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Tome 1- Partie 1- Ch-2
Dieu a préparé Saint François dès sa jeunesse
à devenir une image fidèle du verbe incarné. |
V1-Ayant éternellement prédestiné François à la sainteté, Dieu prépare sa naissance ; l'entoure des soins de sa tendres et envoie un ange annoncer que sa mère ne peurra êt délivrée que dans une étable. |
L'élection éternelle de Dieu sur ceux qu'il aime et qu'il se propose de sanctifier dans le temps, est un principe de faveurs et de grâces singulières, que sa bonté leur prépare et dont sa dilection a dessein de les prévenir.
La grâce est une effusion d'amour et un don qui coule du coeur de Dieu. Elle ne peut être répandue que dans un vaisseau qui en soit digne. Telle est donc la douce conduite de Dieu sur ses saints : il les prédestine dans l'éternité, et les crée dans le temps. Au ciel, sa bonté leur prépar les grâces ; en la terre, sa puissance dispose leurs coeurs comme des vases d'honneur, pour recueillir toutes pieuses Dieu aime François parce qu'il l'a élu. La divine dilection lui prépare des grâces qui le doivent sanctifier, des dons rares qui le doivent anoblir, des faveurs singulières qui le doivent enrichir ; mais il est encore en l'abîme du néant : il n'a ni coeur qui reçoive ces grâces, ni volonté qui recueille ces dons, ni pensées qui connaissent ces richesses. Au moment ordonné par la sapience éternelle, où Dieu veut exécuter ses anciennes pensées, et déployer les magnificences de son amour sur François, sa puissance, le tirant du néant, lui donne l'être; sa bonté forme son coeur et prépare sa volonté comme un vase précieux, pour le remplir de ses grâces.
Quoique la divine Providence ait élu François au rang des plus grands saints , il n'est ni un Dieu ni un ange. Au point de sa conception, il se trouve enseveli dans le malheur commun de toute la nature humaine. De Dieu il reçoit l'être, et de la malice d'Adam le péché. L'un le fait homme, et l'autre criminel. En ces deux états si différents, Dieu a divers regards sur lui : François, comme pécheur, est un objet de sa colère; mais Dieu sait bien séparer le vil d'avec le précieux ; des mains de sa puissance il fait passer son élu en celles de sa bonté. Conduite pleine de douceur! François ne pense pas à Dieu, et Dieu pense à lui. François est dans une aversion habituelle de Dieu , et Dieu est tout converti vers lui. Après ses éternelles réflexions sur ses propres grandeurs, la sagesse divine trouve digne d'elle de s'occuper de cet enfant caché au sein de sa mère, et, au moment où François est homme, Dieu commence à exécuter les conseils qu'il e formés sur lui; il pense à l'honorer de faveurs singulières.
Depuis que le Fils de Dieu a eu assez d'amour pour se rendre notre chef, et assez de condescendance pour permettre aux hommes d'être ses membres, il les fait entrer dans une si étroite communication de ses grâces, que ce qui lui est propre nous est commun.
En la dispensation de ce grand et ineffable mystère où un Dieu est fait homme, il veut que les esprits bienheureux qui assistent devant sa Face dans de perpétuelles adorations, y soient dignement employés. Du plus haut des cieux, il envoie un ange, des plus grands de la cour céleste , à la plus élevée de toutes les créatures de l'univers (1). Sa mission est de servir à la plus grande oeuvre de sanctification que Dieu ait voulu produire dans le monde.
Il lui plaît donc et il ordonne que les anges concourent en leur manière à la sanctification des saints; et, dans la pensée de l'Apôtre, tous les esprits de la gloire sont établis ministres de Dieu, pour servir à ceux que sa bonté destine à la félicité éternelle (2)
François est en l'obscurité du sein de sa mère, et Dieu pense à lui; il est encore criminel, et Dieu envoie un ange pour servir à sa naissance. Encore que la femme destinée par la divine providence à mettre au monde François ait cette gloire d'être mère d'un grand saint, elle a néanmoins cette disgrâce commune avec les autres, que, étant fille d'Eve la pécheresse, ayant participé à sa désobéissance, elle participe à son supplice. Une des plus grandes peines dont Dieu punisse les personnes de ce sexe , est qu'elles ne peuvent donner la vie à un homme sans péril de perdre celle qui leur est propre; pour porter la qualité de mère, elles s'obligent autant de fois au danger effroyable de la mort.
Pica , ainsi s'appelait la mère de François, se trouvant en ce périlleux accident, Dieu pense à la mère à cause du fils. Après plusieurs jours de travail, un ange en forme de pèlerin vint à la porte du logis. Ayant reçu l'aumône comme un pauvre, il dit à celui qui la lui donnait : « Faites porter cette femme dans une étable, et elle sera incontinent délivrée. » Ce qui étant fait, elle accoucha heureusement.
Ceux qui pensent des choses selon l'apparence, et qui ne les estiment que par les sens, jugeront assez peu honorable qu'une femme ait été obligée de se délivrer de son fruit en un lieu qui est le repaire des bêtes, parmi le foin et la paille. Le sages du monde s'en moquent ; les simples s'en étonnent ; les sensuels le méprisent ; les ignorant n'en peuvent comprendre le secret. Mais les fidèles , qui ne s'arrêtent pas à l'extérieur, se sentent ravis, admirent le conseil qui l'a ainsi ordonné, et le proclament divin.
