénétré en son corps sur la croix par la main des hommes.
Jésus-Christ n'a pas porté des dispositions si divines par hasard ou sans dessein; elles ont été imprimées en lui pour le préparer à la réception de ses plaies et à la consommation de son sacrifice. Il a pensé aux saints; il a voulu être leur exemplaire sensible ; il a marqué en lui ces dis positions, comme les premiers originaux de celles que doivent porter les élus, pour être dignes et avoir capacité d'être transformés ès états de s souffrances , afin qu'ils lui soient totalement con. formes.
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V3- C'est sur cet original si divin que le Fils de Dieu veut former saint François ; avant de l'honorer de ses plaies, il lui plaît de l'y préparer, et de lui imprimer ses dispositions. |
Saint François s'est acheminé vers la stigmatisation sous la conduite de Jésus-Christ, et avec des dispositions semblables à celles de ce divin Sauveur tendant vers le Calvaire.
La fin de la prédestination des saints, selon saint Paul, est leur conformité aux deux états du Fils de Dieu, glorifié dans le ciel et crucifié en la terre (10). Il se sert de la grâce pour achever ce grand conseil, et tout son dessein est de les conduire au ciel pour les y consommer en sa gloire, et au Calvaire pour les transformer en ses souffrances.
Étant l'auteur de leur élection, il estime chacun des élus à un certain degré de grâce et de souffrance en cette vie et de gloire en l'autre ; seul il connaît ce degré, qui est marqué en son divin conseil. Étant leur voie, leur vérité et le consommateur de leur grâce, comme parle saint Paul, tout ce qu'il opère en eux dans le temps, les grâces dont il les prévient, les lumières dont il les éclaire, les aides dont il les secourt, ne tendent qu'à les conduire suavement, mais infailliblement, à la fin où sa sagesse les destine, pour achever en eux ce que sa bonté y a commencé. Ainsi, Dieu est toujours converti sur les saints ; ses yeux veillent sur leurs voies, pour les conduire aussi heureusement qu'efficacement à la fin de leur élection.
La vocation de saint François en cette vie est la réception des stigmates. Comme cette prédestination est singulière, la conduite que Dieu garde sur lui est rare : toute sa vie est un acheminement à ce grand sacrifice ; toutes les grâces qu'il reçoit, les faveurs dont il est prévenu, ne tendent qu'à l'y préparer, et le Fils de Dieu le conduit, le dirige et le dispose comme une victime destinée à cette immolation. Avant de l'honorer de ses divines cicatrices, il le revêt de ses propres dispositions.
La première est un regard et un envisagemen perpétuel de la croix. Il les lie si étroitement à ce mystère , que s'il plaît à sa grandeur de s'abaisser jusqu'à son serviteur et de lui découvrir son humanité, c'est toujours dans l'état de crucifié qu'il se présente à ses yeux, et cela est arrivé jusqu'à huit fois. Avant d'élever les trophées de sa passion en la chair du saint, il lui en fait voir en son coeur toutes les circonstances ; de l'intérieur de François, il forme un petit Calvaire ; il imprime la croix en son coeur par l'amour, en sort esprit par la pensée ; il en fait couler l'image par tous ses sens. S'il l'entretient, c'est de la croix. Un de ses compagnons vit un jour une grande croix d'or où Jésus était crucifié, qui le précédait partout. Une autre fois, une grande croix d'or parut sortir de sa bouche ; elle touchait le ciel, et s'étendait jusqu'aux extrémités de la terre. Il fut encore vu percé de deux épées en croix. En fin, s'il parlait, s'il prêchait, s'il faisait des miracles, c'était en la vertu de la croix. Or, nos paroles et nos actions étant l'expression de notre âme, tout cela montrait celle de François pénétrée de la croix, consommée et transformée en la croix ; la croix était gravée en son coeur, avant d'être imprimée en sa chair.
Secondement, le Fils de Dieu a préparé saint François par une très haute désappropriation, tant intérieure qu'extérieure. L'impression des stigmates ne se pouvait faire sans que le Fils de Diu s'abaissât jusqu'à François, et sans que François s'élevât jusqu'à Jésus-Christ, car l'union ne se fait qu'entre choses semblables. Or le fils de Dieu, ayant reçu ses plaies nu et dépouillé de tout, voulait trouver la même disposition en François ; celui-ci doit donc être pauvre et se décharger du poids de toutes les richesses de la terre, dont la pesanteur l'aurait empêché de monter à son Dieu et de voler entre les bras de son Maître. Si, entre tous les saints, le Fils de Dieu inspira la plus haute pauvreté à saint François, adorons-en le conseil ; ayant dessein de l'honorer de la plus grande de ses faveurs, il commençait de loin à l'y disposer; par cette désappropriation, il mit une proportion entre soi-même et son serviteur ; il voulut se le rendre conforme en sa nudité, comme il lui devait être semblable en ses divins stigmates.
