XVIII Thébaïde.
Août 1915,
C'est l'amour qui nous fait croire à notre propre beauté. Être aimé : c'est la preuve gracieuse que malgré nos misères, il y a en nous une noblesse que nous avions presque oubliée : et c'est cela sans doute qui rend l'amour si capiteux.
Et combien cela est vrai, ô mon Seigneur, quand c'est Toi qui m'aimes, et avec cette passion !
Voici que ton regard repose sur moi, et comme cela m'apaise, et me transforme, et me réconcilie avec moi-même, de sentir que Tu me regardes ainsi ! Voici que je vis, mon Amour, enveloppé de ton sourire, comme dans un nimbe d'or qui m'éblouit de sa chère lumière et voile toutes mes misères et toutes celles du monde.
Où suis-je? Ce lieu n'a plus rien de terrestre, c'est déjà le seuil des séjours infernaux... Mais qu'importe, ô Jésus, puisque Tu es ici, et qu'avec ta présence j'ai tout le ciel en moi
Autour de moi, dans l'atmosphère énervée qui tremble de chaleur, Ies myriades de moustiques que la mort a engendrés font des nuées dansantes qui s'abaissent et remontent en trombes bourdonnantes, vrombissent à mes oreilles, se collent à mon visage en sueur tout bouffi de leurs piqûres : supplice chinois !... N'importe : la souffrance n'est-elle pas la robe nuptiale du Christ?
Mes yeux se fatiguent à chercher cette batterie, qui s'obstine à nous démolir ; et tandis que le téléphone me transmet l'impatience croissante des chefs, l'horizon, là-bas, est tout secoué par le hoquet tumultueux de la bataille, près d'Ypres. Oui, la guerre... elle m'a paru amère autrefois ; mais maintenant mon âme pacifiée est réconciliée avec elle aussi : car c'est pour Toi, mon Seigneur, c'est ta guerre que je fais sous ton regard.
Et ce seul regard, et ce seul sourire, est pour mon pauvre être toute une vie, et un parfum de lys dans mon cœur. Parfois, à vivre dans la crasse, la fièvre et la tristesse des choses, je me sens le corps si meurtri, l'âme si lourde, l'esprit si obscurci, que je serais bien écoeuré de moi-même... Mais Toi, mon Bien-Aimé, Tu berces ma souffrance. Et je sais que tes yeux bénis, tes yeux très amoureux, ne voient en moi ni la salissure ni les insuffisances ; je sais que leur regard, pur et actif comme l'amour, me lave en m'atteignant, pour me faire tel que Tu puisses me chérir, et qu'il me revêt d'une beauté que j'ignore moi-même, la divine beauté de ta grâce... Et cela m'enivre, vois-Tu, mon Jésus, de savoir que Tu m'aimes de la sorte : et de vivre ainsi par Toi, pour Toi, en Toi, il me semble que c'est déjà du paradis.
Oh ! merci, mon Dieu et mon frère, d'avoir voulu m'aimer. Et merci aussi, mon gracieux Sauveur, de m'avoir emmené ici, loin des hommes, pour que nous soyons seuls, à nous deux : comme sont les amoureux...
Tu es bon, Tu es saint, et Tu es tout amour. Et moi, saturé de joie, je baise les briques branlantes de l'ermitage où m'a conduit ta main, comme je baisais jadis les murs blancs de ma cellule.
La vie est belle.
Voici huit mois que je séjourne ici.
Comme je suis, avec Hanquet, le seul habitant permanent de l'endroit, j'en suis devenu, de droit, la plus haute autorité communale : on m'appelle le maleur d'Oud-Stuyvekenskerke. Les piottes se sont habitués à cette forme étrange, noire et limoneuse, qui rôde, la nuit, autour de leurs abris, vêtue d'un gros lainage, les pieds dans des sabots ou d'immenses bottes en caoutchouc, la tête dans un passe-montagne en turban. Au début ils me prenaient pour un espion ou pour un paysan en quête de son bas de laine ; mais maintenant, quand je passe, les têtes sortent des terriers avec un sourire, et grognent un amical : Dag, Heer Burgermeester. — Bonjour, Monsieur le Bourgmestre ».
Alors j'entre m'accroupir dans quelque abri : et l'on taille des bavettes en fumant une pipe. Et ça leur va, aux piottes, ce petit capitaine qui est aussi sale qu'eux, et qui n'a pas peur de mettre son derrière dans leur fumier, et qui parle sans façons, et qui, à l'occasion, est bien aise de pouvoir piquer au rata de leur gamelle. Je me suis fait là de bons amis.
Hanquet est échevin. Mais les travaux publics lui donnent du tintouin. Il n'y a pas à dire, la voirie est un département difficile, et les piottes se plaignent du mauvais entretien des routes. Chaque jour nous passons une heure ou deux à reclouer des planches sur les passerelles. Mais ces bougresses de planches ont le mauvais esprit : le soir, après tous nos travaux, il en manque toujours quelque part.
