| Tome 1- Partie 2- Ch-2- 5 à 8
Afin que l'image du Verbe incarné soit parfaite dans le fondateur et dans l'Ordre. Dieu donne la pauvreté pour épouse à Saint François et pour mère à ses enfants. |
V5- A ttiré sur la terre par les charmes de la Pauvreté, le Fils de Dieu l'a d'abord pratiquée dans l'anéantissement de la personne humaine en l'humanité qu'il s'est unie : la Pauvreté est ainsi devenue pour lui une perfection nouvelle, qu'il n'aurait pas pu tirer des trésors de sa divinité, et il la conservera éternellement. De plus, la Pauvreté, qui l'accueille dans le mystère de la Crèche, y contribue non seulement à sa naissance, mais à celle des chrétiens et à celle des Pauvres volontaires. De la Crèche, le Fils de Dieti conduit la Pauvreté sur la Croix, puis sur le trône de sa gloire en paradis, et enfin Sur le trône de son amour en l'Eucharistie. |
Dieu, tout recueilli en la solitude de son essence divine, aime les créatures d'un amour incompréhensible à nos esprits par l'infinité d être, et invisible à nos yeux par la condition de sa nature, qui est spirituelle. Dans le temps manifeste hors lui-même cet amour par les unions qu'il contracte avec nous, par les bienfaits donc il nous gratifie, ou par les titres d'honneu où il nous élève.
La pauvreté est un objet désagréable à la nature; tous les hommes la fuient et la détestent- ils évitent sa rencontre, la repoussent quand elle s'approche, et emploient toute leur industrie tous leurs efforts pour se relever de ses incommodités, si elle les accueille. Mais Dieu, qui sait bien estimer les choses comme elles méritent et qui ne suit pas les sentiments humains, la regarde d'un oeil d'amitié, la juge digne de sa bienveillance, et, entre les objets qui ont doucement attiré le Fils hors du sein de son Père, la pauvreté, selon saint Bernard, a été un des plus puissants. Il dit : « Dans le ciel, séjour de l'abondance, lieu des richesses éternelles, la pauvreté ne se pouvait rencontrer ; mais en la terre, région de misères, elle régnait partout. Quoiqu'elle fût familière aux hommes, ils ignoraient son prix et son mérite. Le Fils de Dieu, ravi de sa beauté, est descendu de son trône pour l'embrasser, et nous découvrir son excellence par le choix qu'il a fait d'elle » (1)
L'Incarrnation est un mystère si haut, qu'il touche Dieu même. Néanmoins, il a son fond dans le dénuement et la privation de la subsistace créée de l'humanité; jamais cette humanité ne serait trouvée digne d'être unie à la personne du Verbe, si elle n'eût été appauvrie et dépouillée d'un bien qui lui est pourtant si intime. Deux personnes, en s'unissant, ne peuvent I"eiaire un composé substantiel, tel que le Verbe alié devait être. La personne humaine a donc é à la divine, et lui a laissé la place ; la même .iiissance qui a élevé la nature humaine jusqu'à l'être personnel du Verbe, a privé cette même ligure de sa personne créée, afin que cette privation fût occupée et remplie par la personne infinie du Verbe. Saint Paul, bien instruit de la profondeur de ce mystère, l'appelle « inanition », ou « épuisement (2) », comme le traduit Tertullien. La personne du Verbe s'appauvrit des éclats de sa gloire, qui ne paraissent plus ; et la nature humaine se dépouille, se désapproprie de sa personne créée, qui lui est si intime.
Voilà donc la pauvreté bien honorée. Elle est incorporée en ce divin mystère ; elle lui est divinement associée ; elle y entre à sa manière, comme un principe non pas opératif, mais passif, non pour produire mais pour recevoir la personne du Verbe. Ainsi, dans le même sein virginal où le Fils du Père unit sa divine personne avec notre nature, il contracte avec la pauvreté une alice qui sera désormais éternelle.
