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Tome 1- Partie 2- Ch-1- 6 à 10
CONVERSION TOTALE DE SAINT FRANÇOIS A L'ESPRIT
DE L'ÉVANGILE PAR LA VERTU DE PAUVRETÉ |
| V6- Saint François prêche la paix et la pénitence; Bernard de Quintavalle se joint à lui. |
| Parmi de si heureuses prémisses, François par un mouvement tout divin, commença de porter les hommes à la pénitence. Ses paroles étaient pleines de la vertu de l'esprit qui le remplissait ; elles pénétraient si vivement les coeurs; et amollissaient si puissamment la dureté des plus rebelles esprits, que tous en étaient grands d'étonnement. Il commençait toujours ses discours par ces mots : « Dieu vous donne sa paix! » paraissant au monde comme un nouvel Ange de la paix, il réconciliait les hommes avec Dieu parla vertu de ses paroles et l'efficacité de ses exemples, dit saint Bonaventure.
Jusqu'à ce moment, un personnage en réputation de sainteté dans Assise, ce qui n'est pas sans mystère selon la remarque de Mariana, disait à tous ceux qu'il rencontrait : « La paix et le bien ! la paix et le bien ! » Aussitôt qu'il vit François, il se tut, se retira, et ne parut plus. voulant signifier par son silence et par sa retraita que l'effet de sa prophétie était accompli, et que François, messager de la paix, venait l'apporter au monde. Plusieurs, considérant l'éminence du dessein de cet home céleste, la simplicité de sa doctrine et, la sublime sainteté de sa vie, furent du désir de se joindre à lui. Le premierf ut Bernard de Quintavalle, gentilhomme de condition, et des plus sages de la ville. Il pria François de venir souper chez lui, et d'y prendre son séjour. Pour éprouver sa sainteté, il fit disposer une chambre pour lui et pour le saint, et y laissa une lampe ardente. Feignant ensuite de dormir profondément, il vit cet homme de Dieu à genoux, l'esprit et les yeux élevés au ciel, les bras étendus, avec une effusion de larmes continuelles. D'un coeur tout étincelant d'amour, sa bouche lançait ces divines paroles: « Mon Dieu et mon Tout ! mon Dieu et mon Tout ! » Après un peu de temps, il les répétait, passant ainsi toute la nuit dans ce divin entretien. Bernard, touché de componction, dit en lui-même: «Assurément, cet homme est envoyé de Dieu. »
Le jour venu, il s'entretint avec lui, et, l'ayant congédié, il pensa sérieusement à tout ce qu'il avait vu. Il éprouva derechef une et deux fois le saint homme. Enfin, vaincu par la force de ses paroles et l'exemple de sa vie, il se résolut de le suivre , et de donner aux pauvres tous ses biens. Il interrogea le saint: « François, » lui dit-il, « si quelqu'un avait reçu de grands biens de son maître, et après plusieurs années ne voulait plus s'en servir, que devrait-il faire pour le mieux?
«Il devrait, » répondit le saint, les rendre au maître de la libéralité duquel il les a reçus. » « Ah ! François, » dit Bernard, « j'ai reçu la bonté de mon Dieu plus de biens que je ne mérite : selon votre bon conseil, je les lui veux rendre en la manière que vous faites ; car je suis absolument résolu à vous suivre. »
A ces paroles, François tressaillit de joie, voyant que Dieu commençait déjà son oeuvre, et en jetait les premiers fondements en un si illustre personnage. Puis, se retournant, il dit à Bernard: « Mon cher gentilhomme, votre entreprise, étant très difficile, mérite bien que nous consultions Notre-Seigneur, que nous ayons recours à la prière, et que nous conjurions le Très-Haut de nous manifester sa volonté. Demain, dès la pointe du jour, nous irons à l'église Saint-Nicolas : le Pasteur est un grand homme de bien: nous le supplierons de célébrer les divins mystères à cette intention, et nous demeurerons ensuite en oraison jusqu'à Tierce. »
Ce conseil ayant été agréé de Bernard, dès la pointe du jour il se rendit à l'église, où il trouva François en prière. Ils entendirent la messe, et, après une longue et fervente oraison, François, en l'honneur de l'adorable Trinité, ouvrit trois fois le livre des Évangiles, suppliant ardemment Notre-Seigneur de manifester son conseil et sa sainte volonté à Bernard par trois témoignages. A la première ouverture, ils rencontrèrent ces paroles de saint Matthieu : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres (1) » A la seconde, ces autres paroles se présentèrent : « Ne portez rien avec vous dans vos voyages. » A la troisième : Que celui qui veut venir après moi renonce à soi-même et me suive (2) « Voilà, ô Bernard, » dit l'homme de Dieu, «notre vie et notre règle, et celles de tous ceux qui voudront être des nôtres.