Il le dispose encore par une pureté singulière. Si les sacrées plaies ont été premièrement imprimées en la chair de l'innocent Agneau du monde, leur dignité demande que d'un sujet si saint elles ne passent pas dans un corps qui ne soit très pur; et si dans le ciel c'est le privilège des coeurs purs de contempler la pureté de la divine essence, la grâce des vierges, en la terre, est d'avoir la primauté et la préférence en l'envisagement de l'humanité du Verbe incarné : il n'a pas été plus tôt uni à la chair qui le rendait visible, que les deux premières visibles de la terre ont eu l'avantage de le voir. C ême humanité devant être exposée aux yeux: de François, ils devaient être très chastes pour jouir d'un privilège si rare.
Et en effet, ce grand saint peut bien dire que Dieu a été le conducteur de sa virginité (11). Encore que dans les premières années de son âge il se fût trouvé dans la compagnie des jeunes gens et mêlé volontiers à leurs divertissements, par une protection spéciale du Ciel, dit saint Bonaventure, sa pureté virginale a été toujours conservée dans son intégrité : jamais il ne s'est tellement laissé ravir aux plaisirs des sens qu'il se soit en porté dans les dissolutions de la jeunesse.
Aussi Frère Léon, qui avait le plus connu le secrètes dispositions de la nature et de la grâce en son séraphique Père, a-t-il assuré qu'il a été tout le temps de sa vie très pur et très chaste. Le Ciel même lui déclara cette vérité en lui montrant son très saint Père élevé sur une haute mon tagne, environné d'une agréable diversité de trè beaux lis et de très vermeilles roses, portail d'une main un lis très blanc, et de l'autre un bouquet de roses. Désirant savoir le mystère de cette vision, il apprit par un oracle céleste que ces lis et ces roses signifiaient son esprit très chaste et sa virginité très pure (12) Pour purifier davantage son corps, François employa les larmes de ses yeux, qui en lavèrent les taches ; la pénitence, ou amour douloureux, qui consuma tout ce que d'Adam; la pauvreté, qui le déchargea de la poussière des biens de la terre: ces trios vertus le rendirent comme une belle glace bien polie, pour recevoir les lumières, les flammes et les les plaies que le séraphin devait lui imprimer.
La croix étant le centre commun du serviteur et du Maître, elle leur a donné les mêmes inclinations et inspiré les mêmes mouvements. Les apparitions continuelles de cet amoureux mystère à François, lui en firent naître le désir. Pour voir la croix hérissée d'épines, et son Maître tout dégouttant de fiel et d'absinthe, il ne laissa pas d'aimer ces douloureux objets ; il ne respira qu'après la croix ; il ne souhaita et ne chercha que la croix. Il la voulait voir en toute chose : s'il se vêtait, c'était d'un habit en forme de croix ; s'il priait, c'était avec les bras étendus en croix ; s'il parlait, ce n'était que par la croix. Tous les élans de son coeur l'élevaient vers cet aimable terme.
Telles ont été les dispositions qui ont précédé les plaies de Jésus et celles de François; elles ont porté le Maître sur le Calvaire, et le serviteur sur le mont Alverne : montons après eux, et suivons-les sur ces saintes montagnes, pour y contempler les miracles de la grâce et de l'amour.
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V4-Pour renouveler son sacrifice en la personne de saint François, Jésus-Christ fait choix du mont Alverne. Par sa disposition naturelle et par les bouleversements qu'elle a subis à la mort du Sauveur, cette montagne était un lieu très convenable à ce prodige. Saint François y découvre un oratoire creusé dans le rocher par le tremblement de terre qui suivit le dernier soupir de Jésus-Christ. Pressentant les grandes choses qui vont s'y accomplir, il consacre la montagne au Seigneur, et y fait élever une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge et de saint Jean l'Évangéliste, à cause de leur fidélité à Jésus crucifié. |
Le Fils de Dieu, possèdant une puissance infinie jointe à une souveraine liberté, ne dépend ni du temps ni des lieux pour la production de ses oeuvres : il les peut opérer où et quand il lui plaît. S'il fait choix de quelques circonstances, c'est pour s'accommoder aux conditions de ceux auxquels il se communique.
