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Tome 1- Partie 2- Ch-6-
La pauvreté communique a Saint-François
et à ses enfants la plénitude de l'Esprit Évangilique. |
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V1- La Charité a abaissé Dieu jusqu'à saint François, lui apportant la Pauvreté, par laquelle il pourrait s'élever jusqu'à Dieu. |
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La conduite de l'Esprit de Dieu sur les saints est en ceci admirable, qu'il se plaît à les mener à lui par des voies inconnues à la pensée des hommes, et néanmoins infaillibles. Ayant autant de bonté que de sagesse, il sait leur faire tirer l'huile de la pierre, cueillir les roses sur les épines, et prendre les occasions de leur gloire dans les sujets qui les abaissent.
L'esprit humain ne peut comprendre que la pauvreté, dépouillant l'homme de tous les biens de la fortune, renferme un trésor de richesses immenses. Jésus, la lumière du monde, nous découvre ce secret : comme il porte en ses mains la gloire et les richesses du ciel et de la terre, et qu'il est souverainement libre pour en faire la distribution, c'est dans le sein de la pauvreté évangélique, comme dans un fonds plein de fécondité, qu'il jette la semence de tous les biens de la grâce et de la gloire ; c'est là qu'il cache le trésor et la perle de l'Évangile, si désirée et si recherchée (1)
Saint François parlait donc sous l'influence d'une lumière céleste, quand il assurait que la pauvreté est une racine cachée au champ de l'Église, qui porte des fleurs et des fruits inconnus à la nature, mais aussi précieux que nombreux et grands ; qu'elle est ce trésor caché du champ de l'Évangile, et que, pour en avoir la jouissance, il faut vendre librement tout ce que l'on possède (2)2.
Le Fils de Dieu, splendeur et voie de ses saints, leur dispense ses lumières et trace leur chemin, mais sans garder sur tous une même conduite. La pauvreté est la grâce et la voie de saint François : c'est à elle que le Fils de Dieu attache sa sanctification ; il veut qu'elle soit le fonds d'où il tire toutes ses vertus ; et c'est elle, en effet, qui l'a élevé à cette très éminente perfection que toute l'Église admire.
Une fois admise cette vérité, que Dieu est la fin de toutes les créatures, il s'ensuit que la pers fection de l'homme est de tendre et de s'unir à lui par l'amour en cette vie et par la gloire en l'autre. En effet, par cette union, tous les désirs cessent et les recherches se calment : ils ne sont, plus possibles lorsqu'on possède Dieu, qui est le souverain bien. Or, nous voyons, en la nature que deux termes éloignés ne peuvent se joindre sans un milieu qui les rapproche. Le ciel et la terre sont dans un éloignement immense ; le soleil est leur médiateur ; il verse par ses lumières les plus pures influences du ciel dans le sein de la terre, où ses clartés forment l'or et les pierreries, qui sont des étoiles terrestres ; il élève la terre au ciel par les plus subtiles exhalaisons qu'il tire de son sein, et, en les déchargeant par sa chaleur de tout ce qu'elles ont de plus grossier, il les revêt de ses lumières, et en forme des météores qui sont autant de nouveaux astres.
Dieu et saint François sont deux termes infiniment éloignés : Dieu est au ciel par la majesté de sa gloire ; François est en terre par la condition de sa nature. Dieu est incréé et créateur de toute chose ; François est une pure créature. Dieu est infini; François est fini. Pour joindre ces deux extrêmes, il faut des degrés qui élèvent François jusqu'à Dieu, ou qui abaissent Dieu jusqu'à François. Or, saint François a trop de faiblesse pour s'élever jusqu'à Dieu ; mais Dieu a assez d'amour pour descendre jusqu'à lui, et assez de sagesse pour en trouver les moyens, et voici quels ils seront : La charité abaissera Dieu jusqu'à François, et lui apportera la pauvreté, qui à son tour élèvera François jusqu'à Dieu. Ainsi sera consommée l'union de deux termes si opposés. C'est donc la pauvreté qui dressera au coeur de François cette échelle mystique de Jacob, qui touche le ciel et la terre ; elle en forme les marches et les degrés, qui seront la séparation de toute créature, la pureté de coeur, la simplicité de pensées, l'élévation au-dessus de tout ce qui est terrestre, la charité parfaite, l'union consommée en Dieu.
Et c'est en cette union que saint François commencera d'être au rang de ces bienheureux de l'Évangile qui possèdent dès cette terre les béatitudes, dont la première est la pauvreté. Alors, en effet, il entrera dans un état permanent, qui approche de celui des bienheureux du ciel, et par anticipation il goûtera leurs jouissances, qui sont tranquillité, satiété, assurance, joie, agilité, impassibilité. |
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V2- Jésus-Christ a fondé l'édifice de la perfection chrétienne sur la Pauvreté. Cette vertu a été le premier degré par lequel saint François a commencé à s'élever vers Dieu. |
Durant ces longs espaces de l'éternité où Dieu vivant en la solitude de son être divin, était tout recueilli en lui-même, il n'y avait point ces différences et ces inégalités de grandeur et de bassesse, de créateur et de créature ; tous les êtres étaient dans le sein de la Divinité comme en leur commun principe ; c'est-à-dire ils étaient sa puissance créatrice, dit saint Anselme. (3) Mais aussitôt qu'ils sont sortis des mains de Dieu par la création, qui les fait subsister en eux-mêmes, la multiplicité et la différence sont nées , et, sur cette terre, la créature a commencé à se diviser de Dieu, pour vouloir être ce qu'il n'est pas.
L'homme, à son origine, fut placé entre ces deux termes si différents, Dieu et la créature. Son salut consistait à s'unir à l'un et à s'éloigner de l'autre. Il n'avait pas assez de force en lui-même pour s'élever à Dieu comme à sa fin dernière; mais son Créateur, par une conduite pleine de suavité, lui a donné pour cet effet l'instinct de la nature et le secours de la grâce. L'homme, sorti de ses mains, a une inclination de retourner à lui comme au principe de son être ; mais, rendu juste par la grâce, il reçoit de celle-ci une impulsion bien plus forte de tendre à Dieu comme à l'objet de sa béatitude. Il eût été heureux s'il ùt voulu suivre de si divins mouvements.
