| CHAPITRE XV
FAIRE LA GLOIRE QUI LA SUIT, AU CIEL ET SUR LA TERRE, LA MORT DE SAINT FRANÇOIS EST UN ÉCLATANT ENSEIGNEMENT DE LA FIN POUR LAQUELLE LE FILS IDE DIEU A DONNÉ SON ÉVANGILE AUX HOMMES |
| V1-En la mort de saint François, le Fils de Dieu découvre la fin de l'Évangile, qui est l'anéantissement de la nature au profit de la grâce, par laquelle seule l'homme, sorti du sein de Dieu, peut y retourner. |
| Ceux qui se conduisent selon les lois de la sagesse humaine, qui ne jugent des choses que par les sens, et n'estiment que ce qui éclate aux yeux ou flatte la nature, regardent la mort de saint François avec étonnement. Ils ont de la peine à comprendre qu'elle puisse être appelée heureuse, ayant eu lieu dans une extrême pauvreté : car c'est là, dans l'opinion des hommes, une insigne disgrâce. Ils appellent, au contraire, heureuse la fin de ces puissants du monde qui meurent dans l'abondance des biens de la fortune, laiiant après eux des coffres remplis de trésors et de familles chargées d'honneurs et de richesses.
Mais les fidèles, élevés en une plus pure école instruits des vérités de l'Évangile, ont bien d'autres pensées. Jésus-Christ, auteur de cet Évangile, leur découvre en la mort de son serviteur le but et la fin de la Loi nouvelle. C'est de nous anéantir en nous-mêmes, de descendre par vertu en notre rien, pour rentrer en Dieu par amour. La Foi nous enseigne que Dieu est le principe d'où nous sommes écoulés, et la fin où nous devons tendre. Avant que sa puissance nous eût mis au rang des créatures, sa bonté nous portait en son sein; nous étions identifiés avec lui : car dans Dieu, dit un Père de l'Église, la créature est cette essence créatrice qui tire les êtres du néant, pour les placer entre les choses existantes (1) Dieu est donc, pour ainsi dire, sorti de lui-même en nous donnant l'être. Cette faveur, qui nous oblige, semble nous être en même temps désavantageuse : par l'existence créée, nous commençons à être séparés de Dieu, liarce que nous commençons à exister en nous-mêmes. Notre salut consiste donc à retourner à Dieu par la grâce, comme nous en étions écoulés par sa miséricorde; à rentrer en lui pour nous réunir au premier idéal de notre être, et réacquérir cette déifique simplicité que nous possédons en lui, comme parle le divin saint Denis (2). Mais deux choses empêchent ce grand effet : la bassesse de notre être, et l'indignité du péché. Par la condition de l'être, nous sommes de très viles créatures, et par la malice d péché nous sommes indignes et criminels: tant que ces deux qualités subsistent, notre réunion avec DIeu et notre retour en Dieu sont impossibles.
Puisque l'homme, en sa faiblesse, n'a pas le pouvoir, et en sa malice n'a pas la volonté de se relever de ses impuissances, la grâce vient à son aide : cette rentrée en Dieu dépend d'elle. Telles sont donc la fin de la Loi nouvelle et le motif pour lequel l'Évangile n'offre que des menaces d'austérités et des promesses de souffrances à ceux qui le suivent. Ils doivent anéantir, détruire et consumer peu à peu par les larmes et les afflictions, la bassesse et l'indignité qu'ils tiennent du péché ou de la nature.
C'est pourquoi le Verbe a voulu naître d'une Vierge par l'opération du Saint-Esprit, afin de témoigner à tout le monde, par l'immolation mystique et secrète a faite à Dieu de tout son être à la vue des Anges, à l'instant de son incarnation, et par celle qu'il a faite ensuite sur la croix à la vue des hommes, que les créatures n'existaient que pour retourner à Dieu par la destruction de tout leur être.
C'est sur le Calvaire, en effet, que le Dieu, avant de remonter à son Père, a détruit tout ce qu'il tenait de notre nature : la mort cesser la vie; les plaies ont effacé la ressemblance honteuse de notre chair de péché. En un mot, il s'est anéanti, dit le grand Apôtre.