Or l'esprit de l'homme, ayant des forces limitées, ne peut pas donner une égale attention à deux objets infiniment différents : s'il est occupé de la créature, il faut qu'il se relâche de l'application qu'il doit au Créateur. Pour secourir la faiblesse humaine, Dieu a toujours élu les déserts, les solitudes et les montagnes; le silence et le calme de ces lieux rendent les esprits plus susceptibles des communications et des imprescions divines. Il appela Abraham sur une haute montagne pour lui faire ces admirables promesses qui l'ont rendu le père des croyants. Il attira Moïse dans le fond d'un désert pour lui communiquer sa loi divine.
Le Fils de Dieu, voulant être le Pontife d'un sacrifice nouveau, où François serait la vic- time, choisit la montagne d'Alverne pour autel et pour temple. Destinée à une immolation si solennelle devait, en l'ordre de la nature et en celui des choses surnaturelles, avoir des singularités qui la rendaient recommandable entre les plus illustres montagnes du monde.
Les plus hauts des Apennins lui servent de base ; il semble qu'à l'envi ils s'entassent les uns sur les autres pour lui dresser un trône, où elle paraît élevée sur leurs têtes, comme une reine qui voit ses sujets à ses pieds. Les eaux du Tibre et de l'Arno lavent ses racines . De grands précipices l'environnent comme d'un fossé naturel, qui en fait un fort imprenable aux forces humaines, et accessible seulement aux oiseaux du ciel, qui y font leurs nids et leurs aires.
La hauteur des murailles que la nature lui a taillées de sa main lasse la vue : de grands rochers pendants, que le seul doigt du Tout-Puissant soutient, semblent vouloir s'arracher de ses flancs pour se précipiter dans le fond des abîmes; leur vue cause une horreur mêlée de vénération. Les antres qui font des enfoncements dans son sein ; les grands arbres touffus qui couvrent sa tête comme d'une belle chevelure ; le silence éternel qui y règne, et le calme éloigné de tous les bruits des choses mortelles, font croire que ces lieux sont autant de sanctuaires que la main du Très-Haut a dressés en terre pour la contemplation des choses divines. Et si le monde est un grand temple où les hommes doivent adorer Dieu la tête de cette sainte montagne, voisine du ciel montre qu'elle est l'autel où se doit offrir le sacrifice.
Si cette montagne est illustre des privilèges la nature, elle est bien plus vénérable des faveurs surnaturelles de la grâce. Son nom a quelque convenance, selon le son de la lettre, avec celui du saint mont de Calvaire; mais, ce qui est mieux, elle convient totalement avec lui en ses privilèges : le sacrifice qui s'est fait sur le Calvaire se fait aussi sur l'Alverne ; toute la différence est que Jésus est immolé sur l'un en une croix que les mains des hommes lui ont dressée, tandis que sur l'Alverne il est immolé en la chair de François, comme en une croix que sa main puissante s'est elle-même formée.
Entre les saintes montagnes qui se sont montrées sensibles à la mort du Seigneur de l'univers, qui ont rompu leur sein de douleur et entreouvert leurs entrailles par compassion, tandis que les hommes ouvraient par les plaies le corps de leur Créateur, l'Alverne est une des plus illustres. Par un contre-coup, comme s'il eût été capable de sentiment, il déchira son sein au moment où les plaies perçaient l'humanité du Sauveur du monde : la croix a fait sur les pierres de ce sacré rocher l'essai des miracles qu'elle voulait achever en François ; elle a déchiré le coeur de la montagne avant d'ouvrir le corps du serviteur de Dieu de saintes scissures qui, comme autant de bouches éternelles, animent sans cesse la piété des fidèles à compatir aux douleurs de leur Rédempteur, et accusent la dureté des impies, plus insensibles que ces pierres.
On n'y peut voir sans un sentiment de dévotion une grotte creusée dans le fond du rocher, que la main des anges plutôt que celle des hommes semble avoir taillée en forme de voûte comme une chapelle, au haut de laquelle une ouverture donne assez de jour aux deux grands astres du ciel pour y répandre leurs rayons et éclairer ce petit sanctuaire. Le soleil lui sert de flambeau durant le jour ; la lune, comme une belle lampe d'argent, l'éclaire durant les ténèbres de la nuit. Aussi saint François, ravi de la rencontre de ce petit oratoire, désirant savoir la raison de cette ouverture, apprit de la bouche d'un ange que le même coup qui avait ouvert le côté de son Maître, avait fendu ce rocher. Cela lui rendit ce lieu très vénérable, et depuis lors il allait ordinairement y vaquer à ses divines contemplations.