Le péché, s'étant écoulé du sein du démon dans le coeur de l'homme, a diverti ces célestes inclinations ; il lui cause une telle pesanteur, que, l'éloignant de son souverain bien, il l'incline vers la créature. Les liens qui l'y attachent sont la superbe, le plaisir et l'avarice. Cette dernière est le poids qui le courbe davantage, parce que l'or, qui est tiré des entrailles de la terre, étant au coeur de l'homme par amour, l'incline et le tire toujours vers son centre : l'avare a donc un double poids qui l'éloigne de sa fin dernière, le péché et la cupidité ; l'un l'abaisse au-dessous des démons, auxquels il le soumet ; l'autre l'approche du néant, qui est la valeur réelle de l'or.
Saint Paul, avec un grand sens, appelle l'avarice la racine de tous les maux, parce que le riche est en puissance d'être ce que sont tous les pécheurs ; il est dans une disposition prochaine à tous les vices. Avec l'éclat de l'or, on se donne jour dans les charges, on se fait ouvrir la porte du temple de la volupté, et il faut qu'une pudeur soit bien généreuse pour ne point se laisser corrompre à cette pluie d'or (4): les Grecs l'appellent la ville capitale où se fabriquent tous les crimes saint Augustin dit qu'elle est le fondement de la Babylone terrestre.
Le Fils de Dieu étant donc venu pour détruire tous les ouvrages de Satan, et dresser en terre la cité de Dieu, en a jeté les fondements par ces notables paroles : « Si vous voulez être parfaits, allez, vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres. » Voulant élever l'éminent état de la perfection chrétienne, qui doit réunir les hommes à Dieu, il lui plaît que la pauvreté en soit la base; non pas une pauvreté ordinaire, mais une pauvreté absolue et parfaite. Elle est le principal conseil de l'Évangile, et elle dispose à l'observance des autres, puisque la parfaite pauvreté nous fait entrer facilement dans l'exercice de la mortification de la chair et de la propre volonté, et dans la désappropriation de tout. Elle est aussi le principal fondement de la loi nouvelle, qui diffère de l'ancienne en ce que celle-ci promettait des biens temporels : les richesses y étaient les récompenses des bonnes uvres. Celle-là, au contraire, apprend à les mépriser, à chérir la pauvreté, et à s'estimer heureux quand on est dénué de tous les biens de la terre. C'est donc par la pauvreté que le Fils de Dieu entreprend de renouveler la Babylone terrestre, de détruire ce que la cupidité édifie : par cette désappropriation, il redresse la nature de ses égarements, etla retire de l'abîme où le poids de l'amour des richesses l'avait précipité.
Le Verbe incarné, dont les conseils sont incompréhensibles sur les saints, se montre du tout admirable en saint François. Pour le porter à la plus haute élévation de perfection chrétienne que la grâce ait opérée en un homme, il commence' par le séparer de toute chose. C'est la pauvreté qui, opérant cette séparation, lui fait faire le premier pas vers Dieu.
Sans doute notre séraphique Père parlait selon son expérience, quand il assurait que la pauvreté est à la perfection ce que la racine est à l'arbre. En effet, comme l'avarice est la racine de tous les maux, et renferme la semence de tous les crimes, ainsi, par opposition, la très haute pauvreté, dit saint Bonaventure, devient en saint François la racine de toutes les vertus et la divine semence de toutes les grâces. Elle est en lui comme le soleil dans la nature ; cet astre, réunissant en soi les vertus de toutes les choses sublunaires, est une image de son divin auteur, qui contient dans son unité toutes les perfections imaginables. La pauvreté réunit si bien en François le mérite de toutes les vertus, qu'en puissance il est ce que sont tous les autres saints ; elle le dispose à tous les états qu'ils ont portés : la privation de toute chose le prépare au martyre, l'austérité à la pénitence des confesseurs, le retranchement de tous les plaisirs à la pureté des vierges. Cette pauvreté est encore chez lui le terme des vertus , tant théologales que morales : on voit en elle sa foi vive, qui croyait à la vérité de l'Évangile; sa ferme espérance, qui s'assurait sur les promesses de Dieu . son ardente charité, qui se donnait tout à ce divin Maître ; sa religion, qui lui sacrifiait tous les biens ; sa prudence singulière, qui quittait la terre pour le ciel ; sa parfaite justice, qui donnait à Dieu tout son cur ; sa tempérance généreuse, qui coupait le chemin à tous les excès ; sa force invincible , qui résistait à toutes les incommodités du dénuement le plus absolu. La pauvreté a donc fourni à saint François le premier degré par lequel il s'est élevé à Dieu.
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V3- La pureté, fille de la Pauvreté, a servi de second degré à saint François pour s'élever à Dieu. La pureté du saint a été d'abord pareille à celle du premier homme dans son état d'innocence; puis les stigmates sont devenus chez lui l'indice d'une pureté encore plus haute, qui a eu pour fruit son aversion de l'argent. |
La pureté d'un objet est son exemption de tout mélange avec des objets de nature ou de qualité inférieure. Une chose est d'autant plus pure qu'elle est mieux recueillie en la simplicité de son être. Les anges sont appelés de purs esprits, parce qu'ils sont sans composition, et n'ont point de liaison à la matière. La charité est pure, parce qu'elle est tout à Dieu. Dieu est la souveraine pureté, parce qu'il est un acte très pur, sans aucune composition, infiniment éloigné de toutes les faiblesses de la matière, incompréhensible ruent recueilli en la simplicité de son être, en l'unité de son essence, en la solitude de sa nature, où aucune créature ne peut avoir d'entrée. A la pureté est contraire l'impureté : celle-ci est l'effet du mélange d'un être ou d'un objet avec les choses qui lui sont inférieures (5) L'or devient impur et s'altère aussitôt qu'il se mêle avec l'argent, et il déchoit de son prix à mesure qu'il entre dans l'alliage de plus vils métaux. En la nature, la matière est le commencement de l'impureté, parce qu'elle est le principe de la composition et la dernière en l'échelle des êtres. En l'ordre des choses surnaturelles, le péché est l'impureté qui salit l'âme. Dans la morale, en fait d'affections humaines, la convoitise, ou l'avarice, est le principe qui fait couler l'impureté dans les coeurs, parce qu'il les mêle avec les richesses : l'avare ne s'en revêt pas seulement, il se les incorpore, son coeur étant là où est son trésor, comme dit le Saint-Esprit.