La relève nous renseigne d'ailleurs automatiquement les endroits à reviser. Un battement confus de semelles, un cliquetis de ferblanterie : ce sont les piottes. Nous regardons la colonne qui avance lourdement comme un gros ver noir dans la nuit. Soudain, en tête de file, bruit d'un éclaboussement :
Verdoemme I gronde une voix colère.
— Hanquet, une planche.
Si l'homme n'a pas étouffé son juron, les balles claquent aussitôt.
Trois secondes après, encore un pied dans l'eau, à la même place.
— Milliard de rotferdoemme ! grogne la voix de la victime.
Les suivants, avertis, prennent garde. Mais tout à coup un étourdi fourre la patte dans la brèche, culbute, fait un plongeon dans l'eau.
— Sacre million de milliard de verdoemme de rotferdoemme de nondedomme de verdekke Il expectore encore comme le peloton disparaît engouffré dans la tranchée noire.
Alors Hanquet s'en va, armé de son marteau, remettre une planche au lieu du sinistre. La huitième oeuvre de miséricorde corporelle : remettre des planches aux passerelles qui n'en ont pas.
Nous menons une vie de troglodytes. L'abri s'ouvre sur l'eau, dans laquelle nage la cité palustre : une eau noire et grasse qui a de louches reflets mordorés et exhale des feux follets le soir. Une riche faune d'insectes vit de sa putréfaction.
L'autre nuit, je fus pris d'un affreux cauchemar il me semblait enfoncer de plus en plus clans un marécage vaseux peuplé de bêtes voraces. Comme j'allais être enlisé, un coup de téléphone m'éveilla.
Je me précipite... Pletch ! mes deux pieds piquent dans l'eau. Hein? J'ouvre la porte : horreur ! c'est l'inondation qui a monté et a envahi ! l'abri !I Les paillasses flottent : c'était cela mon cauchemar.
Il fallut travailler toute la journée à surélever le plancher de trente centimètres : et comme nous avons dû faire trois fois l'opération, notre pauvre tanière ne permet plus que la position assise ou couchée.
Elle est du reste d'une saleté qui eût ravi saint Labre. Heureusement, cela ne se voit pas, car le jour n'y entre que par un trou de vingt centimètres. A force de fumée, tout y a pris une belle couleur noire ; en sorte que le seul moyen de ne point s'y salir est de prendre soi-même cette teinte : c'est la solution que nous avons adoptée.
Il y règne en permanence une odeur fétide : au-dessous du plancher croupit une sentine, à la grande joie des rata, qui s'y livrent à des sports affolants. Cela intrigue fort Pitoutchi , toute cette turbulence subterranée ; et il y a une inquiétude dans son regard quand, après avoir longuement reniflé dans une fente du plancher, il me demande :
— Dis donc, toi qui sais tout, qu'est-ce que c'est donc, ça?À
— Ça, c'est l'enfer.
— L'enfer?
— Oui, c'est là qu'on te mettra si tu n'es pas sage.
Alors, bien vite, il saute sur mon épaule.
Et la nuit, il se serre et s'aplatit tant qu'il peut contre l'égide de mon cou, tandis que les malins esprits rôdent dans l'abri noir, font des danses de Walkures et se livrent des combats farouches. Alors sa moustache rêche s'enfonce dans ma joue, ses yeux de phosphore suivent, dilatés par la frousse, les cabales démoniaques, et il se tient éperdument coi : ce n'est pas lui, Pitoutchi, qui irait se frotter au diable I
Ces démons sont d'ailleurs innombrables. Le soir, dès qu'on entrouvre la portière, on voit vingt formes noires filer avec des cris apeurée, et plonger dans l'eau.
Mais ce qui les intéresse, ce n'est pas tant de perdre l'âme de Pitoutchi que nos provisions. Tout ce qu'on laisse à leur portée, nourriture, bougies, savon, souliers, disparalt comme par enchantement sous les maléfices de leurs dents. Aussi est-ce toute une stratégie que de faire échec à leurs entreprises. Le soir, il faut tout suspendre au plafond. Et encore arrive-t-il que l'on retrouve le matin, au bout de la ficelle, le pain vidé comme un vol-au-vent : alors c'est jour de jeûne, ou bien l'on vit de mendicité.
Le groupe nous ravitaille maintenant. Mais comme c'est trop dangereux, on n'apporte la musette que jusqu'à la ferme K, à l'entrée de l'inondation : et chaque soir Hanquet s'en va, par la passerelle, prendre, au péril de sa vie, notre pain quotidien.
Celui-ci consiste en une botte de singe, des patates, un pain et une bouteille d'eau. Hanquet décroche alors une casserole étonnamment sale, qu'il frotte avec un sac, met les patates dans la crasse du fond, le singe dans les patates, et tourne pendant cinq minutes : cela produit une espèce de mastic malodorant que l'on appelle du stoemp. Chose remarquable, on n'a jamais réussi à faire de bon stoemp dans une casserole propre : il y faut la crasse graisseuse, riche en matières azotées, d'une casserole de tranchée.