Le Père céleste, qui voit ses élus en son Verbe garde sur eux la même conduite que sur ce bien-aimé de son coeur. Il commence et achève leur sanctification en ruinant et anéantissant sur eu ce qu'ils tirent d'Adam. Le procédé et l'ordre que Dieu tient avec les âmes qu'il veut favoriser est de les faire marcher, par des voies admirable; qu'elles ignorent et qui n'ont de subsistance qu'en son divin conseil, vers une privation générale des biens qu'elles possèdent. Sans cela, il est impossible qu'elles parviennent au degré d'anéantissement où Dieu réduit ceux qu'il veut tirer soi, et qui est d'autant plus profond que Dieu forme de plus grands desseins de les élever à un éminent degré de grâce en cette vie et de gloire en la future.
Que la sagesse humaine cesse donc de s'étonner de la mort du séraphique saint François; qu'elle ne l'estime pas infortunée, pour être accompagnée d'un extrême dépouillement des biens de la terre. Mais qu'elle apprenne que Dieu a choisi ce grand saint pour manifester en lui la fin de la Loi nouvelle, et le degré d'anéantissement où elle conduit ceux qui sont dociles aux desseins de la grâce. En sa personne, il nous découvre le commencement , le progrès et la consommation de cette grâce chez ceux que Jésus-Christ éfit pour être saints avec lui. Il a graduellemment anéanti François, jusqu'à détruire ce de ce grand saint avait tiré d'Adam. En cet anéantissement, il a jeté les fondements de la cité céleste, dont il est seul l'architecte et l'admirable ouvrier, comme dit saint Paul (3) : cité dont lies pierres brillent de la double gloire que le Fils dope possède au ciel et en terre. |
| V2-Jésus-Christ, chef des élus dans l'ordre de la grâce, l'est aussi dans l'ordre de la gloire : c'est de sa surabondance que les saints reçoivent l'une et l'autre. Il en résulte que la grâce d'un saint sur la terre est la mesure de sa gloire au ciel. Par suite, l'éminence de la gloire de saint François nous est révélée par l'abondance de sa grâce, par la grandeur de son amour, la singularité de ses plaies, et son extrême pauvreté. |
Il n'appartient qu'à une souveraine puissance d'établir l'être sur le néant, la vie sur la mort, la grandeur sur la bassesse, la gloire sur les humiliations. Le Verbe incarné est le commencement des voies du Seigneur, aussi bien en la grâce qu'en la béatitude : c'est pour lui tout d'abord que le Père changea la bassesse grandeur, l'humilité en élévation, les ignominies Il le réduisit au néant de la vie divine par l'Incarnation, au néant de la vie humaine par la mort de la croix; et, de ce profond anéantis ment, il l'éleva à la plus haute gloire, comme à la juste récompense de ses abaissements. ce ce que le Fils de Dieu attendait à l'issue de ses travaux, et c'est ce qu'il exprima en cette belle prière: « Glorifiez-moi, ô mon Père, de la gloire que j'ai toujours possédée en vous (4). J'ai achevé l'oeuvre que vous m'avez commise; je me suis autant abaissé que vous me l'avez ordonné : que je rentre donc dans la communication de votre gloire intérieure! » Mais, chose admirable et digne de l'amour de Jésus-Christ pour les enfants des hommes ! dans cette dernière prière, il pense autant à nous qu'à lui-même : « 0 mon Père, que ceux qui se sont rendus mes serviteurs, qui m'ont suivi en mes souffrances, me suivent en ma gloire : qu'ils soient placés où je vais être élevé (5) » Par l'efficacité de cette céleste prière, le Fils est établi chef de la gloire qui nous couronnera; le Père nous appelle en la société de ses triomphes après nous avoir associés à ses peines; il fonde la félicité des élus sur leur anéantissement, et il les conduit à la béatitude par les voies qui ont élevé le Fils de sa dilectio
François ayant été compris très hautement en cette divine prière de Jésus-Christ, le Père le fait entrer en société de la gloire de son Fils dans un degré très éminent : on le peut conclure de l'abondance de sa grâce, de la grandeur de son l'amour, de la singularité de ses plaies et de son extrême pauvreté.