Si vous pouviez entrer dans l'intérieur d'un avare, dit saint Chrysostome, il n'y a coeur qui ne bondît à la vue de tant de boue et de sanie qui découlent de tou tcôté : la convoitise est sur son coeur comme une rouille qui le mange, une lèpre qui le dévore ; est piqué de mille vers comme un vieux drap percé des teignes ; les soins le déchirent; les épines le mettent tout en sang ; le péché le corrompt ; il est dégoûtant de pourriture.
Le coeur du Pauvre volontaire est bien dans une autre condition : il éclate comme l'or ; il brille comme le diamant ; il est beau comme une rose épanouie ; il n'a ni soin qui le pique, ni crainte qui le tenaille ; il est pur comme un ange.
Adam fut parmi les hommes la première source de l'impureté. Saint Paul l'appelle « terrestre » parce que son coeur fut tout mêlé de l'affection des choses de la terre ; il fit couler cette impureté dans le coeur de ses enfants par le péché qu'il leur communiqua, et par la convoitise qu'il leur imprima.
François, enfant d'Adam, suivit la malheureuse condition de son père ; il reçut de cette source bourbeuse le péché et la convoitise : celle- ci lui fit rechercher pendant quelque temps le faux éclat des richesses. En leur poursuite, sans doute, il contracta quelque poussière. Mais le Fils de Dieu, venu en terre, dit saint Paul, pour faire la purgation des péchés (6), purifia l'âme de François par la grâce et son coeur par la pauvreté, qui renouvela en lui la justice originelle et l'innocence du baptême. C'est-à-dire, selon saint Bonaventure, François, par la pauvreté, fut rétabli dans l'état bienheureux de nos premiers parents, qui, au sortir des mains de Dieu , étaient maîtres du monde et en possession de le laisser à leurs enfants sans distinction de propriétés ; il fut rétabli encore dans la ferveur primitive des apôtres et des premiers fidèles, qui se dépouillaient de toute chose terrestre, pour n'avoir d'autre richesse que Jésus-Christ.
La pureté est si précieuse aux yeux de Dieu, que rien ne sort de ses mains sans en porter le sceau (7). S'il forme le dessein de venir en terre, il veut que les temples où il fera son séjour soient tout éclatants de pureté ; à cet effet, il sanctifie au plus haut degré l'humanité qu'il s'unit et la Mère au sein de laquelle il la puise. Par une raison semblable, ayant résolu d'être en saint François non seulement par sa grâce comme dans les autres justes, mais plus singulièrement par l'impression de ses divines plaies, il veut que la pureté de ce saint soit à la hauteur de cette faveur insigne.
La pureté, dit saint Thomas, a deux termes, celui d'où elle sort, et celui où elle tend : la créature est le terme dont elle s'éloigne ; Dieu est celui dont elle approche. Et comme l'impureté se contracte par l'alliance avec les choses inférieures, la pureté se forme en l'âme par l'élévation de celle-ci vers Dieu. La pauvreté a imprimé deux mouvements au coeur de François : l'un le séparait de la créature ; l'autre l'élevait à Dieu. Comme le soleil, après avoir élevé une petite vapeur du sein de la terre, la décharge de ce qu'elle a de plus grossier, et l'investit de ses splendeurs; ainsi la pauvreté a-t-elle purifié le coeur de notre grand saint, et l'a-t-elle fait entrer en une si haute communication de la pureté divine, que Dieu l'a exprimée en lui par ses stigmates.
Dieu aime sa pureté divine du même amour dont il s'aime soi-même, puisqu'elle est son essence. Par opposition, il a en haine tout ce qui lui est contraire, c'est-à-dire le péché ; et comme cette pureté s'efforce d'imprimer son image en toute chose, elle détruit le péché partout où elle le rencontre : elle porte le Fils de Dieu à donner son sang, pour en laver les souillures et les taches.
François aime d'un amour incomparable sa chère pauvreté, qui est la source de sa pureté ; il a une égale aversion de tout ce qui peut diminuer sa pauvreté, ou altérer sa pureté. L'argent, étant le principal instrument dont l'avarice se sert pour faire couler l'impureté dans les coeurs, devient le singulier objet de sa haine; il entreprend de le bannir de son Ordre; il éloigne, autant qu'il peut, ses Frères de tout commerce avec ce métal ; et il ne pouvait pas faire davantage paraître son aversion pour lui qu'en commandant à un de ses disciples, qui avait touché de l'argent, de le placer dans de la fiente d'âne : quelle condamnation pour l'aveuglement des avares, qui logent leur or dans des cabinets précieux, et l'honorent comme une idole !
Ceux qui ont l'honneur d'être enfants d'un si céleste Père, peuvent voir en sa personne les grands desseins que Dieu a sur eux. Puisqu'il les attire à sa pauvreté, il les appelle à la même pureté; de tous les fidèles, ils doivent être les plus purs, parce qu'ils sont obligés d'être les plus séparés de coeur et d'affection de la terre. Entrons donc dans les mêmes sentiments d'aversion que notre Père au sujet des richesses ; que le péché et l'argent nous soient également un objet de haine et de mépris, parce que l'un donne entrée à l'autre : il n'y a que l'amour de ce vil métal qui soit capable d'altérer la sainteté de l'Ordre, et d'y introduire la corruption (8). L'argent doit être regardé par nous comme un démon qui tente, ou comme un serpent qui tue, disait notre saint Patriarche (9)
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V4-
La simplicité, autre fruit de la Pauvreté, a servi de troisième degré à saint François pour s'élever à Dieu ; par elle il le voyait en toute chose, et entrait en unité de vues avec les trois divines personnes. |
L'entendement est l'une des plus nobles facultés intérieures de l'homme: il est à l'âme ce que l'oeil est au corps. Il peut contempler les choses divines : il est simple quand il ne regarde que Dieu ; de l'unité de cette vue dépend la simplicité de l'esprit.