Allez donc, si vous voulez être parfait , et accomplisez ce que vous avez maintenant entendu. » Bernard, instruit d'une manière si céleste vendit incontinent tous ses biens, en fit une grande somme de deniers, et, l'ayant fait apporter dans le marché de Saint- Georges, il la distribua aux pauvres, en la présence de saint François. Ayant ainsi accompli les conseils de l'Évangile , il fut le premier compagnon de ce bienheureux saint. Ce fait eut lieu, selon la plus assurée opinion, un jour de mai 1208 ou 1209, auquel jour l'ordre des Frères Mineurs commença d'exister. |
| V7- Le Fils de Dieu associe François à sa mission de sauver le monde. |
Dieu, très haut en sa divinité, tout occupé en la vue de ses propres grandeurs, s'est souvenu de l'homme encore caché dans le néant. Sa puissance lui a donné l'être ; sa bonté l'a créé à sa ressemblance ; sa sagesse l'a rendu raisonnable souveraineté lui a donné un domaine absolu sur toutes les créatures ; sa libéralité l'a placé dans un lieu de délices ; sa charité l'a obligé du plus grand de ses dons, celui de sa grâce et de soi-même. Après de si magnifiques présents, cet homme, laissé en la main de son conseil, devait rendre a son Créateur l'adoration, à son Souverain la soumission, et à son Bienfaiteur l'amour et la reeonnaissance ; mais, par une étrange ingratitude, il est devenu rebelle, et a osé offenser la bonté qui venait de lui donner avec tant de largesse l'exitence et la grâce.
Depuis cette insigne rébellion, l'homme es tombé dans une si profonde misère, et son état est si déplorable, qu'il n'en peut être retiré par l'industrie d'aucune créature. Notre réparation. dépend donc d'une personne infinie, mais pas simplement en l'état de ses grandeurs, si Dieu en ses grandeurs peut nous donner des graces, il ne peut pas satisfaire pour nous. Le moment étant donc venu où Dieu avait résolu de retirer l'homme de l'abîme de ses misères, par un conseil digne de son amour il envoya son Fils bien_aimé en notre terre, où , unissant sa personne divine à notre nature, il fut Dieu et homme lit ensemble. Comme Dieu , il voulait nous donner sa grâce, et comme homme il voulait satisfaire à la justice de son Père.
L'office de sauver les âmes est si haut, qu'il ne peut appartenir qu'à Dieu ; seule sa bonté peut élargir les grâces qui sont le principe du salut. Néanmoins, par une magnificence d'amour, il lui plait de s'associer quelques hommes, par l'entremise desquels il exécute ce grand dessein. Les premiers ont été les Apôtres, que saint Paul appelle les coadjuteurs de Dieu et les dispensateurs de ses mystères. Mais la disposition des mystères ne permet pas que le Fils de Dieu soit toujours sur la terre ; l'ordre de la justice exige qu'il se retire dans le ciel, pour y recevoir la gloire due à ses souffrances, et que les Apôtres participent à sa béatitude comme ils ont communiqué à ses travaux. Les péchés et les pécheurs abondant sur la terre, et les hommes continuant à se perdre et à offenser leur Créateur, Dieu, qui ne manque jamais de les secourir en leur misère, choisit quelques grandes âmes qu'il associe au dessein de sa mission, afin qu'elles continuent en la terre le grand oeuvre de sa charité. François d'Assise est un des hommes les illustres que Dieu ait élus pour un si divin ministère, et, d'autant que cette mission est le principe des grâces de ce saint, parmi les vérités que l'on prêche de lui celle-ci mérite d'être des mieux conàues et des mieux établies.