Il veut encore l'honorer d'une seconde grâce: il lui plaît qu'elle prenne naissance avec lui en crèche. Il possède en son Père des perfections éternelles, qui l'accompagnent jusque dalns les langes de la crèche ; étant une même chose avec sa Divinité, elles sont inséparables de sa divine personne. Ainsi en est-il de l'amour, de la sainteté, de la sagesse, de la bonté. La pauvreté n'est pas de ce nombre : par la condition de sa nature, elle ne peut pas naître dans le ciel; le Fils de Dieu la fait naître avec lui. Cette pauvreté, très vile aux yeux des hommes, est donc de la plus haute extraction ; elle ne reconnaît point d'autres auteurs que Jésus et Marie «Jésus, » dit saint Augustin, « reçoit la pauvreté de la Vierge sa mère : c'est en Marie et par Marie qu'il la revêt » (3)
Par suite, les abaissements de cette crèche sont des sources de fécondité admirables , et nous y pouvons admirer trois filiations : l'une temporelle, mais divine, où le Fils de Dieu est fait fils de Marie ; la seconde, spirituelle, où les hommes sont rendus enfants adoptifs de Dieu selon l'esprit; la troisième est la filiation céleste de la Pauvreté volontaire. La première, étant miraculeuse, est incommunicable; il ne peut y avoir qu'un fils charnel de Marie. La seconde est la source d'où les chrétiens sortent. Les Pauvres évangéliques tirer leur naissance de la troisième, et ils doivent regarder la crèche comme le lieu de leur première formation.
Les richesses sont reçues dans les palais des princes: comme elles y naissent , elles y sont magnifiquement logées. Seule la Pauvreté n'y peut avoir accès ; si elle s'y glisse, elle est vue avec mépris, et chassée avec honte. Mais, par heureux échange, l'entrée de la crèche est interdite gis richesses; elles sont jugées indignes de la sainteté d'un lieu si vénérable : esclaves, elles ne oit point admises avec les enfants. Au contaire, la porte est ouverte aux pauvres bergers ; sont les derniers entre les hommes, et en la crèche ils passent devant les rois. La Pauvreté y règne; Jésus-Christ l'admet en son palais, la loge en son sein comme sa fille. Un même mystère voit Jésus et la Pauvreté en un même trône : Jésus, maître des trésors du ciel et de la terre, consacre la Pauvreté en son propre corps (4) » dit, le dévot saint Bernard.
De la crèche , le Fils de Dieu conduit la PauTreté sur la croix, et, comme si elle était déjà ?usée au rang des choses divines et impassibles, là où toutes les perfections souffrent quelque minution en leur aspect, la Pauvreté brille l' plus grand éclat. Sur la croix, la divinité paraît, éclipsée, la sagesse est traitée de folie, la puissance est estimée faiblesse, la beauté est défigurée par les crachats, l'honneur est offensé par les blasphèmes ; la vie du Fils de Dieu s'épuise par ses plaies; ses vêtements lui sont ravis. Seul la Pauvreté n'est pas lésée; au contraire, profitant des abaissements de toutes lesperfections, elle prend un plus grand accroissement.
Plusieurs états du Sauveur ont commencé en la crèche et ont fini sur la croix ; en la première il a reçu la vie, pour la perdre sur la seconde il a commencé dans l'étable une carrière de souffrances , qui a eu son terme sur le Calvaire. Mais la Pauvreté, commencée à la crèche, a subsisté jusqu'en ce dernier mystère où tout est plaie; elle n'y a point reçu de blessures : Jésus-Christ, entré pauvre au monde, en est sorti plus pauvre: c'est même sur la croix qu'il a fait plus hautement éclater sa Pauvreté, voulant mourir nu entre les bras et sur le sein de ce bois tout nu.