D'abord, de sa grâce. La grâce et la gloire semblent différer par leurs effets comme nar le séjour où elles opèrent; car l'une sanctifie Ires justes en terre, et l'autre couronne les saints dans le ciel. Mais, étroitement liées, elle se donnent la main, poursuivent un même dessein, ont un même être et une même dignité. La grâce est une gloire commencée, et la gloire est une grâce consommée. L'éminence de la dernière répond à la grandeur de la première.
Un secret réservé à la science de Celui qui voit le fond des coeurs est le degré de grâce de notre séraphique Père. Tout ce que nous en pouvons dire, selon nos petites lumières, est qu'elle a été très éminente. Il a participé à celle des Apôtres par sa mission et par sa pauvreté, à celle des martyrs par le désir de mourir, à celle des convierges : par la pénitence, à celle des vierges par sa pureté. Il est donc élevé sur les trônes avec les Apôtres; il triomphe avec les martyrs; il éclate comme une étoile brillante avec les prédicateurs, et suit partout l'Agneau avec le choeur des sa félicité est composée de toutes les couronnes qui sont partagées entre les autres saints (6). De plus, la grâce des saints donne lieu de leur supposer une élévation de gloire proportionnée à l'abaissement où elle les a fait descendre, parce que cet abaissement est l'indice de son abondance. Or elle abaissa saint François et l'anéantit jusqu'au plus bas degré de l'humiliation. Il s'estimait le plus grand des pécheurs du monde. Par le néant où il se trouvait ainsi réduit, Dieu le faisait monter si haut en son coeur divin, que, selon la loi éternelle de l'Évangile, ayant été l'un des plus humbles entre les justes de la terre, il doit être un des plus glorieux entre les saints du ciel.
En second lieu l'amour divin lui a mérité une très haute gloire; car la charité de cette vie n'est point différente de celle de la vie future : elles ont un même objet, Dieu et sa bonté infinie. Or l'amour, chez saint François, a revêtu dès cette vie le caractère et la dignité de celui des séraphins; il doit donc être élevé entre ces esprits tout de feu dans l'état de son immortalité : c'est un sentiment commun, que cet homme séraphique est placé sur le trône des séraphins du ciel (7)
En troisième lieu , les plaies dont ce grand saint a été décoré sur la terre, donnent lieu de que sa gloire est incomparable au ciel. Le Verbe incarné, auteur de notre foi et consommateur de nos espérances, a proclamé le droit que e souffrances de cette vie confèrent à la gloire future. Saint Paul, bien instruit des enseignements divins de son Maître, publie hautement ce grand secret de la grâce : « Si nous communiquons aux peines de Jésus-Christ ; si, comme greffes, nous sommes entés en sa croix, nous recueillerons avec lui dans le ciel les fruits de vie, et lui serons semblables en la gloire. » Or il y a deux ordres de souffrants avec le Fils de Dieu: les uns souffrent par les mains des hommes ; tels sont les martyrs et ceux qui s'imposent des pénitences volontaires. Mais il lui plaît d'en former d'autres : il suscite de divins souffrants, qui partagent ses douleurs et sont immolés de sa main. François en est un : c'est son incomparable privilège d'être blessé des plaies de Jésus-Christ, et, comme hostie, d'avoir été sanctifié des mains du grand pontife du Calvaire.
Puisque le Fils de Dieu couronne avec lui dans l'Église triomphante ceux qui ont souffert avec lui dans l'Église militante, l'ordre de la justice demande que les récompenses soient différentes là où les mérites ne sont pas semblables. C'est pourquoi il compose dans le ciel une hiérarchie où ces divins souffrants sont seuls admis : saint François y y tient un rang éminent. Le Fils de Dieu, comme chef, possède la première séance ; Marie, sa mère, comme reine de la grâce et du salut, est à sa droite ; François est à ses pied comme celui qui porte les sceaux de la rédemption du monde.