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V2-Le Verbe incarné veut que la naissance de François repr sente la pauvreté de la sienne; il l'honore de la compagn des anges |
La foi nous enseigne que le Fils ùnique d Dieu est né d'une Vierge, au milieu d'une établ et qu'il a été déposé dans une vile crèche. Il aurait hien de l'impiété à se persuader qu'un ét si peu convenable à sa grandeur soit un effet d son impuissance ; mais c'est une piété singuliè de croire qu'il est le fruit d'un dessein digne sa sagesse (3)
Le Verbe incarné porte deux qualités : il est fils de l'homme, ou d'Adam, et chef des prédestinés. Quoiqu'il n'ait point participé au péché son père humain, il veut en porter la peine. Ayant pris la figure de l'homme pécheur, il lui plaît d'en attirer sur soi le supplice. Son innocence dispense le fils et la mère des douleurs de l'enfantement ; mais son amour ne veut pas s'exempter des douleurs qui le suivent ; il s'incline dans une crèche, où toutes les misères de la vie l'accueillent et l'affligent comme le plaige et la caution du péché.
En qualité de chef des élus, il commence le monde de la grâce par une conduite bien différente de celui de la nature. Adam, le premier des hommes, fut créé en un lieu de délices; Jésus, le premier des prédestinés, naît en un lieu de misères.
Le Verbe Incarné a trois naissances : l'une éternelle en son Père ; l'autre humaine, cachée en sa Mère ; la troisième, temporelle et extérieure, en une crèche. En la première, il est né au sein de la Divinité, tout éclatant de lumière ; en la seconde, au sein de la virginité; en la troisième, il lui plaît de prendre naissance au sein de la pauvreté, et c'est un honneur incomparable à celle-ci. Tandis que les grands du monde méprisent le Roi de l'univers qui les vient visiter ; tandis que les riches lui refusent le couvert (4), et que le Dieu du monde ne trouve point dans toute la terre un lieu de retraite , la pauvreté ouvre son sein pour le loger, ses bras pour le recevoir ; elle prépare le premier lieu où repose cet Enfant, et dresse le premier trône que la terre consacre à son Roi elle ne le bâtit que de foin et de paille ; elle ne l'environne que de toiles d'araignées pour tapisseries , et pour palais elle ne lui dispose qu'une étable.
Plusieurs vertus grandes et insignes accompagnent la naissance de Jésus en une crèche. La charité est en son ardeur au cur de cet enfant; mais elle est cachée sous ce petit corps comme un feu sous une neige. La virginité est en sa blancheur en la Vierge, mais obscurcie sous la maternité aux yeux des hommes, qui ne pénètrent pas le secret de ce mystère. La sainteté y est comme en son trône; elle ne se montre néanmoins que voilée sous la figure de la chair de péché que porte cet enfant. La miséricorde y est en sa douceur, quoique ses effets n'y soient pas encore sensibles. Mais la pauvreté s'y fait voir à découvert, et, comme chaque mystère a une vertu propre, c'est en la crèche qu'elle éclate. Elle y paraît comme reine en son trône ; elle y opère tout et ordonne tout ; elle loge Jésus comme étranger; elle le reçoit entre ses bras comme enfant; elle le revêt comme nu de ses langes ; elle le nourrit par les pasteurs ; elle le fait adorer par les pauvres. Et la pauvreté a cette gloire, d'avoir la première rendu hommage à un Dieu fait chair.
Voilà donc la pauvreté bien honorée; et si saint Bonaventure donne le titre de Mère à la Croix, parce qu'elle a porté le Fils de Dieu entre ses bras, cette qualité ne doit pas être refusée à la p auvreté de la crèche; elle exerce au regard de Jésus enfant tous les devoirs d'une pieuse mère.
Or, le Fils de Dieu fait homme étant le premier-né des élus, les prédestinés lui doivent être semblables ; l'Église, dont il est le chef, doit lui être conforme en quelqu'un de ses membres. L'état de Jésus enfant pauvre est trop divin, et sa pauvreté trop précieuse pour n'être pas représentés. De sa crèche, il regarde François ; sa pauvreté , qui doit être la souveraine de tous les pauvres volontaires, se l'approprie. Plusieurs sont nés dans une étable par nécessité ; mais pour François, cette disposition est ordonnée par la même Sagesse qui préside à la naissance de Jésus. La seconde est un fruit, un effet et une émanation de la première. C'est-à- dire , de la crèche il se fait une effusion en saint François ; la pauvreté de Jésus s'applique à François, s'imprime en François, et exprime en lui son image. (5)
Parmi ces douces pensées des excellences de la pauvreté, j'en découvre une bien rare et bien digne de nos réflexions. J'aperçois que l'ange qui annonce la naissance de François paraît sous la forme d'un pèlerin pauvre et mendiant sa vie.
Il n'y a personne assez peu instruit ès mystères divins pour ne savoir que le Verbe incarné est le chef des anges et des hommes; que, par une admirable alliance, ils ne font qu'une Église, sous un chef si divin. Étant également ses membres, ils doivent semblablement lui être conformes. or le Fils de Dieu a porté sur la terre deux états, de voyageur et de mendiant (6). Il a passé en el monde comme par un payes étranger, soutenant sa vie par voie de mendicité et d'aumône. Les anges ont assez d'amour pour se transformer ès états de leur Prince ; mais ils ne peuvent pas sa.. tisfaire à leur zèle, soit par la condition de leur nature, qui est spirituelle et n'a pas besoin du secours des choses humaines, soit par l'état de leur félicité, où ils ne peuvent souffrir de disette. Pour contenter leur amour, la charité use d'industrie.