De la croix , le Fils de Dieu a élevé la Pauvreté jusqu'au ciel, pour l'y consommer avec lui en sa gloire. Il accomplit en elle la vérité de cette prophétie : « Il tirera la Pauvreté du milieu de la fange, et la fera asseoir avec les princes (6) » La pauvreté incorporée au mystère de l'Incarnation, se trouve donc maintenant élevée au trône de l'adorable Trinité, entre les divines personnes, et elle a ce privilège commun avec la charité,qu'elle est éternelle.
Enfin, le Fils de Dieu veut que la Pauvreté soit sa compagne inséparable dans le plus auguste des mystères de la terre, l'Eucharistie. Monté avec elle au ciel pour la faire seoir au trône de la gloire. il descend tous les jours avec elle pour la placer au trône de son amour, sur nos autels. ice divin mystère est fondé sur une très haute eappropriation de tout ce que le Fils de Dieu possède : il le prive de sa grandeur en l'abaissant, de son immensité en la rétrécissant, de rosage de tous ses sens en l'en dépouillant. Il n'y rien d'aussi pauvre que le, Fils de Dieu sous les toiles de nos hosties. Ainsi, après avoir reçu la pauvreté en la crèche comme sa fille, il l'unit à ta propre chair en confiant celle-ci à l'Église pour qu'elle nous en nourrisse. N'oublions pas que ce divin mystère a été singulièrement établi pour les pauvres. « Vous avez préparé au pauvre, en la douceur de votre amour, une céleste table , (7) » dit le Psalmiste, et il faut être pauvre pour être digne d'y participer.
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V6- L'amour de la Pauvreté est le caractère le plus saillant de saint François; il l'a puisé dans la contemplation, de cette vertu en Jésus et en Marie. |
Entre les dons célestes qui ont élevé François l'ont rendu conforme au Fils de Dieu, admirable aux Anges, terrible aux démons, vénérable aux hommes, la Pauvreté est celui qui éclate le p lus hautement. Elle est sa bien-aimée, l'objet de se plus tendres affections. Jamais avare n'a montré plus d'ardeur pour les richesses que François n'en a fait voir pour la Pauvreté (8) ; jamais la convoitise n'a apporté plus d'étude à la garde de ses trésors que François à la conservation de cette perle évangélique.
Il est difficile d'aimer la Pauvreté : les haillons qui lui servent de vêtements offensent la vue; les incommodités qui l'accompagnent rebutent l'esprit , et font perdre le désir de la poursuivre. L'amour des saints étant toujours accompagné de lumières, si saint François a eu tant de passion pour la pauvreté, il faut qu'il ait découvert sous ses laideurs des beautés, et sous ses haillons des utilités que les yeux des hommes ne peuvent evoir, et que le vulgaire ne peut facilement rendre.
En effet, il ne la regardait pas en son appace extérieure, qui est austère, mais en Jésus-Christ : la voyant déifiée en l'Incarnation, il l'adorait ; la contemplant toute sainte en la crèche, où Jésus et Marie l'adoptent, il la vénérait ; l'apercevant crucifiée par l'amour avec le Sauveur il l'aimait; la reconnaissant couronnée en gloire, il en prenait un motif d'espérance ; enfin, la trouvant toute miraculeuse en l'Eucharistie, il était ravi d'admiration.
Ce grand amateur de la Pauvreté, parlant à ses disciples selon l'abondance de son coeur pour leur inspirer l'amour, les invitait à la contempler toujours en Jésus et Marie (9). En effet, quand on la regarde au travers de ces deux belles glaces, elle perd tout ce qu'elle a d'austère et de désagréable ; elle se revêt d'une si douce beauté, qu'elle gagne tous les coeurs à son amour. Elle parait en la crèche avec tant de majesté, qu'il est impossible qu'on ne l'honore ; elle fait voir tant de piété en la croix, qu'elle embrase les coeurs de sa dilection ; elle découvre tant de félicités au ciel, qu'elle ravit les esprits ; elle fait voir tant de miracles en l'Eucharistie, qu'elle extasie les coeurs.