Nous adorons entre les divines Personnes ordre d'origine qui fonde un ordre de mission. Le Père engendre son Fils, et il l'envoie au monde le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit, et ils l'envoient à son Église; mais le Père, source de la divinité du Fils et du Saint-Esprit, est aussi le principe de leur mission. Or, en l'Église qui est une imitation de l'adorable Trinité, et est chargée de communiquer Dieu aux homme, nous voyons un ordre constant et perpétuel de mission, émanant d'un principe commun. Ce principe réside dans le Verbe incarné, chef de toute l'Église, muni par son Père de toute autorité pour établir des ministres de ses mystères et de sa parole.
C'est donc en la plénitude de cette puissance qu'il élit le pauvre François, et qu'il l'associe au dessein de sa mission. Il lui plaît même de la publier de vive voix : Allez, François, » dit-il, « réparez mon Église. » Paroles expresses, qui sont comme les lettres patentes et de créance de sa mission : le Fils de Dieu , pour les rendre plus authentiques, les confirmera du sceau royal de son office de Rédempteur, c'est-à-dire de ses divines plaies.
Celui-ci que le Fils de Dieu a établi en terre le chef de son Église, et auquel il communiqué une lumière pour juger de la vérité et du mensonge, et l'autorité pour verifier la validité des missions, autorise celle de François par un témoignage authentique, Grégoire IX, en une prose qu'il a fait à sa gloire, l'appelle un nouveau légat a latere, envoyé par Jésus-Christ (3)
La haute sainteté, la profonde sagesse et l'éminente dignité qui, s'étant trouvées unies en Bonaventure, l'ont fait saint, docteur et prince l'Église, le rendent trop recommandable pour ne pas croire à son témoignage. « La grâce de Jésus-Christ notre Sauveur, » dit-il, « est apparue dos ces derniers jours en son serviteur François, que Dieu très haut a regardé avec tant de douceur, qu'il l'a retiré non seulement du milieu de la poussière du monde, mais l'a envoyé pour être professeur de la perfection évangélique par ses actions, en enseigner la voie par ses paroles, et en découvrir l'excellence par ses exemples. » Après des témoignages si illustres, il n'y a plus sujet de douter que François n'ait été envoyé pour travailler au salut du monde, et nous pouvons juger combien sa mission est haute. Elle est en quelque manière divine, et en son principe, et en son dessein ; il semble qu'elle ait sa source en la mission du Fils. Le Père a envoyé son Fils ; le Fils envoie François, selon le récit de l'histoire,et, s'il est vrai que Dieu ne peut rien entrepre de plus divin hors de lui -même que le monde, sa puissance ne pouvait pas élever François plus haut qu'en l'admettant à un si excle ministère, et en achevant par lui un si grand conseil.
Puisque les enfants entrent dans les droits du Père, succèdent à son héritage, et participant à ses titres d'honneur, le Fils de Dieu, en regardant François, envisage aussi ses enfants ; s'il destine le Patriarche à une fin si haute, il appelle ses fils à une fonction non moins sublime. Les desseins de Dieu sont éternels ; il veut sauver les hommes, aussi bien de nos jours que dans les siècles passés. Saint François, par, condition mortelle, n'est plus sur la terre : est vivant en la présence du Dieu vivant, tandis que les pécheurs continuent à se perdre ici-bas. Dieu fait donc succéder les enfants à la mission du Père, et notre vocation est divine, puisque nous sommes appelés à la fonction divine de convertir les âmes : c'est l'oeuvre de son amour, que Jésus-Christ veut accomplir par notre entremise.
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V8-Le Fils de Dieu, repoussant la sagesse et la science humaines, a fondé son Eglise par les hommes et les moyens les plus faibles; il suit la conduite dans la foundation de l'Ordre de Saint-François.