C'est une disposition qui mérite d'être hie considérée, que toutes les apparitions des ange ont toujours été en formes humaines , et le plus souvent sous la figure de pèlerins mendiants. Tels furent ceux qui apparurent à Abraham , qu'il reçut comme étrangers et qu'il traita comme mendiants (7). Tel fut l'archange Raphaël, qui se montra à Tobie et l'accompagna en son voyage (8) Ces esprits bienheureux ne peuvent ni prendre la forme de leur Roi , ni accomplir son voyage ici- bas, parce qu'ils sont compréhenseurs de sa divinité et citoyens de la patrie céleste ; ils ne peuvent pas partager sa mendicité, parce qu'ils sont dans la jouissance d'un bien souverain. Pour donner de l'étendue à leur amour et contenter l'ardeur de leur zèle, dans leur impuissance d'être pauvres et d'exercer les actes de la pauvreté, ils veulent au moins revêtir la figure des pauvres. En recevant l'aumône d'Abraham , ils envisageaient le Verbe incarné, Jésus enfant, caché en Abraham comme dans le principe de sa generation humaine.
Si l'ancien Testament a vu des anges qui étaient les images de l'indigence de Jésus, la loi de grâce, bien plus excellente, ne doit pas être privée de gloire.
Dieu se disposant à faire naître François, qui sera le plus pauvre des saints, veut que l'ange qui annonce la naissance de cet insigne pauvre paraisse en la figure de mendiant, afin que le ciel et la terre, les hommes et les anges soient d'un même accord pour imiter la pauvreté de Jésus. Ainsi les désirs de l'Église triomphante sont heureusement accomplis, en ce que l'un de ses citoyens porte l'image de la pauvreté de son Maître ; et l'Église de la terre se peut consoler, car elle a maintenant un membre qui représente au naturel la mendicité de Jésus enfant.
Deux effusions émanent donc de la pauvreté de la crèche, l'une dans un ange du ciel, l'autre en François enfant, qui est un ange de la terre. Jésus la déifie en l'unissant à soi-même; il la rend céleste en la consacrant en un ange ; il la sanctifie en l'imprimant en François. Maintenant je conçois le motif pour lequel notre Séraphique Père a dit que ses enfants ne doivent point rougir de demander l'aumône : la mendicité a été pratiquée par un Dieu, imitée par un ange, et en, brassée par ce grand saint.
S'il est vrai que les astres président aux nais, sances et impriment leurs qualités aux enfants qui naissent sous leur influence, il ne faut plu s'étonner que François ait eu tant de tendresse pour la pauvreté. Jésus, enfant et naissant pauvre est l'astre qui préside à sa naissance. Celle-ci vile aux yeux des hommes, est grande en la pensée de Dieu. Un Dieu fait pauvre par amour en est l'exemplaire ; et sa fin est de représenter en 1 terre la pauvreté de Jésus naissant.
Si le Verbe incarné suivait les mouvements de sa dilection pour le monde, il serait toujour naissant, vivant et mourant; mais, la disposition des mystères ne le permettant pas, lorsqu'il s'es retiré au ciel sa charité a laissé en la terre l'E glise, son corps mystique, dans les membres du quel il continue ce qu'il a commencé en son corps naturel. Il meurt tous les jours dans les martyrs et en ceux qui, souffrant pour lui, portent la mortification de Jésus. Il vit dans les justes, et particulièrement en François. En le faisant naître sur le foin et la paille, il renouvelle les merveilles de sa naissance humaine. Il lui plaît de reproduire en ce grand saint la pauvreté de sa crèche comme les marques de sa croix.
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V3-Depuis l'incarnation du Verbe , les anges et les hommes sont réunis en un même corps dont le Fils de Dieu est chef; mais l'union du Verbe avec nous est plus intime. Aussi les anges sont-ils depuis lors pleins de révérence pour les saints. Un de ces esprits célestes vient contempler l'image de la naissance de son Maître en celle de François; il marque cet enfant du signe de la croix. |
Depuis que le Fils de Dieu a conjoint en l'unité de sa personne deux natures infiniment distantes, et que de cette union est résulté un divin composé qui est homme-Dieu, les hommes et les anges sont entrés en une si étroite alliance, qu'ils ne forment qu'un tout, et ne composent plus qu'une Église. Membres d'un même chef, ils sont en communication mutuelle de ce qui leur est propre : les hommes espèrent posséder quelque jour la gloire dont jouissent les anges, et les anges s'efforcent par leurs secours charitables de faire entrer les hommes dans leur bonheur éternel.
Avant que la terre fût honorée d'un nouveau citoyen qui est Dieu, les hommes révéraient les anges, auxquels ils sont inférieurs ès conditions de la nature et des dons de la grâce. C'est une insigne gloire pour Abraham, l'homme le plus juste de la loi ancienne, d'avoir révéré et reçu en sa maison trois anges qui lui apparurent (9) Quoique ces esprits célestes se soient toujours chargés de la conduite des hommes, l'on ne voit point qu'ils aient jamais rendu aucune vénération même aux plus justes. C'est que les anges sont extrêmement élevés au-dessus des hommes, soit par la pureté de leur nature toute dégagée de la matière, soit par le privilège d'assister devant la face du Très-Haut comme ses domestiques, soit des dons de la grâce, qu'ils possèdent avec plénitude. Il serait donc contre l'ordre des choses qu'ils honorassent des hommes pauvres, mortels, misérables , favorisés seulement d'une grâce initiale qu'il peuvent perdre (10).