Adam, comme s'il avait résolu de corrompre en nous tous les dons que nous avions reçus du ciel, a gâté cette belle puissance. Après avoir introduit l'impureté dans la volonté, il a causé la multiplicité dans l'entendement, en y faisant couler le péché et la convoitise : l'un le sépare de Dieu, et l'autre le divise en lui-même. L'avare souffre cette dissipation de pensées dont parle Job (10) : son esprit est en autant de lieux que sa cupidité flaire de trésors ; à la vue des objets sensibles, si différents en beauté, son âme charmée tombe dans la multiplicité, dans le changement et dans la contrariété, par des agitations irrégulières, où elle perd tout ce qu'elle avait de ressemblance à l'unité divine. Son abondance le travaille, ses richesses le tyrannisent, dit le grand saint Augustin(11).
Dieu le Père, source de toute sainteté, principe de toute unité, a envoyé sur la terre son Fils, le chargeant de nous retirer des égarements et de nous purifier des mélanges où le péché nous avait perdus. Le Fils, comme Pontife, avait pour mission , dit saint Denis ; de ramener les hommes à eux-mêmes et de les réunir à la simplicité divine (12). Comment le Verbe incarné exécute-t-il donc ce grand dessein sur saint François? Il lui communique d'abord la grâce, afin de l'unir à Dieu; puis, pour que Dieu devienne l'unique objet de ses pensées, il lui inspire la pauvreté : cette vertu retire le saint de la multiplicité où son esprit s'était répandu parmi les préoccupations du commerce et les distractions des plaisirs. En effet, la créature s'impose à l'homme de diverses manières : elle s'introduit dans son cur en lui inspirant de l'amour, ou dans son esprit en s'emparant de sa pensée, ou dans son imagination en lui présentant ses charmes , ou dans ses passions en flattant ses désirs. Mais la pauvreté repousse tous ces assauts de la créature ; elle établit une solitude où l'âme est seule avec Dieu, comme un ciel épuré de nuages, où seul le soleil montre sa face. C'est là l'exercice de la présence de Dieu. En saint François, elle était si intime et si pénétrante , au dire de saint Bonaventure, qu'il voyait Dieu d'une vue en quelque sorte intuitive : son âme était, non plus simplement comme ce beau ciel que le soleil remplit de ses clartés, mais comme ce ciel où Dieu est l'unique objet de l'amour et des pensées de ses anges et de ses saints.
Cette grande âme entrait en identité de vue avec les trois divines personnes. Bien que ces adorables personnes soient en ce nombre de trois, l'objet de leur vue est un, comme leur essence est une : la Divinité est le terme commun de leur amour et de leur regard. Or, d'autant que nul objet, hors d'elles-mêmes, ne pouvait terminer divinement et infiniment leur pensée, elles en ont créé un, le Verbe incarné : après avoir contemplé leur essence en l'éternité, leur vue se porte sur lui dans le temps, comme sur un objet infiniment digne de fixer leur pensée et leur amour. Or, la pauvreté acquit à François le privilège d'entrer en communauté de vue avec ces trois adorables personnes : séparé de toute chose terrestre, il ne voyait plus que Dieu dans le ciel , et son Verbe fait homme sur la terre.
Et cette vue, chez lui, n'était point passagère, mais incessante. Il repoussait toutes les images des créatures qui se présentaient à lui ; il estimait comme une grande faute que son esprit, durant les ardeurs de l'oraison, souffrît la moindre dissipation. Il s'en confessait amèrement, et en faisait une rude pénitence (13). Cette vigilance continuelle lui était devenue une telle habitude, que les moindres distractions ne trouvaient plus accès en son esprit. Un jour, durant un carême, pour ne point perdre le peu de temps qui lui restait après la prière, il fit un petit panier, qui lui revint ensuite à la mémoire durant qu'il récitait Tierce. Surpris alors d'une ferveur d'esprit, il le jeta dans le feu, en disant ces belles paroles : « J'en ferai un sacrifice à Dieu, puisqu'il a voulu empêcher son sacrifice (14). »
L'intérieur de ce grand saint était une image de la béatitude. Recueilli en son coeur comme dans un petit ciel que la pauvreté lui avait formé, il commençait dès cette terre à vivre de la vie des anges, c'est-à-dire dans une vue perpétuelle de Dieu. « Les coeurs des saints sont des déserts, » dit Aubert (15), parce qu'ils sont vides des choses terrestres : François, dans la profonde solitude que la pauvreté lui avait bâtie, n'avait d'autre compagnie que celle de son Bien-Aimé ; mais elle ne lui manquait jamais, et jamais il n'était moins seul qu'en cette solitude. Sachant, dit saint Bonaventure, que la pesanteur du corps sépare l'homme de son Dieu, et sentant que cette vie est le voyage d'un exilé qui retourne vers sa patrie (16) il voulut, pour se consoler de l'absence du Bien: Aimé, se le rendre présent jusqu'en cet exil. A cet effet, repoussant par la pauvreté toutes les affrections de la terre, il ouvrit son coeur à la charité, qui, par l'esprit de prière, l'unit incessammaen l'objet de son amour, et rendit présent à ses regards dès ici-bas Celui qu'il espérait contempler sans voiles en la gloire : aussi l'oraison formait-elle toutes ses délices.
Nous avons bien sujet de nous humilier de ce que notre âme fille du ciel, soit attachée à notre corps comme à une masse de terre qui l'a pesantit, et que, retenue en lui comme dans une prison obsure, elle ne puisse rien aimer ou connaître sans l'aide des sens, qui causent souvent la multiplicité dans l'esprit, par les images des choses créées qu'ils y font couler. Saint François était en cette même condition ; mais admirons ici la suave conduite de Dieu sur lui, et comme la pauvreté l'amène à partager autant qu'il se peut ici-bas l'avantage de la simplicité divine.
Dieu est simple, non seulement parce qu'il est souverainement éloigné de toute composition, mais à raison de l'unité de l'objet qu'il contemple sans relâche. Il aperçoit d'une vue très simple toutes les créatures en soi-même, ou comme effets en leur principe, ou comme copies de leur premier original; et se regarde en elles, comme la cause en ses effets, et comme l'exemplaire en ses images. Ainsi, cette vue ne produit aucune multiplicité en l'entendement divin.
