+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de  Mgr Pierre André Fournier  et ami de ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?t

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Titre de la série :
Mes Cloitres dans la tempête
Titre de la page:

XIV- Un Soldat

Nom de l'auteur:
Frère Martial  Lekeux franciscain

XIV

Un soldat.

« Le lieutenant Lekeux se présentera demain é 9 heures au rapport du chef de corps. »

Cela n'a l'air de rien, mais moi, en approchant de Steenkerke, je me sens à l'estomac quelque chose de pénible, comme une vague inquiétude : sans blague, cela me trouble plus qu'un bombardement de 21 c, d'avoir à me trouver tout à l'heure à moins de deux mètres du Colonel. Vous ne comprenez pas ça, vous : c'est que vous ne connaissez pas le Colonel !

Le Colonel de Vleeschhouwer, dit le Vleesch, est une force de la nature, quelque chose comme un cyclone ou un cataclysme ambulant.

Toujours botté, toujours tonitruant, avec son torse bombé, sa figure de bison, sa moustache impérieuse que soulignent deux touffes broussailleuses, son oeil injecté, vineux, inquisiteur, il répand devant lui l'épouvante, le silence, et une sorte d'anéantissement moral de tont ce qui n'est pas lui. Là où se trouve le Vleesch, il est le centre de l'univers. C'est d'ailleurs un chef merveilleux. Il sait vouloir, commander, et bousculer les hommes et les événementa. Comme il possède toutes les qualités et tous les défauts qui me manquent, je ne le regarde qu'avec une sorte d'admiration superstitieuse. Il est pour moi le type du soldat. Cette brutalité spontanée, cette formidable confiance en soi-même, toute cette déformation professionnelle que notre métier exige plus que tout autre et qui sent un peu l'ancien Gaulois, le Vleesch l'a de tempérament. Il est fait pour cela, et on ne l'imagine pas autrement que colonel d'artillerie.

Cavalier fougueux et de grande allure, il me fait penser à Murat, quand il passe l'inspection de ses batteries sur son petit pommelé : une inspection en cinq secs, au galop, le temps semble-t-il de ne rien remarquer du tout... Ah ! bien, oui le tour fait, il a tout vu, critiqué le moindre contre-sanglon mal ajusté, et distribué, sans s'arrêter, le nombre voulu de jours d'arrêts et de salle de police. J'en suis étourdi et terrifié.

Les mauvaises langues disent que c'est à la bouteille qu'il puise cette sûreté de flair et cette diabolique pétulance. Et le fait est qu'il a un gros défaut : il se nourrit principalement d'alcool il se conserve dans l'alcool. Mais cela produit en lui un tel jaillissement de bravoure, de clarté et d'entrain, que c'en est presque une qualité : ça l'achève.

A la bataille de l'Yser, il a été le grand chef d'orchestre de l'artillerie devant Dixmude. Sa décision et son coup d'œil ne furent pas pour peu de chose dans notre succès.

Il s'était immédiatement porté à la cure de Caeskerke où se trouvait une cave réputée : après avoir expulsé les fusiliers qui y faisaient bombance, il y avait installé son quartier-général et avait entamé les opérations, en commençant par le schiedam . A ce moment un sous-officier se présenta.
— Mon Colonel, y a le Curé qui est parti, et il tout laissé en plan dans l'église : y a le saint Sacrement qu'est encore dans la sacristie, et on tire dessus.

Voilà mon Vleesch dans une rage folle :
—Sâcre nom de... de foutard de curé ! je vais lui montrer, moi, comment on se comporte ! Sur-le-champ, il commande une corvée.
— Brigadier, dit-il au chef d'équipe, vous allez prendre toutes les bondieuseries qui se trouvent dans l'église, et vous porterez le bazar au curé de Steenkerke, compris? Et tâchez d'être convenable en portant ça, sinon...! Et surtout, ayez soin du Bon Dieu, nom de Dieu !

Ayant ainsi sauvé le Bon Dieu, le Vleesch héla son groom :
— Amène-moi son bourgogne , à ce curé !

Et ce jour-là, la cave n'en mena pas large — les Boches non plus. Quand j'arrivai à l'Yser, je fus désigné pour le 3 A , le régiment du Vleesch. Or, quelques jours après, je me trouvais dans un café avec un groupe d'officiers. Tout à coup la porte s'ouvre violemment, tandis qu'une voix de trombone, dans un bruit d'éperons, prononçait :
— Moi, j'appelle tout ça des foutaises !