Mais, par le mystère ineffable de l'Incarnation, où la Divinité est humiliée et la nature humaine divinement exaltée, les anges sont abaissés au-dessous des hommes, et les hommes, quoique mortels, sont élevés au-dessus des esprits célestes. Dieu étant la mesure de toute grandeur, les choses sont d'autant plus grandes et élevées qu'elles l'approchent ou lui appartiennent davantage. Et c'est la merveille de ce très haut mystère, que par lui nous appartenions à Dieu bien plus intimement que les esprits du ciel. Les anges sont à Dieu en vertu de trois liens : la nature, la grâce et la gloire. Ces faveurs, quoique très grandes, sont communes aux hommes ; mais, en l'efficacité du divin mystère de l'Incarnation, nous sommes à Jésus par une liaison toute nouvelle : il est notre frère, et nous sommes les siens, parce qu'il possède une même chair avec nous (11) Donc, en notre pauvreté, nous avons une qualité que n'ont pas les anges; et, dans tous les espaces de l'éternité, en la présence de ces esprits bienheureux, après avoir rendu nos hommages à notre Souverain, nous pourrons lui dire : « Vous êtes mon frère, » et l'embrasser comme tel. Et d'autant qu'une faveur en fait naître une seconde ensuite de cette douce qualité de frères, nous avons près de Jésus un accès bien plus amoureux que les anges ; car, quoique nos corps soient pétris de limon, ils ne laissent pas d'avoir cet honneur, d'être les sanctuaires de la Divinité en l'Eucharistie : là Jésus est notre aliment, et il ne l'est pas pour les anges. Ils le peuvent adorer, mais non pas communier : c'est un privilège accordé seulement aux hommes. Nous participons bien plus hautement aux mérites de ses souffrances que ne font les anges ; il nous a plus envisagés en sa mort que les séraphins du ciel ; et il lui plaît que sa grâce soit si abondante, que, dans l'état de notre mortalité, il nous permette de posséder plus de degrés d'amour que les plus sublimes des séraphins de la gloire.
Donc, depuis cet heureux moment qui donna un homme-Dieu au monde ; depuis que Jésus est notre frère, et que nous lui sommes semblables, les anges regardent les hommes , et singulièrement les saints, avec respect, comme appartenant à leur principe, et portant sa ressemblance à un degré qu'ils n'ont pas.. Dès lors, ces esprits bienheureux ont commencé à leur déférer quelque sorte d'honneur. C'est à la Reine des Vierges qu'ils ont rendu le premier hommage de révérence, en lui disant : « Nous vous saluons comme celle qui nous surpasse autant en grâce qu'en dignité, et qui porte une qualité autant au-dessus des nôtres que le ciel surpasse la terre (12). »
Après ce premier hommage de vénération déféré à la plus digne des créatures, les anges continuent de rendre aux saints de la loi de grâce un double devoir d'honneur et de service , honorant leur sainteté comme une émanation de celle dei Jésus , et employant tout leur ministère à l'oeuvre de cette sainteté.
Nous voyons une illustre expérience de cette vérité en la personne du séraphique François. Il est encore pendant aux mamelles de sa mère, et Dieu convertit derechef ses divines pensées vers lui. Il envoie pour la seconde fois un esprit céleste, qui continue ses amoureux offices envers cet enfant d'élection. Revêtu de la même forme d'un voyageur, il se présente à la mère, et` recevant d'elle ce bienheureux enfant, il le met sur son sein, le caresse, le flatte, et, l'ayant amoureusement baisé , il lui imprime le signe de la croix sur l'épaule droite. (13)
Cet esprit du ciel, qui connaît bien le mérite des choses, honore sans doute le serviteur à cause du maître. Il voit Jésus en cet enfant. Ne pouvant plus envisager ce divin Maître en sa crèche dans l'état de sa divine enfance, il est heureux de le contempler en François comme en une glace qui le représente ; et, pour montrer qu'il ne l'honore que dans sa ressemblance avec Jésus, il fait sur son petit corps une impression de la croix.
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V4- Jésus-Christ, dès sa naissance, unit en soi-même le sacrifice de la croix et de la pauvreté à l'innocence de l'enfance. Par cette première immolation, il mérite que d'autres enfants lui offrent dès le bas âge le sacrifice de leur vie. L'ange qui marque François du signe de la croix commence en lui cette immolation qui sera plus tard consommée sur l'Alverne. |
Puisque tout ce qui se passe dans les saints est ordonné par la divine Sagesse, il ne faut pas douter que l'impression de cette croix sur la chair de François n'ait eu lieu par un conseil digne de Dieu.
Si avec humilité je pénètre dans ce secret, il me semble que le dessein du Ciel sur François est de le faire entrer dans trois admirables ressemblances avec Jésus enfant, en qui nous voyons trois divines unions, savoir : de la croix et de la pauvreté, de la croix et de l'innocence, de l'état de victime et de l'enfance.
Le Fils de Dieu n'est pas plus tôt conçu temporellement, que la croix le vient trouver jusque dans le sein de sa Mère. Avant que la main des hommes ait dressé cette croix sur le Calvaire , elle a été imprimée en son coeur par les mains de son Père. C'est le secret que nous découvre saint Paul, quand il nous apprend que le Fils de Dieu, entrant dans l'univers par l'Incarnation; eut avec son Père un céleste entretien qui se termina par l'impression de la croix ; car le Verbe s'écria : « Votre loi , ô mon Dieu , qui est l'arrêt de ma mort, sera toujours gravée au milieu de mon coeur (14). » Ainsi la pauvreté et la croix sont deux compagnes inséparables de Jésus. A sa naissance, son corps est environné d'indigence, et son coeur est imprimé de la croix. Elles vivent avec lui ; elles le conduisent jusqu'au Calvaire, où il expire dans le sein de la pauvreté et entre les bras de la croix ; il meurt aussi pauvre que couvert de plaies.
Or, ce que nous adorons en Jésus-Christ, nous l'admirons en François. La pauvreté et la croix forment son partage ; et il a cette gloire, que sa naissance et sa mort sont semblables à celles de son Maître. Il plaît au Fils de Dieu que son serviteur fasse son entrée dans le monde avec la pauvreté dans le corps et la croix en sa chair, et qu'il achève sa vie aussi nu que crucifié.