Notre séraphique Père était arrivé à cette simplicité de regard autant que la créature en est capable ; il était du nombre de ceux dont parle saint Paul , disant : « Soyez des enfants de Dieu simples et purs, bien que vous viviez au milieu d'une nation corrompue (17). » Comme homme, ne pouvant empêcher que les objets sensibles ne se présentassent à ses sens, il ne les regardait jamais en eux-mêmes, mais il les voyait en Dieu comme en leur principe, ou il voyait Dieu présent ou opérant en eux. Toutes les créatures, dit saint Bonaventure, lui formaient une échelle qui le conduisait à Dieu ; elles se présentaient à ses yeux comme autant de belles glaces où il le voyait reluire : dans les anges, il lui paraissait désirable ; dans les justes, aimable; dans le monde, admirable. Toutes les créatures lui montraient sa providence, qui les conduit ; sa sagesse, qui les régit; sa bonté, qui les pourvoit; sa puissance, qui les soutient. Dans les plus petites, il découvrait quelque éclat de la Divinité, ou quelque vestige des perfections de Jésus-Christ son Sauveur; dans les vermisseaux, il adorait son humilité; dans les brebis, sa débonnaireté ; dans les malades et les pauvres, il voyait Jésus-Christ crucifié et souffrant (18). Ainsi, la vue des créatures, qui dissipe les autres, le recueillait. Sans s'arrêter à la beauté qui éclatait en elles, il montait à Dieu, qui en est la source, et entrait plus avant dans son Coeur et dans son amour.
Je conçois maintenant la pensée de saint Bonaventure assurant que saint François était associé aux anges comme s'il eût déjà été citoyen de la gloire, et que ces purs esprits lui étaient familiers, parce qu'ils voyaient présent, en son coeur par l'amour et en son esprit par l'entendement, le même objet qu'ils contemplent dans le ciel. Tel est donc le grand privilège que la pauvreté acquiert à saint François : ayant purifié son coeur de tout mélange, et simplifié son esprit de toute multiplicité, dès cette terre, elle lui fait commencer la vie des anges, et même celle de Dieu, puisqu'il n'a plus pour objet de ses pensées, et pour terme de son amour, que sa divinité, comme s'il était déjà élevé au ciel, ainsi que nous allons admirer.
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V5-Le quatrième degré de l'élévation de saint François, également fourni par la Pauvreté, a consisté dans un état semblable à celui des Anges, qui le rendait supérieur au monde entier, et faisait déjà de lui un habitant du ciel. |
La pauvreté évangélique, pratiquée en terre par le conseil de Dieu, tend à remonter à lui comme à l'unique objet de ses désirs. Bien qu'elle ne puisse exercer les actes qui lui sont propres qu'au sein et dans le séjour de la misère, elle n'est point le résultat d'un abaissement de l'esprit, ni d'un affaissement du courage. Le dépouillement des biens mortels lui est une source de grandeur ; le mépris qu'elle fait d'eux lui élève un trône vraiment céleste.
Ce n'est point par l'effet d'une estime aveugle, que saint François, ravi des excellences de la pauvreté, la loue en ces termes : « Voici, mes très chers Frères, quelle est la grandeur de la très haute pauvreté : elle vous rend héritiers et rois du royaume du ciel ; elle vous fait pauvres en biens , et riches en vertus. Qu'elle soit donc votre partage ! elle vous conduira à la terre des vivants (19) » Il parlait d'après saint Paul. Ce grand apôtre, élevé en l'école du ciel, et bien instruit du prix des vertus chrétiennes, est le premier qui ait appelé la pauvreté très haute Deux choses, dit saint Thomas, rendent très. haute (20) la pauvreté volontaire : ce sont le mépris des choses terrestres, et l'élévation au-dessus d'elles. Saint François était donc éclairé d'une lumière singulière, quand il disait : « Voilà la grandeur de la très haute pauvreté ! » parce que' dit saint Bonaventure, elle est très éloignée de la terre, et voisine du ciel (21).
La nature n'a pu encore trouver le secret de rendre en un même temps un homme présent en divers lieux. Cette merveille était réservée à la très haute pauvreté ; elle opère ce miracle en notre séraphique Père. Si vous le voyez, comme homme, toucher la terre de ses pieds, il touche en même temps les étoiles du ciel (22) ; il accomplit en lui ces divines promesses faites à un prophète : « Je t'élèverai au-dessus de toutes les hauteurs du monde (23). » La pauvreté opérait en lui cet admirable effet de plusieurs manières, et d'abord en l'approchant de la condition des anges.
Deux vertus, la virginité et la pauvreté, établissent une ressemblance singulière entre les chrétiens qui les pratiquent et les anges du ciel. Ces purs esprits sont indépendants de la chair et du monde ; les vierges et les pauvres partagent cette indépendance dans la plus haute mesure possible ici-bas. Les anges sont les vierges du ciel ; les vierges et les pauvres sont les anges de la terre. Aussi saint Bonaventure ne craint-il pas de dire que saint Jean désignait prophétiquement saint François en la personne de l'ange qu'il vit monter de l'Orient, marqué du signe du Dieu vivant. Il n'en faut point douter, dit ce Père, cet ange si aimé de Jésus-Christ, si admirable au monde, et si digne d'être imité des hommes, c'est le grand serviteur de Dieu, François (24)
Tel est le pouvoir de la très haute pauvreté, disait saint François à ses Frères, que dès cette vie, quoique notre âme soit encore sur terre, elle la fait converser avec les anges. C'est une vertu céleste, qui met la terre au-dessous de nos pieds, et, en nous déchargeant de tout le poids qui empêche le coeur de s'élever, nous met dans une pleine liberté de nous unir à notre fin dernière. C'est elle qui nous fait ressusciter avec Jésus, et monter au ciel avec lui ; parce qu'elle confère à toutes les âmes qui l'aiment le don d'agilité, pour voler au-dessus des cieux(25) .