Enfin, la pauvreté étant la première entre les, huit béatitudes de la grâce, a le premier droit-, la possession du royaume céleste. Quoique toutes les vertus aient été très chères au Fils de Dieu la pauvreté lui a été particulièrement précieuse c'est elle qu'il a le plus hautement couronnée et il lui a plu de consacrer en lui-même les récompenses que les pauvres volontaires peuvent espérer. Ayant souffert trois pauvretés ou privations en son être, en ses qualités, et ès biens extérieurs , il est entré en trois plénitudes : le vide créé par la privation de la personne humaine dans son incarnation est rempli par la présence de sa divine personne; la privation de sa qualité de Fils, voilée aux yeux du monde par celle de serviteur, lui mérite un nom au-dessus de tout nom, et l'établit sur le trône de son Père comme le Juge des vivants et des morts; la privation de tous les biens extérieurs lui a conquis la jouissance de tous les célestes trésors de son Père.
Or, le Fils de Dieu ayant singulièrement associé le grand saint François à ses privations, il semble juste qu'il le fasse entrer d'une manière très rare en communication de ces trois plénitudes. Il est vrai que, la privation de la personne créée n'étant pas imitable, saint François s'en est seulement approché autant que le peut la créature aidée de la grâce : il s'est dépouillé de tout ce qu'il était en son être et en sa volonté. Par suite, en la béatitude, il est comblé d'une plénitude divine; Dieu lui est tout en toute chose, et surtout vérité en l'entendement et amour en la volonté. Pour s'être désapproprié de ses qualités, s'être soumis à tous les hommes, et placé sous leur dépendance par la mendicité volontaire, il est élevé sur le trône du Fils de Dieu, admis en société de son office de Juge : il juge les nations ; il voit à ses pieds les têtes couronnées recevant l'arrêt de leurs supplices ou de leurs récompenses. Enfin, pour avoir quitté tous les biens de la terre, il est reçu en la jouissance de toutes les richesses éternelles de Dieu.
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V3- Dans l'intérêt de ses élus survivants, Dieu laisse sur la terre les corps de ses saints, retardant leur récompense. Toutefois, il honore ces dépouilles mortelles, et en particulier celle de saint François, en les associant à sa gloire extérieure par l'opération des miracles, par le privilège de résider auprès de son Eucharistie, et par les hommages de la vénération publique, qui les élève au-dessus de tous les hommes. |
L'âme et le corps, durant le cours de la vie des saints, ayant également travaillé à l'acquisition de la béatitude, devraient, selon l'ordre d'équité, recevoir en un même jour les mêmes récompenses. Cependant, en la mort des Justes, l'âme vole au ciel comme au lieu de la gloire et le corps demeure en la terre, qui n'est un lieu de félicité; celle-là règne entre les anges investie de gloire; celui-ci est gisant dans le fond d'un tombeau, environné de ténèbres. N'est-ce priver la vertu du prix qui lui est d û que, de différer les couronnes que le corps a méritées par ses travaux, lui qui incomparablement a plus participé aux amertumes de la pénitence que l'âme? S'il a soutenu avec elle les mêmes combats, pourquoi ne jouit-il pas des mêmes triomphes? Est-ce que Dieu ne peut ou ne veut pas les lui accorder?
Sans doute, il en a la volonté et la puissance; s'il ne le fait pas, c'est par un dessein digne de sa piété. Saint Paul nous le découvre, et nous apprend que, si Dieu diffère de donner aux corps des saints la dernière consommation de leur gloire, c'est pour l'utilité des vivants. Sa sagesse, jugeant combien il est avantageux aux hommes que les justes demeurent encore en la terre, impose à leur chair la privation de la béatitude, afin de nous laisser cette même chair comme un trésor et une source de grâces. A cet effet, il fait entrer les corps des saints en communication de sa gloire extérieure, qui consiste en trois choses: l'opération des miracles, la séance, la renommée.