Certes, il faut avouer que la conduite de Dieu sur ceux qu'il aime est bien différente de celle des hommes. François est né comme les autres enfants ; mais le ciel et la terre célèbrent sa naissance par des dons bien différents : tandis que sa mère temporelle lui présente la mamelle, un ange lui offre la croix de la part de son Père céleste. La mère s'étudie à le flatter de la douceur de son lait ; l'ange y mêle le fiel du Calvaire, et fait couler le bois en son pain (16)
Cette première impression de la croix en François est grande en ses suites. Par elle, il est ravi à sa mère et à soi-même, et réduit sous le domaine de la croix. Celle- ci acquiert nouvelle autorité sur ce petit corps comme sur un fonds qui lui appartient, et qui ne doit plus relever que de sa souveraineté. Dès ce moment, elle le consacre et dédie aux plaies qu'elle dispose de lui imprimer avec bien plus de magnificence sur la fin de sa vie. L'impression de ces divines cicatrices ne sera qu'un usage et une exécution de ce droit primitif.
Mais, ô mon Dieu ! cette conduite, qui paraît si sévère sur cet enfant, est-elle un effet d'amour ou d'aversion, de pitié ou de rigueur ?
C'est le plus haut acte d'amour du Père éternel envers son Fils, que de lui communiquer tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède. Ce même Fils ne peut pas donner une preuve plus sensible de sa dilection envers François, que de le faire entrer en communication de l'héritage qu'il a reçu de son Père et de sa Mère, la croix de l'un et la pauvreté de l'autre. Dieu se communique d'une manière bien différente aux saints arrivés à la béatitude, et aux justes vivant sur la terre, dans le ciel , il communique sa gloire ; sur la terre, il communique sa croix. Là il s'applique aux saints comme glorifié ; ici il s'applique aux justes comme crucifié.
Après l'amour que le Fils de Dieu a pour le Père qui l'engendre éternellement, et pour Marie, sa Mère, qui le conçoit dans le temps, deux objets lui sont les plus aimables : la croix et les saints, ou les élus. Il aime la croix comme celle à laquelle il a été attaché ; il la regarde comme le moyen qui a glorifié son Père et sauvé le monde. Il chérit les élus comme ses frères, qui lui sont semblables, et comme ses membres, qui lui doivent être unis. Il loge la croix en son coeur comme au lieu le plus précieux de l'univers ; et de coeur il la fait passer dans tous ses membres, par la grâce du baptême, qui en fait l'impression au fond de notre âme. François, en pression de chrétien, communique à cette grâce, commune à tous les fidèles ; Jésus veut, de plus, qu'il soit pénétré de la croix non seulement à son âme, mais encore en sa chair. N'ayant plus de calvaire, il s'approprie ce petit corps ; il en forme une sorte de petit calvaire, qu'il se dédie. Il se plaît d'y élever sa croix, et les anges, tout célestes qu'ils sont, tiennent à gloire d'être employés à un si amoureux ministère, par l'impression d'un signe qu'ils adorent en leur Maître et Seigneur.
Le moment étant échu où le Fils de Dieu devait exécuter les conseils formés de toute éternité pour le salut du monde, il a offert, dit saint Paul, deux sacrifices (16), l'un en sa naissance et l'autre en sa mort. Le premier est secret ; il l'exécute au sein de sa Mère. Le second est sanglant et extérieur, au sein de la croix. Le premier commence notre salut ; le second l'achève.
Il veut que ces deux sacrifices soient continués en son Église. Il rend celui de la croix perpétuel en son corps naturel, c'est-à-dire dans l'Eucharistie, et en son corps mystique, dans la personne des martyrs qui sont les images de son sacrifice sanglant. Mais, pour montrer qu'il est aussi bien le sauveur des petits que des grands, il veut que des enfants représentent son sacrifice primitif et intérieur : les saints que l'on nomme Innocents sont les premières victimes consacrées à l'enfance de Jésus. « Puisqu'il doit être immolé comme un agneau sur la croix, » dit saint Augustin, « il est convenable qu'une troupe d'agneaux lui soient immolés et l'imitent (17)» Mais, comme ces enfants appartenaient à la loi ancienne, il veut que la nouvelle Alliance ait aussi dans quelques enfants les images de son sacrifice primitif et intérieur (18. )Par une disposition spéciale sur les enfants, qu'il a toujours aimés, les embrassait et les portait entre ses bras durant le temps de sa vie mortelle, il inspire à son Église de conférer le baptême à ceux qui sont dans ce bas âge. Ce sacrement, selon saint Paul , nous ensevelit avec Jésus-Christ, et nous rend les images de sa mort (19)
Ainsi Jésus enfant continue dans les enfants des fidèles comme en ses propres membres le sacrifice de son enfance. Les ministres et les prêtres, sont les sacrificateurs qui les immolent.
Mais il veut que François ait partout ses privilèges. Après qu'il l'a fait participer à la grâce du baptême avec les autres enfants des fidèles, il le destine à un sacrifice tout nouveau, semblable à celui qu'il a offert de lui-même au sein de sa propre Mère comme sur un premier autel. La mère de François porte son Fils à la mamelle; mais elle ne sait pas le dessein du Ciel, et , comme si DIeu ne reconnaissait pas èà son sein assez de pureté pour ce sacrifice, un ange enlève d'entre ses bras son cher enfant, la place sur son coeur, l'immole et l'offre en sacrifice è la majesté de Dieu par l'impression de la croix sur son petite corps. Sacrifce à la vérité tout nouveau, et plus noble que celui des martyrs immolés par la mais des hommes et non par celle des anges. Par là, François reçoit uen sanctification distincte de celle du baptême.