En second lieu, la pauvreté a élevé saint François au-dessus du monde par le mépris qu'elle l ui a inspiré de tout ce qui est terrestre. L'amour est le poids des coeurs, dit saint Augustin (26); il les élève ou les abaisse selon la qualité des objets où il se porte. Or, la pauvreté a éteint l'amour des choses d'ici-bas au coeur de notre grand saint, et y a fait naître l'amour du ciel ; par suite, elle l'a élevé jusqu'à Dieu. D'un lieu si éminent, la terre est si petite, que ses grandeurs semblent basses, et ses beautés difformes. La pauvreté, dit saint Bonaventure, est donc une vertu très noble, qui nous apprend à mépriser ce qui est moindre que nous (27), à mettre au-dessous de nos pieds ce que les avares mettent au-dessus de leurs coeurs ; et, selon la pensée de saint Chrysostome, elle fait marcher les Pauvres volontaires sur les cieux (28) Enfin, dès cette vie, notre bienheureux saint, comme un autre saint Paul, conversait dans le ciel(29), parce que la pauvreté l'en rendait héritier, et l'en constituait roi, comme il l'assure en sa Règle. Nous pouvons dire de lui ce que saint Grégoire de Nazianze dit des Apôtres : « L'amour du royaume du ciel les a rendus pauvres, et la pauvreté les e faits rois (30). » C'est pourquoi François regardait le ciel comme son héritage; se sentant étranger en la terre des mourants, il soupirait après celle des vivants. L'amour de la béatitude ravissait tellement son coeur, que son corps s'élevait quelquefois de terre pour suivre le vol de son esprit. Ainsi ce grand saint marchait sur la terre comme homme, et sur les cieux comme pauvre, et il ne tenait plus à la matière que comme la flamme touche à l'objet qui l'alimente, c'est-à-dire pour s'élever plus rapidement vers le ciel.
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V6-La Pauvreté, servante de la Charité, ayant si bien préparé le coeur de saint François, celle-ci est venue y fixer son séjour ; l'éclat extraordinaire avec lequel elle s'y est montrée a fait donner au saint le titre de séraphique. |
La pauvreté et la charité ont été toujours d'un même accord et d'une parfaite intelligence pour porter notre homme céleste à un des plus hauts degrés de perfection chrétienne dont l'homme soit susceptible : la première en est le fondement, la seconde le couronnement.
La charité est la reine de toutes les vertus ; en cette qualité, elle prétend régner dans le coeur de notre grand saint ; toutefois, elle n'y veut point pénétrer avant qu'il soit digne de sa présence et à la recevoir avec les honneurs qu'elle mérite. La pauvreté, toujours humble, se plaît à être la servante de la charité ; elle entreprend donc de lui disposer le coeur de notre séraphique Père. L'amour de Dieu et l'amour du monde ne pouvant pas loger en un même sein, elle y éteint celui de la créature ; elle le purifie de tout mélange; elle simplifie son esprit de toute multiplicité; elle l'élève au-dessus de tout ce qui est terrestre, et le rend éminemment digne de recevoir la reine des vertus. Entre les anges du ciel, il y en a qui sont appelés Trônes, parce que leur singulière élévation au- dessus des autres créatures fait d'eux autant de trônes convenables à la majesté du Roi des cieux. Ainsi, entre les saints de l'Église, la pauvreté fait-elle du coeur de François un trône tout angélique, où la charité va siéger.
Saint Paul nous découvre un admirable secret lorsqu'il dit : « La charité naît de la pureté du coeur (31). » Si, en effet, nous observons que la pureté a pour principe la pauvreté, nous comprendrons que la pauvreté est la première source de la charité : « Le coeur pur, » dit saint Augustin, « est celui qui est vide de l'affection de la créature et de l'amour de soi-même, et qui n'aime que ce qu'il faut aimer (32) . » C'est l'effet qu'a produit la pauvreté au coeur de saint François.
La charité, dit encore l'incomparable saint Augustin, a ses âges, ses temps et ses différences ; elle a sa naissance, son progrès et sa consommation. Elle naît pour croître en force; elle croît en force pour devenir parfaite, et elle est parfaite quand, dépouillée de tout mélange de la terre, elle dit : « Je désire être déliée de ce corps, pour me trouver avec Jésus-Christ (33). » Or, c'est la conduite ordinaire de Dieu sur ses saints en la distribution de la charité : il la fait suivre ces différents âges ; au commencement elle est comme dans l'enfance, et elle n'arrive que par degrés à sa perfection.
Mais il dispense François de cet ordre ; il fait un miracle d'amour en son endroit. Cet admirable serviteur du Très-Haut commence sa voie d'amour par où plusieurs l'ont finie ; sa charité est parfaite aussitôt qu'elle est née.
Cette vérité, qui semblera nouvelle à quelques-uns, ne laisse pas d'être très solide, et il est facile de la comprendre, si nous suivons la règle que donne saint Augustin pour connaître le degré de charité dans les âmes. La cupidité des choses, dit ce grand maître de l'Église, est le poison qui étouffe la charité, et lui donne la mort ; à mesure que l'une diminue, l'autre augmente (34). La charité s'élève et se forme sur les ruines de la concupiscence, et lorsque celle-ci est tout éteinte, et qu'il n'y a plus de désir, pour la terre, la charité est parfaite.
Dieu, qui n'a que de grandes pensées sur le pauvre François, ne veut aucune réserve en son âme : la pauvreté retranche tout, éteint en lui autant qu'il est possible la convoitise des biens terrestres ; la charité, trouvant ce coeur tout dégagé, s'empare absolument de lui. Ainsi, elle est parfaite dès sa naissance.
Cette première faveur est la source d'un second privilège : Dieu répand la charité au coeur de saint François dans un des plus hauts degrés où il l'ait communiquée à ses saints. Cette vérité se tire des mêmes principes de saint Augustin. Si la charité augmente là où la convoitise diminue: si elle est dans son plus éminent degré là où cette convoitise est éteinte, on peut dire que cela eut, lieu en saint François ; car il y a peu de saints que cet homme séraphique ne surpasse en pauvreté, et il les devance presque tous par l'extinction en son coeur de tous les désirs des biens terrestres ; il les devance donc aussi en charité, et Dieu semble avoir voulu en fournir une preuve lorsque, par un des miracles les plus signalés de sa puissance, il a imprimé ses divines plaies en la chair de son serviteur.