Dieu se glorifie au dehors quand il manifeste ce qu'il est, et qu'il publie l'infinité de ses perfections. Sa puissance y emploie deux moyens bien différents, le monde de la nature et celui de la grâce. Dans le premier, pendant plusieurs siècles il a fait des oeuvres éclatantes et magnifiques ; il s'est montré admirable en la construction de l'univers, en la liaison de ses parties, en l'harmonie de ses contraires. Dans le monde nouveau de la grâce, il a changé de conduite, et n'a que la faiblesse. Il n'y a rien de plus employé et c'est par elle qu'il a opéré le plus grand de ses miracles, la conversion du genre humain, par laquelle il a manifesté plus hautement la profondeur de sa sagesse, l'infinité de son pouvoir, et l'éminence de sa charité.
Il continue la même conduite sur saint François. Il le rend plus miraculeux après sa mort que durant sa vie; sa droite produit des effets plus admirables en ce corps privé de mouvement, que quand il était animé. En cela, Dieu fait paraître sa puissance autant que la gloire de notre saint : le miracle est une oeuvre propre à la Divinité; son bras seul le peut produire. C'est donc une preuve que Dieu honore le corps de François d'une présence singulière, qu'il le fait entrer en possession de sa puissance, et le rend un admirable organe de sa divinité.
Si les lieux doivent être proportionnés à la qualité des choses qu'ils contiennent, la plus haute séance, au ciel et en la terre, convient à l'humanité la dignité qui résulte de son union à la personne du Verbe, mais à cause de son éminente sainteté , de ses profondes humiliations et de ses souffrances. Au ciel, elle est à la droite du Père : en terre, elle réside sur nos autels, qui sont les lieux les plus augustes du monde par leur consécration. Notre illustre saint ayant participé durant sa vie à la sainteté de Jésus-Christ par l'innocence, à ses abaissements par une humilitété profonde, et à ses souffrances par de douloureuses plaies, le Fils de Dieu, véritable en ses paroles et puissant en leur exécution, veut se montrer fidèle en ses promesses; il lui plaît d'accomplir en son serviteur ce qu'il a demandé à son Père : qu'il partage avec lui la même séance, et soit assis en son trône
C'est donc par une conduite spéciale de la divine Providence, que les hommes ont renfermé les sacrées reliques de saint François sous l'autel où réside le Fils de Dieu. Par cette disposition, Jésus-Christ publie combien il chérit cet homme céleste, ne permettant pas qu'il soit jamais éloigné de sa présence : au ciel, il unit celte sainte âme à sa divinité glorieuse; en terre, il unit ce corps merveilleux à son humanité miraculeuse. Dans l'éternité, il l'approche de son essence, et dans le temps il l'approche de son Coeur. IL ne veut pas que ce corps, qui a été le sanctuaire de la sainteté, l'organe de la grâce, ce corps où il n'a pas dédaigné de graver ses divines plaies demeure dans la pourriture et la poudre des tombeaux, avec les restes des autres hommes devenus la pâture des vers. Il lui prépare un sépulcre bien plus glorieux et plus saint : la table sur laquelle il est lui-même tous les jours celé par les mains des prêtres, et le tabernacle où il est enseveli comme victime. C'est là qu'il fait déposer le corps de son serviteur, jusqu'au grand jour des récompenses, où sa justice rendra au corps et à l'âme ce qu'ils ont mérité, les couronnant d'une même gloire.