« Le Vleesch » dirent quelques voix. Cette entrée fit l'effet d'une locomotive pénétrant dans le local :tout le monde était debout, respectueux et effaré ; les doigts, automatiquement, vérifiaient les boutons des vareuses.

Le Vleesch, suivi de son état-major, s'avança vers une table occupée où se fit aussitôt un large vide, et, tandis que son regard faisait le tour de la salle, il poursuivit :
— Des foutaises, nom de D...! (1) Garçon !! Alors, dans le tumulte de sa voix, peu à peu les conversations reprirent.
— Tiens ! dis-je, je ne suis pas fâché de faire sa connaissance.
— Comment ! tu ne t'es pas encore présenté? Mon vieux, tu n'es pas frais : il y tient, et pour le jour même de l'arrivée au corps...

J'appris d'ailleurs que les appréciations du Colonel étaient d'une partialité déconcertante : tout dépendait chez lui de la première impression. Cela me fit l'effet d'une douche. C'était vrai, au fond, j'étais en défaut. Je sentais un malaise m'envahir.

En ce moment un officier me tapa à l'épaule :
— Le Colonel vous appelle.

Ça y est ! pensai-je. Je m'avançai, la tête vide, les jambes molles... Et alors le regard du Vleesch rencontra le mien ; il me semble que ce regard avait le mouvement rotatoire et impétueux d'une trombe. J'arrondis l'échine.
— Ah !... C'est vous Lekeux?
— Oui, mon Colonel...

Ma voix avait un drôle de son, mat et lointain.

Le Colonel plongea, d'une façon effrayante, la vrille de son regard jusqu'au fond de mon cerveau. J'entendis qu'il disait :
— C'est vrai que tu as demandé au chef d'état-major les missions dangereuses?
— Mais oui, mon Colonel... C'est un peu mon devoir...
— Et tu es curé?
— Moine, mon Colonel, franciscain...

Alors le Vleesch éclata :
— Nom de D... !! Tu es un chic type, hurla-t-il, en bondissant. Tu me ressembles... Fous le camp, De Ryeker, pour qu'il puisse s'asseoir près de moi. Garçon !

Après m'avoir démoli le poignet, il continua :

— Moi, nom de D... ! ça me tonnait, les missions dangereuses. Ainsi l'autre jour...

C'est toujours comme cela, avec le Vleesch : dans tous les propos qu'il tient, la première phrase commance par n'importe quoi, et la deuxième, régulièrement, par ces mots : « Moi, nom de D... ! Et ce Moi est le thème de tout le reste du discours. Quelle force, d'être à ce point persuadé que tout, dans le monde, se rapporte à soi!

J'eus toutes les peines du monde à me tirer de là sans une cuite.

Donc, pour en revenir à mon rapport, je suis dans les bonnes grâces du Vleesch : cela me tranquillise un peu, tandis que je pédale vers son bureau. Mais voilà ! on n'est jamais sûr : son âme tumultueuse est comme un vent d'orage qui tourne brusquement sans raisons appréciables.

Appelé au rapport... Cette convocation officielle...

Ce ne peut être que grave je me creuse la tête à erruter ma conscience..

Steenkerke : le quartier-général du Vleesch. Il règne dans le village un ordre surprenant. Chose inouïe, tous les soldats qu'on y rencontre sont boutonnés, ceinturonnés, brossés. Les paysans eux-mêmes ont pris une allure inquiète et compassée qui les fait ressembler à des militaires.

C'est que le Vleesch, dès son arrivée, a établi un pouvoir despotique sur tout ce qui vivait dans les parages : soldats, pékins, chevaux, bétail, tout est sous sa domination et doit marcher à son allure. Il est une sorte d'hetman dans une tribu de cosaques.

Les indigènes on ont une terreur folle. Dès que l'hetman apparaît à sa porte, tous rentrent précipitamment au logis. Il engueule tout ce qu'il trouve à sa portée, pour des questions de harnais, de timons ou de crottins. Et puis, surtout, il tique à ce que les paysans prennent la droite avec leurs charrettes... Ils ne prennent jamais assez à droite,... et rniand ils le font, alors ils sont engueulés parce qu'ils passent trop près de sa fenêtre. Aussi la plupart se résignent-ils à faire de longs détours pour éviter ce passage dangereux. Mais c'est qu'ils ne connaissent pas le Vleesch, car au fond il a un coeur d'or.

L'autre jour un docteur a eu l'étourderie de le saluer avec la pipe en bouche. Le Vleesch s'est précipité dessus comme un aurochs et l'a pris par la barbe en hurlant
— Tu ne saurais pas saluer proprement un Colonel, sacré tropp de jeanfoutre?