Si l'angélique saint Thomas soutient qu'il y a des saints en terre qui ont une plus haute habitude de charité que plusieurs saints dans le ciel (35), nous pouvons dire sans témérité que le pauvre saint François est de ce nombre, et c'est peut-être la raison pour laquelle l'Église lui donne le titre de séraphique. Comme les séraphins sont, entre les anges, les plus ardents en amour, parce qu'ils approchent plus près de Dieu, et qu'ils sont les plus élevés au-dessus des choses mortelles ; ainsi, entre les saints de la terre, qui en sont les anges, François mérite le nom de séraphin, parce qu'il est le plus détaché des choses sensibles.
Saint Bonaventure, qui est de ces séraphins de la terre, avec toutes ses hautes lumières, confesse que la charité de saint François est si éminente, qu'il ne la peut comprendre. Qui est capable, dit- il, de déclarer quelles étaient les flammes de sa charité? Quoiqu'il fût parmi les glaces de ce monde, son coeur, tout pénétré d'amour, était comme un charbon ardent; il paraissait comme tout transformé en ces divines ardeurs (36) Que tous les enfants d'un si céleste Père admirent le profond conseil de Dieu sur eux ; qu'ils soient ravis de joie à la vue de cette vérité : Dieu, qui les attire avec saint François à la profession de la pauvreté volontaire, les appelle comme lui à un très éminent degré d'amour. Ils se peuvent consoler dans la pensée qu'il leur est permis de surpasser les autres en charité, puisqu'ils les peuvent devancer en pauvreté. Qu'ils chérissent donc celle-ci comme leur mère, quoiqu'elle les ait dépouillés de tous les biens temporels : elle cache en son sein les étincelles d'un feu céleste, qui dès cette vie les peut rendre des séraphins en amour. Ils auraient bien sujet de s'humilier, si, enfants d'un Père si ardent en charité, ils étaient tièdes en dilection ; ce leur serait une confusion éternelle, quand il leur est permis de surpasser tous les hommes en ardeur, de rester les derniers en amour.
Qu'ils écoutent saint Bernard, expliquant à des religieux la grandeur de leur état, et les desseins de Dieu sur eux : « Ne vous négligez point, » dit-il, « ne perdez point le temps à vous divertir; car vous avez encore un grand et long chemin à faire. Votre profession est très élevée : elle passe les cieux, elle égale les anges ; elle est semblable à la pureté de ces célestes esprits. Vous n'avez pas entrepris d'acquérir seulement la sainteté, mais encore la perfection, et même le comble de la perfection. C'est aux autres à servir Dieu ; mais c'est à vous à être parfaitement unis à lui : c'est aux autres à croire en Dieu, à le connaître, à l'aimer et à le révérer ; mais c'est à vous à entrer dans les lumières de la sagesse et de l'intelligence pour le voir en lui-même, et pour jouir de lui avec plénitude. Cette entreprise est à la vérité très haute, et sans doute très difficile; mais Dieu est tout-puissant et tout bon : vous ayant fait par avance la grâce de concevoir ce saint désir, il vous donnera encore la force pour en produire les fruits avec abondance (37). »
Donc, pour arriver heureusement au degré d'amour où s'est élevé notre bienheureux Père, appauvrissons-nous autant qu'il s'est appauvri ; que notre étude soit de nous dépouiller, de nous séparer, et de vider notre coeur de tout ce qui est de la terre. Pour lors, l'amour divin, coulant du sein de Dieu çomme une effusion sacrée de sa bonté, remplira notre coeur de ses saintes ardeurs, pour nous consommer en celui qui est la consommation des saints.
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V7- La Charité a consommé l'union de saint François avec Dieu par l'amour et l'unité d'esprit. |
Saint Paul nous représente la profession chrétienne comme une course dont Dieu est le terme et le prix (38) La Loi, dit-il encore, regarde Jésus-Christ comme la fin où elle tend ; tous les saints qui ont vécu sous ses préceptes, marchaient dans l'espérance de l'atteindre. Jamais ils n'ont vu l'effet de leurs désirs ; ils ne l'ont possédé que dans les prophéties qui l'annonçaient, ou dans les ombres qui le figuraient, ou dans les sacrifices qui le représentaient. Ce bonheur était réservé à la Loi nouvelle : tous les saints qui lui appartiennent possèdent la grâce que les autres ont désirée ; ils se trouvent heureusement unis à Jésus-Christ, après lequel les Patriarches ont soupiré; et c'est la charité, que saint Paul appelle le lien de perfection, qui les consomme en Dieu, parce qu'elle tend à les recueillir tous en son Unité, dit saint Augustin (39)
La vie de l'incomparable et séraphique Françofs a été une course perpétuelle de la créature au Créateur, celui-ci étant le prix qu'il poursuivait, et le terme où il voulait se consommer. La pauvreté et la charité ont contribué également à ce grand oeuvre : toutefois avec cette différence, que la pauvreté, après avoir purifié son coeur de tout mélange, l'a présenté à la charité comme une flamme déchargée de tout ce qui est matériel; la charité, l'ayant reçu si pur, l'a uni à Dieu, auquel elle touche immédiatement, et de deux esprits n'en a fait plus qu'un, selon ces mémorables paroles de saint Paul : « Celui qui adhère à Dieu, est fait un même esprit avec lui (40). »
C'est là où le Fils de Dieu rapporte le dessein de ses travaux, le fruit de son sang, et l'effet de ses prières, comme il le manifeste en cette divine oraison qu'il fit à son Père sur la fin de sa vie : « Que tous ils soient un, comme vous, ô mon Père, êtes en moi, et moi en vous; ainsi qu'ils soient un en nous (41).. » C'est-à-dire, Jésus-Christ demande à son Père que les saints ne soient pas un avec Dieu seulement par union d'amour ou accord de volonté, mais par la très étroite communication d'un même esprit. Le Fils de Dieu le déclare encore par ces autres paroles : « 0 mon Père, la clarté que vous m'avez donnée, je la leur ai donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un, moi en eux, et vous en moi, afin qu'ils soient tous consommés en notre suprême unités (42). »
Cette consommation consiste en ceci : comme le Fils de Dieu a reçu de son Père son Esprit, par lequel il est saint et Fils de Dieu, ainsi les justes reçoivent par Jésus-Christ le même Esprit, qui les rend saints et enfants adoptifs du Très-Haut, et les réduit tous à l'unité. Le même Esprit qui unit le Père et le Fils dans l'éternité, réunit les saints au Verbe incarné, avec lequel ils forment un même corps dont il est le chef ; car Jésus-Christ est le chef de tous les justes ; ils sont son corps, et ils reçoivent de lui l'Esprit qui le vivifie. Jésus-Christ est la personne mystique de tous les saints ; c'est lui qui les soutient, les porte, et leur communique l'Esprit de son Père.