Un second motif de l'amour de saint François pour la Pauvreté, était l'étroite union qu'il avec Jésus-Christ. C'est en ceci que la condition des saints est heureuse : car la grâce compose de Jésus-Christ et des saints un même corps ; le chef, ils sont les membres; l'amour les est unit et un même esprit ; l'unité d'esprit produit celle du coeur, et celle du coeur passe dans la volonté et les affections. Or, la grâce et la charité avaient fait une trop heureuse transformation de François en Jésus, l'amour les avait trop bien uni; pour pour que l'esprit de François eût d'autres lumières , et son coeur d'autres mouvements que ceux de son divin Chef. Il aimait donc la Pauvreté parce que Jésus avait pour elle de rameur: quand il voyait son Roi l'embrasser, il aurait eu honte de ne pas le suivre ; il tenait à gloire de porter les livrées de son Prince ; il aurait cru offenser son Souverain, en refusant de sa main une vertu qu'il lui présentait et qu'il pratiquait lui- même.
Enfin, ce qui augmentait tous les jours en son coeur son ardeur pour la Pauvreté, c'étaient les solennelles promesses que le Fils de Dieu a faites aux pauvres volontaires, de reconnaitre leur fidélité par les biens éternels dans l'autre vie, et de les rendre bienheureux par anticipation dès ce monde. De tous les motifs qui portent les hommes à leurs entreprises, les deux plus puissants sont l'intérêt et l'honneur : l'appétit de la gloire fait voler la noblesse aux périls de la guerre ; l'espérance du gain transporte les négociants aau delà de l'immensité des mers pour un proflt incertain. La sagesse divine, qui connaît les ressorts du coeur, et sait comme il le faut gagner, ne pouvait pas employer de moyen plus gtencace pour nous engager à l'amour de la pauvreté, que de nous attirer par l'espoir du royaume du ciel et d'une béatitude anticipée sur la terre. Mais, comme le Dieu du ciel était bien plus précieux à François que le ciel même, s'il chérissait ia pauvreté avec tant de tendresse, c'est qu'il la regardait comme le lien le plus puissant qui pût l'unir à Celui qu'il aimait.
A l'exemple de cet homme céleste, après tant d'admirables avantages, je ne vois point pourquoi le coeur humain demeure sans amour pour la Pauvreté évangélique. Les chrétiens confessent le même Jésus-Christ, croient au même Évangile, ont une même espérance; les motifs qui ont touché saint François doivent avoir le même poids sur eux ; ils adorent un Dieu fait pauvre, el ils le devraient imiter. Ils n'ont cependant de la passion que pour les richesses, et de l'aversion que pour la Pauvreté.
Mais les disciples élevés en l'école du Père des pauvres ne doivent avoir de l'amour que pour cette céleste vertu. « 0 très sainte Pauvreté, » t'écrie un de nos docteurs, « que tu es heureuse d'avoir été l'objet des amours de Jésus et de Marie Ils t'ont aimée avec tant de tendresse, qu'ils t'ont choisie pour la compagne inséparable de leur voyage ; tu marchais avec eux, tu étais toujours à leurs côtés, et tu les as suivis jus sur le Calvaire (10) »
O très douce Pauvreté, le Roi céleste a mon tré par son exemple combien tu serais quelque jour élevée et rendue glorieuse , puisque ide toutes les vertus, c'est à toi qu'il s'est le plus lié, c'est toi qu'il a le plus recommandée à ses disciples, et qui dois être plus élevée en la gloire, (As- tu assisteras le Juge éternel. Que tous les chrétiens chérissent cette céleste vertu, l'embrassent et l'aiment, à l'exemple de Jésus et de Marie (11)
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V7- Introduite sur la terre avec le premier homme, la Pauvreté en avait été bannie par le péché. Les Patriarches n'eurent pour elle qu'un culte imparfait, et tous les peuples la redoutèrent, jusqu'à ce que le Verbe incarné la ramenât avec lui. Elle fut une source de gloire pour l'Église pendant l'ère des martyrs ; après quoi elle dut se retirer chez les anachorètes des déserts et de là dans le ciel. Saint François sut l'y découvrir, et pria Dieu de la lui rendre; Dieu confia aux apôtres saint Pierre et saint Paul la mission de la lui apporter. |
L'amour est un mouvement du coeur vers la chose aimée. L'union étant la fin à laquelle il pretend si cette chose est présente, il s'unit à elle; si elle est éloignée, il soupire après elle ; « ses désirs sont autant de pas qui l'approchent de cet aimable objet, pour le joindre au moins d'esprit et de pensée, s'il ne le peut d'effet. Comme dit saint Augustin,, l'amour est une course du coeur; il ne cesse jamais ses recherches qu'il n'ait rencontré l'objet de ses poursuites ; c'est en sa jouissance qu'il trouve son repos, et que ses inquiétudes se calment.