Jésus est saint en vertu d'une triple sanctification : la première, substantielle, par l'unité de sa divine personne ; la seconde, accidentelle , par la grâce qui est versée en son coeur ; la troisième résulte de l'oblation qu'il a faite de soi-même en qualité de victime, et cette sanctification le prépare au sacrifice de la croix. Ainsi François a une double sanctification : la première lui est commune avec les autres chrétiens ; elle est produite par la sainteté du baptême. L'autre, rare et particulière, est le fruit de cette oblation qui le dispose au grand sacrifice final qui s'achèvera sur le mont Alverne. Jésus unit donc en François la croix et la sainteté, l'innocence et les souffrances. Heureux enfant, qui est aussitôt à Dieu qu'à lui- même ! Enfance fortunée, qui est honorée des marques de notre salut ! Il a bien sujet de répéter cette exclamation de saint Paul « Quoique je paraisse sous les faiblesses de l'en, fance, que personne nu me regarde avec mépris. car je porte en mon petit corps les livrées de mon' Maître, qui publient assez que je ne suis plus au monde, mais que, étant réduit sous l'empire de la croix, je ne suis plus qu'au Roi du Calvaire (20).»
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V.5- Dieu donne à François des inclinations et des aptitudes propres aux desseins qu'il a sur lui; elles sont remarqua par leur opposition avec le caractère de son père. |
Dans ce temps heureux où la justice originelle paraissait en sa pureté, c'était un admirable privilège de cet état, que les hommes y naissaient saints. La grâce et la nature étaient inséparables; un père juste engendrait un enfant sans tache. En lui donnant l'être, il lui communiquait innocente. Recevant l'un et l'autre des mains de Dieu , il les lui faisait passer comme un héritage ; et tous les enfants étaient justes aussitôt qu'ils étaient hommes.
Ce bonheur, que l'homme devait posséder s'il eût été obéissant, n'a pas été de longue durée. Le péché, s'étant coulé dans son coeur, a rompu cette douce tissure qui faisait naître les justes les uns des autres. Depuis ce malheureux moment qui a fait l'origine de nos misères, l'homme, devenu pécheur, n'engendre plus que des criminels, et, comme d'une source impure, il ne sort de lui nue des ruisseaux immondes. La terre ne porte plus d'hommes qui ne soient coupables ; et les pères qui possèdent la justice ne la peuvent plus communiquer à leur génération. Les hommes ne naissent plus saints; cet effet est réservé à Jésus-Christ, qui sanctifie par sa grâce ce qu'Adam a souillé par sa malice (21)
Selon l'Ordre naturel des choses, les causes produisent des effets qui leur sont semblables. C'est donc un prodige qui étonne toute la nature, que Dieu , élisant ses saints, permette qu'ils naissent de pères criminels, et que des hommes pécheurs aient des enfants destinés à devenir autant de vases d'honneur.
En cette conduite, Dieu veut montrer que la sainteté des justes est un ouvrage de la grâce et non de la nature ; qu'ayant eu assez de bonté pour souffrir que l'homme pécheur vive et remplisse la terre de criminels comme lui, la sagesse divine a eu assez d'inventions, et l'amour assez de puissance, pour tirer l'huile de la roche, la lumière des ténèbres, convertir les pierres en enfants de Dieu ; que lui, à qui les miracles sont faciles, peut faire un innocent d'un homme conçu dans le crime ; et qu'il peut rendre pure une carrière dont l'entrée s'est trouvée si honteuse et si criminelle.
François a un père que la naissance a fait pêcheur, la grâce du baptême chrétien, mais que les mauvaises habitudes ont chargé d'insignes défauts, entre lesquels les deux qu'il a fait le plus éclater sont l'avarice et la cruauté. L'un attainchait d'affection aux biens terrestres ; l'autre le rendait insensible aux mouvements de la piété. D'un oeil sec, il a vu son fils se dépouiller de ses habits ; sans que son coeur s'attendrît, il l'a contemplé nu devant un évêque. L'espérance de profiter des vêtements de ce fils l'a laissé sans plus de tendresse que les marbres. Et néanmoins Dieu ordonne que celui qui doit être par élection le plus pauvre des hommes, naisse d'un père avare, et que ce coeur choisi pour les plus hautes fonctions de l'amour sorte d'un cruel.
Selon le cours de la nature, un père si défectueux ne pouvait engendrer qu'un fils imparfait, et si par les générations il se fait une transfusion des qualités des pères dans les enfants, celui-ci devait imprimer en François ses mauvaises habitudes. Mais voici la conduite admirable de Dieu sur cet enfant de la grâce. Comme un beau lis sort sans épines du milieu des ronces, comme certaines fleurs naissent sous les glaces et paraissent fraîches sur la neige, Dieu, qui sait bien séparer le vil du précieux, fait naître d'un pe imparfait un fils accompli.
Ce qui semble devoir être désavantageux à François en cette naissance d'un père imparfait, st ce qui lui devient plus utile et honorable. La sainteté est d'une dignité si haute, qu'on ne la peut connaître sans l'honorer ; quand elle se rencontre en un sujet qui n'est d'ailleurs recommandable ni pour sa naissance ni pour son extraction, elle est la seule raison des hommages que nous lui rendons. Si nous honorons François, ce n'est pas son illustre naissance qui nous y invite, ni les belles actions de son père qui nous y convient ; c'est la seule grâce qui éclate en lui. C'est sa gloire de pouvoir dire qu'il se glorifie en Dieu comme dans l'unique principe de son bonheur. Jamais la sainteté des saints n'est plus éminente que quand elle a moins de liaison avec les choses humaines et de dépendance de la nature. En ceci François est plus digne de nos respects, puisque en lui tout est divin, et rien n'est humain. La grâce opère seule ce qu'il y a d'admirable en lui.