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L'Église, qui est le corps de Jésus-Christ en terre, est admirable en ce que son unité se compose de parties différentes en leurs qualités. Elle est très noble par son Chef, qui en sa naissance est Fils de Dieu, en ses propriétés est tout-puissant, en ses lumières possède tous les trésors de la sagesse. Et néanmoins, les premiers membres qui ont été unis à ce divin Chef, et ont commencé a former ce corps si vénérable, étaient, selon saint Paul, très vils en leur extraction, très faibles en leur pouvoir, très simples en leur capacité (4). Je vois quelque chose de semblable en la formation de la famille des Pauvres évangéliques. Le Fils de Dieu a voulu que son auteur ne fût ni noble par son extraction, ni savant des sciences humaines, et l'humble François n'a pris d'autres qualités que celles de pauvre, de simple et d'idiot. (5)
La connaissance de la Divinité étant je commencement du salut, Dieu emploie, pour se faire connaître, deux moyens aussi opposés l'un à l'autre que le ciel l'est à la terre. Dans le monde naturel, il ne se sert que de manifestations éclatante: il s'exprime dans toutes les créatures avec caractères si lumineux, et qui le représentent vilement, qu'il se rend en quelque sorte sensible. C'est ce que l'Apôtre appelle l'oeuvre de la sages: de Dieu ; car il s'est montré admirable en la construction du monde, en l'ordre de ses parties en l'harmonie de ses contraires. Mais, malgré tant de voix qui publient la gloire de leur auteur, les plus sages du monde ne l'ont pas connu, les plus puissants ne l'ont pas glorifié, et les princes de la terre ont refusé de se soumettre à la douceur de son empire(6)
Dans le monde nouveau, qui est celui de la grâce, pour se faire connaître et pour triompher des curs il change de conduite; il n'emploie plus que des moyens qui paraissent faibles aux yeux des hommes : c'est ce que saint Paul, par une profonde pensée, appelle l'oeuvre de la folie de Dieu. « Il a plu, » dit cet apôtre, » à celui qui peut tout, de sauver les hommes par la folie de la prédication (7)» Il n'y a ni folie ni faiblesse en la conduite de Dieu; mais, pour réduire les coeurs sous l'empire de la grâce, il emploie des moyens qui semble à l'esprit humain contraires aux effets que sa puissance veut produire, et la sotte sagesse des hommes les taxe de faiblesse ou de folie. Anisi, il meurt pour donner la vie; il se fait faible pour donner des preuves de sa toute-puissance; et par là, en effet, il a triomphé des coeurs plus puissamment que pour les oeuvres les plus éclatantes de la nature.
Toujours semblable à lui-même, c'est-à-dire toujours plein de miséricorde pour le monde, voulant continuer de gagner les cours à son amour, il emploie dans les derniers temps les mêmes moyens qu'en la naissance de l'Église. Il ne va pas chercher dans les familles illustres, ni dans les palais, des hommes formés d'un sang royal; il regarde la petite ville d'Assise, élit François, homme d'une médiocre naissance. Il ne tire pas des plus florissantes écoles de l'univers les hommes les plus profonds en sciences et les plus éloquents en l'art de bien dire; il choisit François dans sa simplicité, et il lui plaît que le monde soit derechef converti par cette simplicité qui paraît folie; on voit renouveler en elle ce que saint Paul a été contraint d'admirer dans les apôtres : « Dieu a choisi ce qui est de plus vil et de plus simple , pour confondre les puissances (8). » En effet, par un effort admirable de la grâce, la simplicité de François a rendu humbles les
savants que la science enflait. Ils se sont rendus les disciples de cet humble saint et de l'humilité de la croix : tels sont les Bonaventure, Les Scot etc. La faiblesse de François a ployé sous le joug de Jésus-Christ les têtes les plus élevé du monde; les rois ont déposé leurs couronnes ont changé leur pourpre contre la cendre de François et ont tenu à gloire de se rendre enfants de ce pauvre père.
Et tout ceci, dit saint Paul , afin que l'esprit humain ne se glorifiât point, mais s'abaissât devant Dieu, et qu'il n'attribuât pas à son industr: ce qui est l'effet d'une pure miséricorde. « Admi: rez , » dit saint Ambroise, « la profondeur du conseil céleste : si Dieu avait élu les riches, le, gentilshommes, et les puissants de la terre, l'on pourrait croire que le monde est converti par les intérêts terrestres ou le crédit des puissants, et non par la vertu de la grâce. Tout ce que les hommes estiment et croient propre au succès de leurs entreprises, la science, la puissance et la noblesse, Dieu l'a méprisé (9)» « Et ceci , » et saint Augustin, « se fait par un artifice admirable de sa miséricorde. Si Dieu avait choisi quelqu'un du rang des sénateurs, ou d'une famille puissante, ou du sang royal, ou du nombre des savants philosophes, ou des éloquents orateurs, celui-ci aurait pu dire : C'est mon crédit, c'est ma naissance, c'est mon autorité, ma science, mon eloquence, qui a le plus fait. Mais Dieu laisse ces superbes, et dit à son élu : Venez, pauvre qui n'avez rien et qui n'êtes pas bien savant. Il faut pliquer un vaisseau vide à une fontaine qui t répandre tant de grâces : ceux qui sont pleins d'eux-mêmes demeurent incapables d'y participer (10).