Depuis que saint François a été épris de l'évangélique Pauvreté, et que le Fils de Dieu lui en a découvert les excellences, il n'est plus en repos qu'il ne la possède. L'amour de cette céleste vertu est en son coeur comme un feu; il recherche se présence, il soupire après elle, et tous ses désirs tendent à la jouissance de cette perle : cela prouve, sans doute, qu'elle est absente de ce sonde, où pourtant elle naquit autrefois, car, en l'ordre d'origine, elle a devancé la propriété. Adam fut pauvre avant d'être riche ; deux vertus s'étaient trouvées unies en sa formation, la Virginité et la Pauvreté : sa chair était immaculée, et sa nudité totale. Il conserva l'une et l'autre tant qu'il demeura juste; mais, ayant admis le péché dans son coeur, il cessa d'être vierge par le mariage et d'être pauvre par la nécessité de se couvrir (12) Ainsi, par la malice du péché, la Pauvreté fut bannie du paradis de délices ; la convoitise des biens de la terre entra dans le monde, et ne cessa d'y poursuivre partout la Pauvreté comme son ennemie. Celle-ci ne trouva plus de retraite.
Les patriarches, s'ils lui donnèrent quelque place en leur coeur, la lui refusèrent en leurs maisons; ils furent pauvres d'affection, mais riches en effet. Ils possédaient une terre où coulaient lait et le miel, et elle n'était pas assez étendu: pour la nourriture des troupeaux d'Abraham et de Loth. Sous la loi de Moïse, Dieu n'entretint les hommes dans la fidélité à son service que par la promesse d'éloigner de leurs maisons la disette et par l'espérance d'y faire couler l'abondance; de toutes les peines, la Pauvreté était celle que les peuples craignaient davantage.
Jésus descendit donc en terre, où il recueillit la Pauvreté, l'embrassa et la conserva pour sa compagnes. (13) Se retirant au ciel, il la confia à ses Apôtres, qui la chérirent, et ces premiers princes de l'Église la firent passer aux fidèles; des fidèles elle passa aux martyrs : sa présence soutint leur courage ; et, pour la conserver tout entière, ils ne craignirent ni les supplices qui déchiraient leur chair, ni le dépouillement des biens temporels qui les appauvrissait.
Les fleuves de sang étant écoulés, et la paix rendue aux fidèles, le calme fut plus dommageable à la Pauvreté que la fureur des tyrans. Sous l'empire du pieux Constantin , les richesses, ayant été admises en l'Église, ouvrirent une cruelle persécution contre la Pauvreté, et entreprirent de la bannir du monde. Elle fut contrainte da se retrancher dans les déserts, et de chercher sa retraite dans les cellules des Anachorètes. Ils la reçurent avec respect, et la cultivèrent avec révérence. Cependant l'avarice, sous prétexte de prévoyance, s'empara des coeurs, et pénétra jusque dans les sanctuaires : ceux qui par leur condition devaient mieux recueillir la Pauvreté, la bannirent de leur maison. Ne trouvant plus de place en terre, elle fut obligée de se retirer au ciel avec Jésus et les saints.