Quoique la nature et la grâce soient très différentes en leur condition, Dieu , leur principe commun, les a tellement subordonnées qu'elles existent l'une pour l'autre ; sans la nature, la grâce serait oisive comme un peintre sans yeux et sans mains, et sans la grâce, la nature resterait imparfaite.
Dieu, dans les saints, soumet la nature à la grâce avec tant de suavité, qu'il oblige la première à servir aux desseins de sa charité. Sa sagesse a deux conduites différentes : elle laisse tremper quelques saints dans des défauts que la nature a fait naître, ou que la coutume, l'erreu et l'occasion ont imprimés ; c'est pour faire voie la puissance de la grâce, qui, victorieuse de la nature, peut convertir le mal en bien, et d'un défaut corrigé faire un élément de vertu. Il y a des âmes, dit le grand saint Augustin, qui nu reçu une très haute capacité pour la pratique de la vertu. Souvent elles accueillent des vices qui devancent la naissance du bien. Ces défauts ne laissent pas de marquer à quelles vertus ils pourront servir d'instruments, quand ils auront été corrigés par la grâce et cultivés par la discipline. Ainsi Moïse, tuant un Égyptien qui traitait mat un Juif, était blâmable en cela, quoiqu'il donnât signe d'un grand zèle. La sévérité dont Paul usa d'abord contre l'Église fut un vice sauvage; c'était néanmoins l'indice d'une admirable fermeté. Après que la grâce aurait adouci ce courage et retranché ce qu'il avait de farouche, Dieu disposait de s'en servir utilement pour sa gloire et le salut du monde (22)
La divine Providence a usé d'une autre conduite sur François. Elle a miséricordieusement prévenu en lui la nature, l'affranchissant de tous les défauts qu'il aurait pu tirer de son père. Pour faire voir la suavité de sa sagesse, qui sait bien accommoder les moyens avec la fin, elle lui a imprimé des dispositions très propres à l'exercice d' s vertus aux fonctions de la grâce et à l'al'accomplissement des desseins du Ciel.
Il y a deux desseins principaux auxquels Dieu le destine : servir sa divine Majesté par une pauvreté extrême et un éminent amour, et le prochain par un zèle ardent. Pour façonner son coeur et le préparer à des usages si célestes, la bonté divine lui imprime deux dispositions : une libéralité généreuse, et une insigne tendresse. L'une le disposait à se dépouiller de tous les biens extérieurs pour être tout à Dieu ; l'autre le préparait à se rendre docile aux mouvements de piété envers le prochain.
Toutes les choses naturelles, a dit un grand saint, sorties de Dieu comme du principe de leur être, sont autant d'effets produits par un divin artifice (23). Seule la sagesse qui préside au monde en a pu former le dessein et régler les dispositions. Or, le soin de chaque agent étant de revêtir la matière sur laquelle il travaille des dispositions les plus convenables à la forme qu'il veut produire, Dieu suit cette conduite pour tous les êtres.
Les dispositions que François reçut en sa naissance étaient dans l'ordre de la nature. Nous pouvons néanmoins dire qu'elles résultèrent d'un artifice divin, ou, selon la pensée de saint Bonaventure, qu'elles furent divinement naturelles. S'il est vrai que les âmes des justes sont entre les mains de Dieu, le coeur de François était en celles de sa bonté : elle l'a si miséricordieusement prévenu, si divinement préparé, qu'elle formé comme un sujet capable de porter les plus hautes impressions de la grâce. Dieu lui a donné un naturel si porté au bien, qu'il le pratiqua sans peine ; ses inclinations s'accordaient tellement avec la vertu, que l'exercice lui en étai agréable. La grâce n'a point trouvé en lui les résistances qu'elle rencontre en des âmes remplie d'inclinations au mal et de répugnance au bien, elle s'est insinuée en son coeur comme dans un fonds que la main du Très-Haut avait suavement préparé.
Mais, chose étrange ! le monde sera toujour contraire aux saints, et les parents qui nous donnent l'être sont souvent les plus dangereux ennemis de notre salut. La vocation de François touchait trop à la gloire de Dieu et à l'intérêt d l'Église, pour n'être pas traversée par celui qui combat toujours les desseins de Dieu. Afin d corrompre les innocentes inclinations qu'il ava au bien, d'altérer les semences célestes que Dieu avait jetées en son coeur pour les vertus, et divertir son coeur des voies du ciel, le démon em ploya deux puissants artifices, l'exemple de son père, et l'affection de la jeunesse d'Assise. Le père se présentait à lui avec l'autorité et l'intérêt: comme père, il l'engagea dans son trafic, et comme avare, il tâcha de gagner l'esprit de son fils par l'espérance du gain. La jeunesse s'efforça de l'attirer par le charme des honneurs, en le faisant chef de sa troupe, et par celui des plaisirs dont elle le flattait en ses divertissements.
Entre ces deux précipices, de l'avarice et du plaisir, François fut également en danger de se perdre. L'avarice est un poids qui entraîne le cur vers la terre. Le plaisir est un poison doux qui endort.
Dieu, par une conduite aussi profonde qu'elle est incompréhensible, permet quelquefois que les prédestinés tombent : c'est afin de les humilier, et de leur apprendre ce qu'ils ont d'eux-mêmes, et ce qu'ils tiennent de lui. François est un de ceux qu'il a élus de cette élection très efficace dont parle saint Augustin, et qui a toujours son effet. Dieu l'a laissé néanmoins un peu s'égarer, afin de lui faire connaître que sa sainteté sera un pur effet de la grâce, et que sans le secours d'en haut il serait tombé dans le précipice du péché.