Si Dieu avait appelé les sages têtes qui siègent aux conseils des princes; s'il avait consulté ces politiques qui croient être savants en l'art de gouverner les peuples, sans doute ils eussent opine que, pour soumettre le monde à son empire, il fallait employer les personnes du plus illustre sang, afin de faire régner Dieu sur les coeurs par l'autorité de ceux qui l'honorent. Mais Dieu veut faire paraître que la politique est ignorante, et qu'elle ne sait pas bien les moyens de régner : la simplicité de François a plus instruit le monde, et a donné de plus hautes connaissances de la Divinité, que tous les plus subtils arguments d'Aristote. Celui-ci a fait des doctes orgueilleux qui ont ignoré Dieu; le saint a fait des savants humbles qui l'ont glorifié. Les sages du monde ont obscurci l'entendement des hommes par leurs subtilités ; François les a conduits à la connaissance du vrai Dieu par sa simplicité.
Et c'est en ceci que François doit nous apparaître très élevé en sa bassesse, très admirable en sa petitesse, et tout divin en sa simplicité, il est tellement en la main de Dieu, que Dieu opère tout en lui, c'est-à-dire, selon le langage de saint Paul, Dieu est la sagesse qui parle en lui, la puissance qui opère par lui, la grène qui convertit par lui, Dieu lui étant tout en toute chose.(11)
C'est en cette vue que ce grand et très humble saint fait un public aveu de son impuissance et manifeste les sentiments de son coeur en ces paroles : « Mon Dieu m'est toute chose. » Admirant les grandes oeuvres que Dieu voulait opérer par lui, et considérant les imbécillités qui lui étaient naturelles, il s'humiliait devant Dieu, il s'abaissait dans son néant; puis, ravi, il s'écriait : « mon Dieu et mon Tout » je suis petit, et vous êtes grand ; je suis faible, et vous êtes tout-puissant. Toute gloire soit à votre saint nom, ô grand Dieu des vertus ! Je ne puis rien de moi-même, et je puis tout en vous : ma faiblesse n'est puissante que par votre force, et mon ignorance devient éloquente par votre sagesse. »
Les miséricordes divines sont si étendues, qu'elles reçoivent toutes les conditions à la grâce du salut, et n'en excluent aucune. Dieu admet le pauvre et le simple, et ne rejette pas le grand et le savant : il est également leur Dieu. Par une suave disposition de sa divine Providence, il a fait entrer dans la famille des Pauvres certaines personnes que la naissance rendait illustres, les biens de la fortune puissantes, et la doctrine recommandables. Admis à l'école de l'humble François, ils doivent, pour être ses enfants et ses disciples, et pour achever ce qu'il a commencé, poursuivre l'exécution de ses desseins par les memes moyens. Leur force n'est pas dans leur naissance, ni dans la profondeur de leur doctrine jamais vous ne serez plus utiles aux autres que lorsque vous serez plus humbles; jamais votre science ne sera plus éloquente que quand elle sera accompagnée de la simplicité chrétienne et éloignée de la vanité mondaine. Si la naissance vous élève, la grâce vous doit abaisser ; si la doctrine vous rend recommandables, l'humilité vous doit rendre simples ; et vous profiterez autant aux autres, que vous serez petits devant Dieu et devant les hommes.
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V9-Le Fils de Dieu fait à saint Francois une très haute communication de ses qualités, et une impression de ses divines vertus. |
La vie de saint François d'Assise est un secret mais très haut échange entre Dieu et lui. Dieu descend en François par ses lumières, et François monte à Dieu par ses connaissances; Dieu se communique à son serviteur par ses grâces et le serviteur se livre à Dieu par ses ardeurs son amour; Dieu le regarde comme une glace et où il veut s'exprimer, et le saint regarde Dieu comme l'exemplaire qu'il désire représenter. Ainsi, la vie de François, toute miraculeuse, se passait, en même temps sur la terre par la condition de la nature qui l'y attachait, et au ciel par la puissance de l'amour qui l'y élevait. Et Dieu regnant, au ciel en la majesté de sa gloire, était au coeur de François par l'efficacité de sa grâce.