François, venu dans un siècle si infortuné, fut louché des excellences de la Pauvreté ; il soupira après elle; l'amour le porta partout où il espérait la rencontrer. Il entra dans les palais des princes; il descendit dans les maisons des nobles ; il pénétra dans les boutiques des marchands : les rois l'avaient bannie de leur présence; les nobles la méprisaient ; les marchands la fuyaient ; les petits la craignaient; les ecclésiastiques en avaient honte. Partout où la Pauvreté avait passé, ses vestiges étaient tellement effacés, qu'il n'en paraissait aucune trace. Enfin, ne l'ayant point trouvée, parce qu'elle ne demeure point en la terre de ceux qui vivent dans les délices; voyant qu'elle avait établi son séjour en la montagne Seigneur, l'amour lui donna des ailes ; il y vola pour la rencontrer.
A la première vue de cette céleste vertu, il fut ravi de sa beauté ; sa présence augmentant son feu , il la désira avec plus d'ardeur ; il en fit la demande à Dieu, et, pour obtenir l'effet de poursuite, il employa toutes les inventions que l'amour peut inspirer. Il se présenta au Père celeste, les soupirs au coeur, les larmes aux yeux, et les paroles en la bouche ; il conjura Sa Majesté de lui accorder la sainte Pauvreté pour épouse, pour compagne et pour reine (14)
Mais, comme s'il se défiait de son crédit, et craignait de n'avoir pas assez de dignité pour réussir en une aussi haute demande, il interposa la médiation du Fils de Dieu auprès de son Père, et celle des apôtres saint Pierre et saint Paul auprès du Fils ; il supplia les uns et les autres d'employer leur pouvoir vers le Père céleste.
Dieu, qui accorde toujours attention aux prières des pauvres, écouta celles de François ; les deux princes des Apôtres lui furent envoyés lorsqu'il priait en leur église, dans Rome . L'ayant amoureusement embrassé, ils lui dirent: « Frère François, puisque tu désires et demandes ce que Jésus-Christ et les Apôtres ont aimé, nous t'assurons, de la part de Jésus-Christ, que tes désirs sont accomplis , que tes prières sont exaucées : Notre-Seigneur t'accorde pleinement le trésor de la très sainte pauvreté, pour toi et pour tous ceux qui te suivront. De la part du même Seigneur, nous te disons que quiconque accomplira tes désirs et suivra tes exemples, sera assuré du royaume du ciel et que, toi et tes disciples, vous êtes bénis de Dieu. » Ces divins Apôtres , disparaissant, laissèrent le bienheureux saint dans des suavités admirables, par l'effet de si saintes promesses.
Certes, il faut avouer que François fut éclairé de bien autres lumières que Salomon. Ce plus sage des hommes craignit la Pauvreté ; François la désira. « Seigneur, » dit ce prince, « ne comblez pas ma maison d'une trop grande abondance; niais ne l'affligez pas aussi d'une trop grande disette (15).» Notre saint demanda l'extrême Pauvreté ; aussi marcha-t-il sous les clartés de l'Évangile, tandis que Salomon vivait sous les obscurités de la loi.
La Pauvreté ainsi accordée à notre saint, voyons comme il l'a prise pour son épouse.
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V8-Saint François pria la Pauvreté de s'unir à son sort La Pauvreté s'informa d'abord si l'indigence du saint le rendait digne d'elle; puis, satisfaite de la disette où elle trouva, elle consentit à cette union. Leur déneuement commun rendit leur amour très tendre et leur foi mutuelle inviolable. |
Saint Paul considère le mariage des hommes comme une figure qui représente au naturel les étroites unions que Jésus-Christ a contractées de sa divine personne avec notre chair, et spécialement avec l'Église, dont il a fait son épouse (16). Les mêmes liens se reproduisent dans l'alliance spirituelle de saint François avec la Pauvreté. En effet, les alliances sensibles présentent quatre conditions : entre ceux qui contractent, il doit y avoir égalité de qualités, consentement mutuel, amour réciproque, foi inviolable ; et voilà ce qui se rencontre heureusement entre la Pauvreté et saint François.