Cette insigne faveur, accordée d'une manière rare et singulière à saint François, est commune à plusieurs saints ; ils sont ensevelis sous un même autel avec le Fils de Dieu. L'Église ordonne même à ses ministres de ne consacrer aucun autel sans y renfermer des reliques des martyrs. L'auteur de la sanctification de François durant sa vie attire donc le corps inanimé de ce saint près de son propre corps, éternellement vivant, pour lui communiquer son incorruptibilité. La présence de cette divine hostie portera influence sur cette dépouille, l'exemptera de la dent des vers, et accomplira cette grande promesse : « Vous ne permettrez pas, ô mon Dieu, que votre saint voie la corruption. »
Celui que les hommes ont étendu mort sur le Calvaire, faisant de lui l'objet de leurs blasphèmes, est maintenant l'objet des hommages du ciel et de la terre, des hommes et des anges ; tout genou fléchit devant lui; toutes les langues publient hautement que l'Agneau immolé sur la croix est digne de gloire, et que les respects de tout l'univers lui sont dus. Mais ce Fils de Dieu ne possède rien qu'il ne communique à son serviteur. Après l'avoir élevé en sa double séance : sur croix, où il lui imprime ses plaies; sur son autel, où il permet qu'il soit enseveli, il l'admet su' partage de sa gloire extérieure. Après que les hommes ont rendu leurs respects à sa Majesté divine comme à leur Souverain, il veut que, par réflexion, ce rayon d'honneur atteigne le corps de François comme sa vive image.
Au-dessous du Fils de Dieu, rien n'est plus auguste en terre que ses vicaires en son Église Après les souverains pontifes de Rome , les rois tiennent le plus sublime lieu de l'univers; ils sont les plus élevés entre les hommes. Toutes ces illustres têtes, nées pour les empires, s'inclinent en la présence de François , le plus pauvre des hommes; ils fléchissent le genou devant lui; ils tiennent à gloire de baiser la poudre de son tombeau. Le plus humble des saints voit à ses pieds les tiares et les couronnes des plus grands monarques du monde, qui ont régné avec splendeur au-dessus de sa tête.
Que tout le monde, donc, approuve le Seigneur des seigneurs, qui, ayant pour plaisir d'abaisser les grands, d'élever les humbles et de les faire régner avec les princes, a voulu glorifier si hautement son saint, qui est l'ouvrage de la grâce (9)
Il a voulu que la grandeur honorât son humilité, ue les couronnes rendissent hommage en sa personne à la pauvreté. Ainsi, tout est soumis à la sainteté et à la pauvreté de François : la terre lui sert de trône, le ciel de récompense; nos esprits l'admirent; nos langues le louent; les bouches qui prononcent les oracles de la foi et de la vérité, publient les louanges de cet illustre pauvre. Grégoire IX lui compose plusieurs hymnes ; les cardinaux lui dressent des panégyriques. Et celui qui ne voulait être connu que de Dieu, est maintenant l'objet de l'admiration des hommes et des Anges.
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V4- Jésus-Christ, sur nos autels, est médiateur, hostie et protecteur. Il communique ces trois qualités et fonctions aux saints, surtout aux martyrs, et plus particulièrement à saint François, dans l'intérêt de ses enfants. |
L'Église est composée de Jésus-Christ et de nous. Elle a pour gloire de former avec lui un seul corps, dont les parties et les membres sont si étendus, que les uns règnent au ciel et les autres demeurent en terre, et le Fils unique du Père, là-haut et ici-bas, se rend présent à tous ses membres. Il est en l'empyrée par sa gloire, et en l'Église militante par ses mystères. Dans le ciel, il s'associe les Anges et les bienheureux, et les fait entrer en communication des fonctions qu'il exerce sur le monde, ne cessant pas de secourir celui-ci par son intercession et ses mérites. Sur la terre , s'associe les martyrs, et singulièrement saint François, pour partager avec eux les trois offices qu'il exerce sur nos autels où il est notre médiateur, notre hostie et notre protecteur.
La divine Providence, prévoyant que les hommes mériteraient souvent les sévérités de la divine justice par leur désobéissance, et se rendraient indignes des grâces de sa bonté, a voulu, par une disposition digne de sa suavité, que le Fils de Dieu demeurât sur nos autels, pour faire l'office de médiateur entre son Père et nous. Il est puissant pour ce grand ministère, parce qu'il est Fils du Juge et frère du criminel. Par la magnificence de son .amour envers saint François, et non par nécessité, ce divin Médiateur l'a rapproché de lui sur les autels (10), pour l'admettre en société de l'office qu'il y exerce. Le Fils de Dieu est puissant auprès de son Père, et François auprès du Fils. Une étroite alliance unit notre saint au Verbe incarné et aux hommes; il est à Jésus-Christ comme créature à son créateur, comme juste à sors sauveur, et comme victime à son rédempteur; et il est aux hommes par la double liaison de la grâce et de la nature, qui le rend leur frère.