Cet état, qui faisait si heureusement participer François aux faveurs de son Maître, était fond, sur ce qu'il appartenait au Fils de Dieu, Roi seulement comme le juste au Sauveur dont il re. çoit les grâces, ou comme le membre au chef dont il dépend, mais comme un instrument que Jésus-Christ s'était singulièrement approprié, afin de se servir de lui pour achever l'oeuvre avait commencée sur la terre, la conversion des âmes.
Puisque, selon saint Paul, il appartient à Dieu de rendre ses ministres capables des fonctions où il les élève, il a dû fournir à saint François les dons nécessaires et les qualités convenables au divin ministère où il l'appelait. En effet, depuis le moment où le Fils de Dieu choisit François, tout ce qu'il opéra en son coeur et produisit en sou àme, toutes les grâces qu'il lui communiqua, les dons qu'il lui élargit, les lumières qu'il versa en esprlt n'eurent pas d'autre but. S'il lui inspira d'être pauvre et humble, s'il le porta à une si étroite penitence, s'il éleva à une si haute oraison, s'il lui fit abandoner toutes les hautes espérances du monde, sa grâce avait pour unique les dessein de détruire en François ce que la nature le péché, et, le monde y avaient imprimé, afin de le remplir de son esprit. Jusqu'à présent, François n'a travaillé que pour lui-même; mais, Jésus l'élevant au divin ministère de sauver les âmes, il doit plus être régi que de l'esprit de son Chef, et animé de sa grâce; il ne doit plus agir que par les mouvements de son Sauveur; et, par proportion, comme le Père était en Jésus-Christ se réconciliant le monde, le Fils doit être en François se réconciliant les hommes par l'efficacité de ses grâces. Ainsi, il ne faut plus, en François, apercevoir François, mais Jésus, dont la sagesse l'éclaire, dont la grâce opère en lui, et lui imprime ses qualités et ses dons.
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V10-Le Fils de Dieu, chef, père et précepteur de son Église, veut que saint François possède ces trois titres sur son Ordre. |
Le Fils de Dieu ayant eu assez d'amour pour s'unir à nous, et assez de condescendance pour permettre que les hommes formassent un corps avec lui , sa dignité éminente d'Homme_ Dieu l'a établi chef de son Église (12); la charité part laquelle il lui donnait la vie en mourant lui-même sur la croix, l'en a rendu le Père; et sa profonde sagesse l'a porté à devenir son Maître et son Précepteur.
Ces trois qualités créent au Fils de Dieu trios amoureux offices au regard de son Église; il doit la régir, la nourrir et l'instruire. Car, quoique ce corps soit uni à un chef souverainement parfait ses membres, marchant dans les voies de cette vie, ont des faiblesses, des défaillances et de obscurités qui réclament de pareils soins. Aussi, Jésus-Christ n'eut pas plus tôt formé cette sainte Église, qu'il s'appliqua, comme Chef, à la récit dans la personne des apôtres qui la composaient seuls, puis à la nourrir en leur distribuant sa chair divine, enfin à l'instruire en les informant de ses lois. Ainsi, les fidèles sont, au regard du Fils de Dieu, ses membres, ses enfants et sesdisciples. Comme membres, ils doivent être régis de son esprit ; comme enfants , ils lui doivent l'amour; et comme disciples, la docilité à ses instructions.
Le Fils du Très-Haut, ayant eu dessein de former l'ordre des Pauvres volontaires, s'est réservé sur cette famille des titres semblables; mais il a voulu qu'après lui le pauvre François en fût le Chef, le Père et le Législateur. Sans doute, en tant qu'elle désigne la source première d'où la découle dans les âmes des fidèles, la qualité appartient incommunicablement à Jésus-Christ; mais, en tant qu'elle représente l'exercice extérieur de l'autorité sur les hommes, elle peut convener à d'autres.
Le Pape est chef en toute le roi en son royaume, l'évêque en son diocèse, le père en sa famille : avec cette différence que le Fils de Dieu est chef en tout temps, et en tout lieu, et par sa propre autorité ; les autres le sont par dépendance, pour un temps ou pour quelque lieu. Le Pape n'est le chef ni des fidèles en la gloire, ni de ceux qui lui survivent en terre après sa mort.