Entre les parties qui s'allient dans le monde, on s'informe des biens de fortune ; on demande égalité de naissance et de richesses. Entre saint François et la Pauvreté, on ne parle que d'indigence, pénurie et disette; il y a une saint émulaton à qui sera plus puavre. Une personage ausssi savait que pieux, nous Représentant le marriage de la Pavreté avec saint François, ele décrit de cette sorte, avec unstylke extrêment dévot (17).
Le très haut Père des lumières ayant envoyé la Pauvreté vers François, à son premier aspect celui-ci fut tellement ravi des excellentes boaatés de cette céleste vertu, qu'il la conjura d'agréer sa recherche, et de ne pas lui refuser son censentement, parce qu'il avait dessein de la prendre pour son inséparable épouse. La sainte Pauvreté, toujours accompagnée de sagesse, ne voulut pas se donner sans connaître la qualité de celui qui la recherchait ; elle considéra que François était vêtu bien pauvrement, selon son inclination. Pour éprouver davantage le désir qu'il avait de son alliance, elle lui demanda de voir le lieu où elle devait demeurer avec lui , afin de s'assurer s'il était sortable à sa qualité. Saint François l'ayant conduite partout, elle vit qu'il était non seulement pauvre en ses habits, mais encore très pauvre en l'église où il priait, au réfectoire où il mangeait, au dortoir où il reposait, en la chambre où il se retirait, au cloître où il demeurait. Ravie d'une si heureuse rencontre, elle remercia infiniment le Père éternel de lui avoir préparé un homme si conforme aux inclinations de son coeur. Incontinent, elle lui donna sa foi et sa parole, et toutes choses furent disposées pour les épousailles.
Mais, ô Dieu, quels préparatifs !
Les jours des noces, entre les hommes, sont des jours de triomphe. Les époux paraissent dans la pompe des habits ; on expose aux yeux tout ce que l'on a de plus précieux ; les perles , les diamants et les pierreries se font voir avec éclat. En l'alliance de la Pauvreté, tout est modeste : elle, se présente à François sous un vil équipage, et se présente devant elle couvert d'une pauvre tunique ; pour richesses, elle lui apporte l'indigence, François promet à la Pauvreté, pour douaire, la disette ; si la Pauvreté, pour fonds, n'a rien, François est dépouillé de tout; si la Pauvreté quitte le ciel pour s'unir à François, il quitte père et mère pour s'unir à la Pauvreté, et, comme dit saint Bonaventure, « l'homme saint, voyant que la Pauvreté, quoique très chérie du Fils de Dieu, était comme bannie presque de tout l'univers, s'étudia de se l'unir du lien étroit d'une charité éternelle. Pour en avoir la jouissance, il abandonna non seulement père et mère, mais se dépouilla dé tout ce qu'il pouvait espérer ; il s'estima assez riche que la Pauvreté fût sa possession (18) »
De cette égalité de condition entre la Pauvreté et saint François, naquirent un amour réciproque et une mutuelle bienveillance. Après les Apôtres, notre homme céleste est, de tous les saints, celui que la pauvreté a le plus aimé, parce qu'il l'a logée le plus pauvrement selon sa qualité, l'a nourrie le plus austèrement selon son esprit, l'a vêtue le plus vilement selon son inclination. aussi par un retour d'amour, de toutes les vertus la pauvreté est celle que François aime le plus; rappelle sa reine, sa princesse, sa dame, sa mère, son épouse, parce qu'elle contente plus ses tésirs : il ne veut sous le ciel rien avoir, et la pauvreté ne veut rien posséder.