Et il l'a si vigoureusement secoué que la moitié de la barbe, dit-on, lui est restée dans la main. Après quoi il l'a entraîné chez lui pour prendre un grand verre de fine, histoire de le consoler.

M'y voici. Dans le corridor, je vérifie ma tenue. Horreur ! Il me manque un bouton... et je suis trios minutes en retard !

De l'autre côté de la porte , j'entends la voix du Vleesch, qui, à elle seule, est toute une bataille. En frappant, je songe : pourvu que sa montre retarde !

A mon entrée, il prend un air glacé, lourd de menaces.
— Ah !... Mets-toi là.

Il s'arme d'un lorgnon et d'un grand papier déplié sur sa table.
— Voici : Ton major... Tu écoutes? !
— Oui, mon Colonel.
— Ton major te propose pour le grade de capitaine. Tu n'y as pas droit, ayant été démissionnaire pendant deux ans. Sommes d'accord ? !

Les vitres tremblent sous le choc de ce « d'accord » qui éclate comme un coup de tonnerre.
— Parfaitement, mon Colonel. Alors il frappe la table d'un formidable coup de poing :
— Eh bien! il me plan, à moi, nom de D...! que tu sois capitaine, parce que tu es un chic type : il a raison ton major, et moi, je te propose au grand choix... Ah !
— Je vous remercie, mon Colonel...
— Tais-toi ! Moi, nom de D... ! J"dis qu' l'annuaire, c'est de la foutaise ! C'est les hommes qu'il faut voir ! Et j'te dis quiltu es un nom de D... dichic type !

Tu vis dans la charogne et la cochonnerie pendant des mois, tandis que nous, ici, nous trinquons de la fine champagne. Tu es un nom de D...

Une grosse larme roule de son oeil gauche sur la table.
— Ça me fait pisser de l'oeil de te voir, tiens ! Viens ici !

Et il m'embrasse d'une brutale accolade.

Alors, pour se calmer, il fait apporter les verres, et la conversation s'engage :

« Moi, nom de D... » C'est facile avec le Vleesch : on n'a qu'à l'écouter. Il parle de lui, copieusement, intarissablement. Tout à coup il s'interrompt :
— Dis donc, Lekeux, toi qui es curé...
— Religieux, mon colonel.
— ...toi qui es curé, die-moi : est-ce que j'irai en paradis, moi?

Je ne puis m'empêcher de sourire. Entre l'église et le cabaret, le Vleesch n'hésite jamais, et ses prières jaculatoires doivent bien souvent faire rou­gir les anges.

Mais à considérer cette nature droite et loyale, je me dis que bien des bigots doivent être au-dessous de lui dans le Royaume de Dieu. Et n'a-t-il pas sauvé, lui, le bon Dieu à Caeskerke? Aussi c'est en toute sincérité que je lui réponds :
— Eh bien ! mon Colonel, si j'étais le bon Dieu, je voua laisserais d'abord un au sans boire en pur­gatoire. Mais cela fait, bien sûr que je vous prendrais en paradis. Or le bon Dieu est meilleur que moi, et plus raisonnable aussi.
— C'est, nom de D.- un chie type, ton Bon Dieu !!! me ressemble, celui-là I Moi...

Puis, se reprenant
— Mais sais-tu bien qùe je suis un vieux cochon, moi?
— Oh ! mon...
— Et que j'engueule les curés quand ils sont dans mon chemin?
— Ma foi, j'imagine que le bon Dieu doit le faire Lui aussi plus d'une fois.
— C'est vrai? Eh bien 1 nous sommes faits pour nous entendre !. D'ailleurs je n'ai jamais fait une crasse, moi ! Je le lui dirai, au bon Dieu, si je le rencontre. Moi, vois-tu...

J'espère que depuis lors il L'a rencontré, le bon Dieu ; et sûrement le bon Dieu viendra Lui-même à lui : car il doit s'amuser, de sa franche bonne humeur, et n'a-t-il pas fait chanter par tous les anges du ciel, la nuit qu'Il est venu habiter parmi les hommes ; « Paix aux hommes de bonne volonté 1 » S'Il s'est fait petit enfant, c'est pour les vieux sol­dats aussi bien que pour les nonnettes. Et puis, il faudra des types de ce genre-là pour l'artillerie de saint Michel.

Et je prétends, moi, que le Vieesch... eh bien ! c'était un chic type !

 Références

(1) Note pour les pékins. — Traduisez : « Nom de diable, » — Un jésuite m'a appris cette pieuse pratique.

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Martial-Lekeux-o.f.m.-L-agonie-de-Liege.html

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