Le chef a sur les membres trois privilèges : la préséance, parce qu'il est élevé au-dessus d'eux ; la perfection, parce qu'en lui sont recueillis les sens, et avec eux les sources de toutes les fonctions; enfin la puissance, par laquelle il tient tous les membres sous sa dépendance et régit leur action.
François est le chef légitime de sa religion, d'abord par la primauté d'origine, puis par l'éminence de sa grâce. Il possède encore la perfection, Dieu recueillant et renfermant toujours les grâces avec plus d'abondance en ceux qu'il veut rendre les premiers originaux et les sources primitives. ll a la vertu et le pouvoir de régir et de conduire tout son ordre par l'autorité qu'il a reçue de Jésus-Christ, qui est le suprême chef. Je ne doute nullement que le bienheureux Cyrille, prêtre et anachorète du mont Carmel, ne contemplât cette vérité en la vision qu'il eut, où saint François comme l'abbé Joachim l'explique, lui apparut sous la figure d'une pierre blanche très dure, qui était tirée d'une vallée nommée « de la Vierge » : il y a un grand mystère cache, sous cette vision (13).
Le Fils de Dieu, chef de son Église, en est la pierre angulaire, tirée de la vallée de la vertu puisqu'il est le Fils de Marie. Il lui plaît François, qu'il destine à fonder la famille des Pauvres, paraisse comme une pierre blanche très dure, mais tirée de la vallée de la Vierge, dans la petite chapelle de Notre-Dame-des-Anges. C'est un honneur incomparable à saint François d'avoir une ressemblance si singulière avec Jésus.
S'il est vrai, selon saint Paul, qu'il n'y a point de puissance qui ne soit ordonnée de Dieu, et émanée de lui comme de la source de toute primauté, le Verbe incarné n'a pu accorder à François la qualité de chef sans lui communiquer un rayon de son autorité divine, et sans l'avoir fait entrer en partage de cette puissance que le Père lui donne sur toutes les créatures. Ce droit fut accordé à l'humilité de François, et nous lui pouvons dire les paroles de Samuel à Saül : « Lorsque vous étiez petit à vos propres yeux, vous avez été fait chef des tribus d'Israël (14). »
Puisque la divine Providence nous appelle à composer un corps dont saint François est le chef, nous lui sommes redevables de toutes les obligations, qui naissent de la qualité de membres ; c'est-à-dire, nous lui devons union, soumission et proportion: par l'union , nous serons animés de son esprit; la soumission nous fera suivre sa conduite; si nous avons de la proportion à ses vertus, et si nous actions sont semblables à ses exemples, le corps de notre religion sera dans sa parfaite beauté et dans son dernier accomplissement.
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(1) Si vis perfectus esse, vade, vende omnia et da pauperibus. (Matth., xix , 21.)
(2) Si quis vult venire post me, abneget semetipsum , tollat crucem suam et sequatur me. (Ibid., xvi, 24.)
(3) Verum de Christi latere novus legatus mittitur. (Greg. IX.)
(4)Non multi sapientes secundum carnem, non multi petontes, non multi nobiles. (I Cor., r, 26.)
(5) Eramus simplices et idiote. ( Test. S. Francisci. )
(6)Quia in Dei sapientia non cognovit mundus per sapientiam Deum. (I Cor., 1, 21.)
(7)Placuit Deo per stultitiam prdicationis salves facere credentes. (Ibid. )
(8) Infirma mundi elegit, ut confundat fortia. (I Cor., 1, 27.)
(9)Ambr., lib. V in Luc., cap. vi .
(10)Magna artificia misericordiae : sciebat enim si eligeret senatorem, diceret senator : Mea dignitas electa est. Veni, tu pauper, nihil habes, nihil nosti, sequere me, tam largo fonti vas inane admovendum est. (Aug. de Verb. Domini, serrai. 59.)
(11)Factus est nobis sapientia et justitia. (I Cor., 1, 30.)
(12) Dedit caput supra omnem Ecclesiam, quffl est corpus ipsius. (Eph., 1, 22 et 23. )
(13)Franciscus petra vallis Virginis vocatur a Gyrillo taonacho Carmel, in visione. (Lib. I Conform.)
(14)Nonne cum parvulus esses in oculis tuis, caput in tribubus Israel factus es? (I Reg., xv, 17.) |
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