Entre les sublimes qualités qui font du Verbe carné un puissant médiateur devant son Père céleste, est celle de victime, qu'il porte sur la croix:c'est en la dignité de son sang qu'il réconcilie le monde avec lui, comme avec un Juge offensé. Il continue cet office sur nos autels, où il est comme une hostie, non plus en l'acte du sacrifice sanglant, mais en l'application du fruit de sa mort. Saint François ayant participé à l'état sanglante par ses plaies durant sa vie, le Fils de Dieu l'admet après sa mort en communication de l'office de Médiateur et d'hostie de réconciliation. Il fait un miracle en ce corps qui devait être réduit en cendre; il lui conserve des plaies éternelles, comme autant de bouches qui crient avec lui sans cesse. Mais, à la facon du Calvaire, où Jésus-Christ se venge de ses ennemis en leur obtenant des grâces qui les sauvent, les plaies du serviteur n'ont point d'autre voix :
elles demandent miséricorde au Père. Jésus-Christ sur son autel et François enseveli tout
près, sont deux hosties de réconciliation bien puissantes, Jésus par dignité et autorité, François par intercession. Le Fils est entre le Père et nous, et le serviteur est entre le Fils et les hommes. Jésus-Christ montre à son Père son sang et ses plaies; François découvre au Fils son sein et ses stigmates. En la disposition où l'onnous représente son corps, les yeux élevés au ciel comme s'il priait , et les plaies ouvertes, toutes vermieilles de sang, comme s'il était vivant, il est en présence du Fils de Dieu comme une hostie perpétuelle de réconciliation, qui demande sans cesse miséricorde pour le monde (11)
Le Fils de Dieu que nous adorons dans le ciel saint Paul nous assure que le Père l'a consacré pontife, pour être notre prêtre en terre. Cette dignité ayant un rapport essentiel avec le sacrifice, il a uni en soi et joint a son divin sacerdoce l'état d'hostie ; il s'est rendu notre prêtre et notre victime. C'est sur nos autels qu'il en exerce ror' lice; tous les jours, comme Pontife, il s'immole devant son Père. Après nous avoir réunis à lui comme victime de réconciliation, il veut honorer ce même Père comme hostie de louange, mais par voie d'anéantissement : il anéantit tout en lui, pour protester de la plénitude, de l'éternité, de l'infinité de son Père.
Étant donc notre Chef aussi bien que notre Pontife, après avoir réuni par sa grâce toutes les nouvelles créatures, c'est-à-dire tous les fidèles, en un corps mystique, pour les réunir ensuite à son corps naturel par l'Eucharistie, il a voulu que l'un et l'autre corps fussent tous les jours offerts en sacrifice dans son Église, où tous les fidèles sont immolés avec leur Chef. Mais il lui plaît de s'unir et de se dédier des victimes singulières; il rapproche donc de lui le corps de François, et le conserve incorruptible, afin que, par un même arrifice et sur un même autel, il le présente tous les jours à son Père céleste, comme un fruit perpétuel de sa croix. Il l'associe à son état d'hostie de louange; toutefois avec cette différences, que le Fils honore le Père en s'anéantissant devant lui, et que François honore le Fils en s'anéantissant en sa présence. Il n'y a rien en notre saint qui ne soit honorant quelque état de son Maître: la posture fixe, droite et immobile de son corps, ses yeux élevés au ciel, et sa chair couverte de plates, honorent par leur immobilité la résidence du Fils de Dieu en croix et sa présence continuelle en nos temples ; les stigmates du serviteur louent les plaies du Chef, et une chair qui conserve des plaies éternelles honore l'état perpétuel d'hostie de Jésus-Christ sur nos autels.