Après ce souvenir du Calvaire, cette montagne est encore illustrée par celui d'un bienfait de la miséricorde divine pour les Français. Charlemagne ayant conduit son armée en Italie, elle y fut frappée de la peste. Ce grand prince, la voyant ainsi périr sans remède, monta tout pensif sur l'Alverne; un ange lui apparut, lui dit de tirer une flèche de son arc, et que la première plante que le fer de son dard percerait en la racine, il la prît, la broyât, l'appliquât sur le mal, et les malades seraient guéris : ce qui arriva. En mémoire de ce miracle, cette herbe s'appelle jusques aujourd'hui la Caroline (13)
Dieu, dont la science pénètre l'avenir, n'avait pas voulu que ce lieu fût profané par la demeure des hommes ; sa providence le réservait pour en faire un séjour de saints, un sanctuaire d'hommes divins. Il prétendait que saint François en fût le premier habitant, et, dès la naissance du monde, il destinait ce sacré mont à servir d'autel et de temple au grand sacrifice que son amour disposait de faire en sa personne.
Ce bienheureux saint, par une lumière qui lui fit envisager les merveilles que Dieu voulait opérer sur cette sainte montagne, y prit une grande pierre, la fit laver d'eau, de vin, et d'huile et de baume, et la consacra au Très-Haut par ces paroles : « Voilà l'autel de Dieu (14). »
Cet homme céleste, dont toutes les actions étaient sous la conduite de l'esprit de Jésus-Christ, bâtit sur celte montagne une petite chapelle à l'honneur de Notre-Dame-des-Anges, et de saint Jean l'Évangéliste, selon le modèle que cette Vierge sainte elle-même et ce bienheureux Apôtre lui avaient montré. Dieu l'inspirait pour disposer l'Alverne et le rendre conforme en toute chose au Calvaire; comme le sacrifice qu'on adore sur celui-ci s'est achevé entre la Vierge et saint Jean l'Évangéliste, il lui plut que celui de François fût consommé au milieu de ces deux beaux lis dela virginité, et qu'il reçût ses divines plaies entre ces deux célestes vierges.
Tel est donc le saint désert, la sacrée solitude et la montagne divine que les personnes de l'adorable Trinité se dédient, s'approprient et se consacrent : le Père pour y opérer tant de miracles ; le Fils pour y communiquer ses plaies et renouveler le sacrifice de sa croix ; le Saint•Esprit pour y répandre tant de flammes de sa charité dans le coeur de François. La Vierge l'y gratifiera de sa présence; les anges l'y honoreront souvent de leurs visites. Descendons en maintenant pour monter sur le Calvaire et y contempler Jésus-Christ consommant son sacrifice.
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— (13) RÉFÉRENCES |
— (1) Gratia datur sine merito ; sed non sine dispositione quffl meritum congrui quandoque vocatur. (D. Thom., opusc. de dileci. Dei, cap. xvit.)
— (2) Natura omnium constantium causa Deus est, et ratio magnitudinis et augmenti similiter. (D. Thom., opusc. de dilect. Dei, cap. xvii.)
— (3) Post Mariam, et B. Joannem Evangelistam, Franciscusplus doluit de passione Christi, prś aliis omnibus sanctis; ita revelatum a S. Joan. Evang. ( Pisan., Conf., El). III, fruct. 3.)
— (4) Ponam te quasi signaculum, quia elegi te, dicit Dominus. (Agg., u, 24.) 2
— (5) Elegit nos in ipso ante mundi constitutionem ut esse mus sancti, et immaculati in conspectu ejus. (Ephes., i, 4.)
— (6) Sanctifico meipsum. (Joan., xvii, 19.)
— (7) Et legem tuam in medio tordis mei. (Psalm. xxxix, 9.)
— (8) Talis decebat ut nobis esset Pontifex sanctus, innocens, impollutus, segregatus a peccatoribus. (Hebr., vu, 26.)
— (9) Desiderio desideravi hoc Pascha. ( Luc., xxll , 1.5.)
— (10) Quos prśscivit et prmdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui. ( Rom. , vin, 29.) Prśdestinatio sanctorum nihil aliud est quam prśscientia et prśparatio beneficiorum Dei, quibus certissime liberantur quicumque liberantur. ( Aug., de Dons persev., cap. xvii.)
— (11) Dus virginitatis more. ( Bon,, in Leg., cap. 1.)
— (12) Pisan., Conf., 25, ad finern. Vading, Appar., f. 20.
— (13)Wading.
— (14)Mensa sacra B. Franc. super quam habuit mirabiles apparitiones, sanctificans ipsam effudit oleum desuper, dicens : Hic est ara Dei. (Wading., Appar., f. 122; Gonzaga in pro— vine. Thusciś. ) |
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