Toutes ces paroles divines nous découvrent le secret de la haute union de saint François avec Dieu. Car, si l'union ne se peut faire qu'entre des choses semblables, et si celles qui diffèrent entre elles se fuient, Dieu, pur esprit, ne peut demeurer dans l'homme tandis qu'il y voit l'amour de la créature. C'est ce dont il a protesté , disant : « Mon esprit ne demeurera jamais en l'homme, parce qu'il n'aime que la chair et la terre (43) »
Et c'est l'effet admirable que la pauvreté a produit en saint François ; l'ayant purifié de tout ce qui est terrestre et sensible, elle a mis une proportion entre Dieu et lui, et, autant que le peut une créature, elle l'a fait approcher de la pureté ou simplicité divine. La charité a donc fait l'union : de François et de l'Esprit de Dieu, elle n'a fait qu'un. L'Esprit de Dieu est devenu l'esprit de François, l'âme de son âme, le coeur de son coeur, et l'a consommé tout en lui. Ayant trouvé son coeur vide de toute affection de la créature, il l'a rempli de son amour ; et si l'union de Dieu avec l'homme est d'autant plus parfaite et con- sommée, que le coeur de celui-ci est plus dégagé de tout ce qui est de la terre, François, étant un des saints qui ont été le plus séparés des choses mortelles, il a aussi porté une des plus hautes unions avec son souverain bien. La pauvreté ne pouvait donc pas plus hautement élever saint François, et Dieu ne pouvait pas plus magnifiquement l'honorer.
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(1) Matth., xw , 44.
(2) Cujus fructus est multiplex, sed occultus; hc est enim evangelici agri thesaurus absconditus. ( Franc. apud. Pisan. Conf., parte II, lib. Il, fr. 4.)
(3) Creatura in Deo est creatrix essentia.
(4) Pecuni obediunt omnia. (Eccle., x, 19.
(5) Impuritas uniuscujusque rei consistit in eo quod rebus vilioribus immiscetur. (2. 2., q. 7, a . 1.)
(6) Purgationem peccatorum faciens. (Hebr., 1, 3.)
(7) Et sanctus in omnibus operibus suis. (Psalm. cxLiv, , 13.)
(8) Fugite pecuniam , periculosam hanc &gritudinem.(Chrysost.)
(9) Franc., apud. S. Bon., in Leg., cap. vn
(10) Cogitationes dissipataa sunt torquentes cor meum, (Job., xvu , 1L)
(11) Aug., de Doct. Christiane, lib. I, cap. lx. Idem, de vera Relig., cap. XXII.
(12) D. Dion., de Eccd. Hier., cap.
(13) Graviter se putabat offendere, si quando orationi deditus vanis phantasmatibus interius vagaretur. (Bon., inLeg., cap. x.)
(14) Sacrificabo illud Domino, cujus sacrificium impedivit. (Franc., apud Bon., in Leg., cap. x.)
(15) Saneti seipsos desertum faciunt quietis. (Ausbert.)
(16) Bon., in Leg, cap. x.
(17) Sitis simplices fini Dei, in medio nationis prav. (Philip., ii, 15.)
(18) In cunctis paupibus , e ipse christianissimus pauper Franciscus effigiemer t Christi prospiciebat. (Bon., in Leg., cap. m.)
(19) Francise., in Regula , cap. vi .
(20) Altissima paupertas eorum abundavit in divitias simplicitatis eorum. (II Cor., vin, 2; D. Th., hic in Paulum.)
(21) Bonav., in Reg., cap. vt.
(22) Stans in terra coelum attingebat. (Sap., xvm, 16.)
(23) Sustollam te super altitudines terr. (Isa., Lvnt, 14.)
(24) Bon., prolog. in Leg. S. Franc.
(25) Pisan., lib. II, Conf., fr. 4.
(26) Amor meus pondus mellah (Aug., Conf.)
(27) In voluntaria paupertate magna est sufficientia , magna est nobilitas qua facit transcendere omnia terrena. (Bon., de Paupert. XI, contra Magist. Guil. )
(28) Chrysost., in Matth., hom. 47.
(29) Conversatio nostra in coelis. (Philip., ni, 20. )
(30) Propter regnum pauperes, et propter paupertatem reges. ( Greg. Naz.)
(31) Charitas de corde puro. (1 Tim., 1, 5. )
(32) Cor purum est vacuum cupiditate et aurore sui, ut nihilaliud diligatur quam quod diligendum. (Aug., lib. I de Doct. Christ., cap. y.)
(33) Desiderium habens dissolvi et esse cum Christo. (Philip., I, 23.)
(34) Augmentum charitatis est cupiditatis diminutio, perfecLio vero nulla cupiditas. (Aug., lib. r.xxxlll, Qust.)
(35) Major est alicujus viatoris charitas charitate alicujus comprehensoris : non tamen plus diligit actu. ( D. Thom., opusc. de Dilect. Dei, cap. xvut.)
(36) Bonav., in Leg ., cap. lx.
(37) Altissima professio vestra, ccelos transit, par est angelis, angelicae puritati similis. (Bern., ad frat. de Monte Dei.
(38) Omnes quidem currunt , sed unus accipit bravium. (I Cor., lx , 24.)
(39) Charitas ad unum Deum pervenit et omnes in unum colligit. (Aug., tract. 105 in Joan.)
(40). Cor., vi , 17.
(41). Ut sint unum, sicut tu Pater in me, et ego in te ut et ipsi in nobis unum sint. (Joan., avu , 21 23.)
(42). Ibid.
(43) Gen., vi, 3.
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