Mais il l'aime par-dessus toutes les vertus, surtout parce qu'elle est la plus délaissée. La virginité trouve des corps chastes, qui la reçoivent et la logent selon son mérite ; la patience rencontre des débonnaires ; la douceur, des pacifiques ; Mais la Pauvreté, plusieurs l'aiment en elle-même, et la craignent en ses incommodités. François la reçoit, la recueille, l'embrasse comme son épouse, la place en son coeur comme l'objet de ses plus tendres affections ; il la veut voir partout, en ses habits par la vileté, à sa table par l'austérité, en sa chambre par la simplicité, en sa couche par la dureté ; il veut qu'elle soit toujours avec lui, soit qu'il marche ou qu'il repose, qu'il mange ou qu'il boive.
Ce mutuel amour s'est conservé par une foi inviolable. Jamais la Pauvreté ne s'est séparée de François, et jamais François ne l'a abandonnée ; il l'assure lui-même : « J'ai toujours gardé la foi promise à mon épouse la Pauvreté, parce que j'ai toujours reçu moins que la nécessité ne requérait. » Le contrat qu'il a passé d'être inséparablement avec elle, a été si religieusement observé, que la mort, qui rompt les alliances des hommes, en a raffermi le lien ; son amour pour cette divine vertu a été plus fort que la mort.
il a voulu la conserver même après le trépas, ayant prié ses enfants de l'exposer nu sur la terre, peur expirer dans le sein de la Pauvreté ; et, après qu'il aurait expiré, de le laisser quelque temps tout nu sur la même terre, afin de publier qu'il a gardé la foi à la sainte Pauvreté jusque dans les froideurs de la mort.
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RÉFÉRENCES |
(1) Paupertas non inveniebatur in clis; porro in terris abundabat l'arec species, et nesciebat homo pretium elus' Banc itaque Dei Filius concupiscens descendit ut eam eligat Bibi, et nobis quoque sua restimatione facial pretiosam. Barn in Vigil. Nal., serm. L)
(2) Semetipsum exinanivit. ( Phil i p., u, 7.)
(3) - Respice virginem et matrem : ibi accepit paupertatem nostram, ibi nostra indutus est paupertate. (Ang., apud 13e dam, in Paul. , Il Cor., 8, Paul. , Rom. 8.)
(4) Ad quid respiciam nisi ad pauperculum? (Isa , Lxvi, 2.) titz
(5) Slialetor sacram in corpore suo dedicat paupertatem in natali Domini
(6) De stercore érigens pauperem , ut collocet eurn principibus. (Psalm. cari , 7.)
(7) Parasti in dulcedine tua pauperi , Deus. (Psalm. Lxvn, Esurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes. (Lac,, 1, 53.
(8) Nemo tam auri cupidus quam ipso paupertatis. (Bon in Leg., cap. vu.)
(9) A cujus amplexum fratres aimabat, paupertatem sd et matris ipsorum mentalibusn oculis smpe ingerendo. hou, Conf., lib. IV.)
(10) felix paupertas quanti Christus Rex sic dilexit, mater ejus, ut semper cum ipsis incederes, et cum ipso 111 cruce penderes. (Pisan., Conf., lib. Il, fruct. 4.)
(11) Paupertas, et si primo homini adhiesit cum esset condius, quia nudus , tamen peccando et tunica pellica indutus ab ipso recessit. (Pisan., Conf., lib. II, fruct. 4.)
(12) Ibidem
(13) Domino nostro descendente de ccelo, paupertatem scan ad terram devexit, et cum ipso nascendo, vivendo,est commorata fideliter et indissolubiliter. ( Pisan., Conf., lib. II , fruet. moriendo, .
(14) Franciscus montent Domini aseendit, patrem ccelestem exorando, ut paupertatem Bibi in sponsam, sociarn et Doua nam mittere dignaretur. (Pisan., Conf., lib. 1I, fruct. 4.)
(15) Mendicitatem et divitias ne dederis mihi. (Prov., xxx, 8.)
(16) Sacramentum hoc magnum est, ego autem dito Christo et Ecclesia. (Eph., v, 32.)
(17) Pisan., Conf.,)nlib. I f. 4.
(18) Bonav., in Leg., cap. vii.
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