Le Fils de Dieu aime aussi bien son Église dans les combats où elle se trouve engagée, que dans les triomphes qui la couronnent. Par une merveille incompréhensible et digne de sa charité, il demeure sur nos autels au milieu de nous pour nous consoler comme Père, nous défendre comme protecteur, nous instruire comme maître, nous mériter les grâces divines comme sauveur, prier pour nous comme un puissant avocat, et, comme notre fin commune, attendre nos recherches et nous recevoir entre ses bras. Ce que sa divine Providence a fait ainsi en faveur de son Église, de demeurer en terre pour la consolation des fidèles, sa bonté l'a permis spécialement en faveur des enfants de la très haute Pauvreté. Ce leur doit être une douce pensée, durant l'exil de cette vie, d'être assurés que le corps de leur Père est arrêté en terre; qu'il est en la présente de Jésus-Christ comme un puissant Médiateur, priant sans relâche pour eux par ses plaies: qu'il peut obtenir les grâces qui leur manquent les défendre des ennemis qui les attaquent, les secourir dans les périls qui les environnent, écouter leurs prières, essuyer leurs larmes. Mais ils sont aussi instruits de ce qu'ils peuvent espérer en l'autre vie, et de ce qu'ils doivent être en la présente. Par une admirable anticipation, Jésus-Christ a marqué dans le corps du Père les privilèges des corps glorieux, afin d'animer les enfants; mais il les instruit que, pour espérer cette résurrection divine, il faut être hostie avec lui, Dieu ordonnant que les enfants soient immolés avec leur Père, que de tous il ne soit fait qu'un sacrifice commun, dont l'autel soit la croix, leurs corps les victimes, l'amour divin le feu qui les consume. La croix est le principe qui a commencé, conduit et achevé la course de saint François : comme un astre, elle a présidé à sa première naissance selon l'esprit ; elle l'a assisté dans les progrès de ses voies; enfin, elle l'a consumé par ses ardeurs, ayant pénétré jusqu'à son coeur (12). Le même objet doit ravir les enfants : la croix leur ouvre ses bras, soit comme une mere pour les recevoir, soit comme un autel pour les consumer en odeur de suavité.
Glorifiez-vous donc en la gloire de la croix, ô llustre Porte-Enseigne de Jésus-Christ crucifié.
Ayons commencé de marcher dans les sentiers du ciel par la croix, vous étant avancé dans ses voies sous les règles de la croix, ayant achevé votre céleste voyage dans les divines flammes de la croix, il paraît à tous les fidèles, par le témoignage de la croix, quel degré de gloire vous possédez dans le ciel! Que ceux qui sortent de de l'Égypte du monde vous suivent en assurance! Qu'ils passent sans crainte la mer Rouge et le Jourdain, pour entrer en la Terre promise, ou nous conduit Jésus-Christ crucifié, pour nous consommer avec lui en sa gloire!
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RÉFÉRENCES |
(1) Creatura in Deo, est creatrix essentia. (Anselm.)
(2) Dion., de dis. Nominibus.
(3) Expectabat enim fundamenta habentem civitatem : cujus arlifex et conditor Deus. (Ilebr., xi, 10.)
(4) Joan., xvu, 5.
(5) 2 Ibid., 24.
(6) Super coron. gloria; triplicem aureolam : ob martyrium, ob prdicationis officium, eb virginitatis privilegium, capiti B. Francisci Christus imposuit. (Pisan., Conf., lib.III, fruct. 9.)
(7) Pisan., Conf., lib. III, fruct. 9Dire
(8) Ubi sum ego illic et minister meus erit. (Joan., xn, 26.)
(9) Et scitote quoniam mirilicavit sanctum suum. ( Psalm. itv, 4.)
(10) Ici l'auteur avait joint entre parenthèses ces mots : est caché sous le grand autel.
(11) Sacrum seraphici Francisci erectum stabat, facie ad oc- muni tendons, et oculis elesatis in coelum. (Wading., ia opusc. S. Franc.)
(12) A cruce incipiens , secundum crucis regulam processisti, et tandem in cruce perficiens. ( Bonav., in Leg.) |
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