Durant ce petit égarement, jamais l'oeil de la divine bonté ne l'a perdu de vue. Par une conduite toute pleine de suavité , il l'a tenu attaché à l'aide de trois célestes liens : la libéralité, la pureté et l'amour divin. La libéralité a toujours rendu son esprit libre et dégagé, en sorte qu'il ne s'est point laissé surprendre à l'éclat de l'or, et n'a point mis ses espérances en l'incertitude des richesses. La pureté a conservé sans tache, entre les souillures du monde et parmi les flam d'une jeunesse licencieuse, cette chair où Dieu disposait d'imprimer ses divines plaies.
Mais le lien le plus doux et le plus fort a été celui de la charité. François s'est proposé de jamais refuser l'aumône à aucun pauvre, s'il autorisait sa demande de l'amour de Dieu. Une fois, dans les pensées du négoce qui le diverti saient , ayant renvoyé un pauvre contre son ordinaire, rentrant en lui-même, il courut après, (24) donna l'aumône, et promit que dorénavant, autant qu'il lui serait possible, jamais il ne refuser à qui que ce fût ce qui lui serait demandé pour l'amour de Dieu; coutume qu'il a religieusement gardée jusqu'à la mort, et dont il a dont de très illustres exemples. Telles ont été les premières semences qui devaient porter en leur temps des fruits en abondance ; telles ont été les premières étincelles jetées en son coeur, où elles causeront quelque jour des embrasements divin.
Nous savons assez que la sainteté est un don du ciel qui descend du Père des lumières. Nous voyons néanmoins que Dieu se plaît d'en fait voir des marques dans les choses sensibles. La terre, quoique très impure, se croit honorée d'en porter l'image ; les hommes les plus impies, qui combattent la vertu , ne laissent pas de tirer gloire de leurs alliances avec ceux qui l'ont a une fois pratiquée. Quoique le monde soit très ennemi de la sainteté et de la vertu, il fait servir à sa vanité les armoiries et les écussons. Les familles en font usage pour montrer la grandeur de leur naissance, ou l'illustre noblesse du sang dont elles sont sorties. Ces insignes n'ont été néanmoins inventés que pour faire connaître à la postérité la vertu de ceux qui nous ont précédés. En leur origine, ils sont fondés sur quelque action héroïque de fidélité à la patrie , ou de piété pour la religion. Ainsi ils rendent la vertu immortelle dans la mémoire des hommes ; ils animent les descendants à suivre les exemples de vertu de leurs majeurs, et confondent ceux qui s'y refusent. Mais c'est pour une famille le plus grand honneur que celui de posséder un saint formé de son sang ; il attire sur elle toutes les bénédictions du ciel. Dieu pensait sans doute à François, quand sa Providence a permis que par avance les armes des Moriconi marquassent ce qu'il devait être (25)
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RÉFÉRENCES |
(1) Missus est Gabriel angelus ad Mariam Virginem, (Luc, I, 26.)
(2) Omnes sunt administratorii spiritus in ministerium missi propter eos qui hreditatem capiunt salutis. (Hebr., 1, 4.)
(3)Ineffabiliter sapiens et sapienter infans. ( Aug.)
(4)Non erat locus in diversorio. (Luc., il, 7.)
(5) beatum puerum qui ex primo vitalimine suo assimilatur Creatori. ( Wading., Appar. fol. 16.)
(6)Mendieus ego sum et pauper. (Psalm. xxxix, 18. )
(7)Gen., xviii.
(8
)Tob., V
(9)Gen., xvm. Ad laudem Abrahu scribitur quod angelos recepit hospitio et quod eis exhibuit reverentiam. (D. Thom. opusc. sup.)
(10)Non erat decens ut angclus homini exhiberet reverentiam quousque aliquis inveniretur in humana nature qui excederet in aliquo angelos. (D. Thom., ibidem.)
(11)Propter quam causam non confunditur fratres eos vogare. (Hebr., u, II.)
(12) D. Thom., opusc. sup. Anc.
(13)Franciscus infantulus signatur signo crucis in humero ab Angelo. ( Vading., Appar. fol. 17.)
(14) Et legem tuam in medio tordis mei. (Psalm. xxxix, 9.) Voir aussi Hebr., x, 5, etc.
(15)Mittamus lignum in panera ejus. (Jerem., xi, 19.)
(16) lngrediens mundum. (IIebr., x, 5, etc.)
(17)Et qui debent immolari, quia agnus futurus est crucifigi. (Aug.)
(18)Ego et pueri mei dedit quos mihi Deus. (Hebr., ii, 13.)
(19) Quicumque baptizati sumus Christo Jesu, in morte ipsius baptizati sumus. ( Rom. , VI, 3.) s.
(20) Nemo mihi molestus sit, ego enim stigmata Domini Jesu in corpore meo porto. (Gal., VI, 17.)
(21)Fiunt, non nascuntur christiani. ( Tertul., Apol.)
(22) Sic Moyses occidens 1Egyptium , vitiosa quidem, sed magn utilitatis signa fundebat; ita quoque Pauli svitia silvestre erat vitium, sed magne firmitatis indicium. (Aug., lib. XXII , contra Fauqum, cap. Lxx.)
(23)Omnes res naturales sunt product ab arte divina, unde sont quodam modo artiticiata Dei. (D. Thom.,1. p., q. 91., a. 3.)
(24)Omni proponeret se petenti tribuere, maxime si divin allegaret amorem. (Bonav.)
(25) Les armes des Moriconi, d'après quelques auteurs, avaient pour principal ornement un cygne d'argent; d'après d'autres, trois oies d'argent. |
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