On a bien essayé un temps le régime de la viande fraîche, mais il y a tant de milliers de ces grosses mouches à viande, qu'en dépit de toutes les précautions, elle était, au bout d'une heure, couverte d'oeufs et commençait à sentir.
Les souris sont si bien chez elles, qu'elles se baladent sans vergogne sur la table pendant que nous mangeons. Un jour, comme je dormais, l'une d'elles s'était mise à entamer tranquillement l'ongle de mon pouce. Mais l'index s'était aussitôt abattu sur elle, et la gourmande, prise, de pousser des ti-t... ti-t... effarés. Ce fut là son salut, car elle me fit pitié, et je me contentai de la mettre en prison dans une botte, pour l'amusement de Pitoutchi.
Mais à la longue elles deviennent si envahissantes qu'il faut bien, de temps à autre, procéder aux sévices. La chose est simple : je mets par terre mes bottes, et dans chaque botte un peu de stoemp, au fond. Au bout de deux minutes elles arrivent, reniflent, pénètrent dans la salle du festin ; quand il y en a une douzaine dans chacune, la main de la justice s'abat sur l'orifice, et elles font ka marad.
Cela me fait bien un peu de peine de leur jouer ce vilain tour, mais j'apaise ma conscience en me disant qu'elles meurent pour la patrie, et que les souris, somme toute, ne valent pas mieux que les hommes
Parmi la faune de l'endroit, la race la plus remarquable est celle de la vermine. Bon Dieu, ce qu'il y en a ! Les puces, c'est encore raisonnable, Pitoutchi d'ailleurs en prend pour lui la grosse part ; mais les poux ! Au début je ne me rendais pas compte de la cause de ces démangeaisons persistantes ;À
— J'ai l'urticaire, disais-je à Hanquet, je devrais me purger.
— Moi aussi, répondait-il en se grattant énergiquement.
Mais un jour je découvris le foyer. Quelque chose d'affreux : dans tous les plis des vêtements, des colonies grouillantes, des chapelets de poux, des petits, des gros, la plupart gras et prospères, avec une croix dans le dos. Que faire? J'étais désespéré. Je n'ai pu m'en débarrasser que lorsque j'ai quitté le patelin.
Je suis, sans contredit, l'homme le plus sale de l'armée belge. Hanquet se lave bien parfois dans l'eau de l'inondation, moi je n'ai jamais pu m'y résoudre, à cause de l'odeur. Et puis, qu'est-ce que ça fait, mon Dieu? L'âme ne se salit pas au contact de la guenille — et je pense que Paul et Antoine, nu désert, ne devaient pas être à meilleure enseigne que moi.
Mais dans notre ermitage on ne se nourrit pas de pure contemplation. Un téléphone nous rattache au monde, une lunette à l'ennemi, et leur action commune se résout en une retentissante activité aérienne les Boches d'en face en savent quelque chose. Et n'est-ce point là la vie parfaite, de rester à ses frères tout en gardant son âme unie à Dieu dans l'amour?
Je connais par coeur les batterie boches, leur voix, leurs petites habitudes : elles nous sont si familières qu'on en peut distinguer beaucoup rien qu'au son. Elles essayent bien de ruser, changent de place, donnent de faux alibis au moyen de gros pétards, mais ce ne sont pas de vieux observateurs comme nous qui confondront le panache flou et blanc d'un pétard avec le méchant jet grisâtre d'un canon ! Aussi leur compte est vite réglé quand elles ne sont pas sages.
Je suis au courant des travaux boches, et connais le bon moment pour démolir l'ouvrage à moitié achevé. Je sais par où et à quelle heure vont arriver, le soir, la relève, les chariots et la soupe. Celle-ci est pour nous l'objet d'une attention spéciale. La corvée s'avance, par groupes de deux hommes qui portent le bidon suspendu à un bâton. Ils suivent le chemin de la borne 14, que les canons du Pich prennent d'enfilade. Je téléphone :
— Pich, la soupe.
Au moment, où les Boches arrivent à certainrepère, je lance:
— FEU!
Aussitôt la route éclate, se couvre de tonnerres, s'obscurcit de nuages noirs : la corvée se disloque, et voilà la soupe par terre, les bidons dans le fossé et les Boches au galop dans les champs. Ceux des tranchées cibleront par coeur ce soir en bougonnant : der T eufel!
Et on le trouve excellent, le stoemp, quand on sait que les Boches n'en ont pas et que c'est à cause de vous.
Parfois, pour avoir un renseignement, il faut accompagner les patrouilles la nuit, aller faire le coup de feu dans la brousse ; ou bien passer une journée entière près des Boches, à l'affût dans quelque trou d'obus.
Nous avons dernièrement construit un grand radeau et nous sommes embarqués, Hanquet et moi, sur le Reigersvliet, à la recherche du fameux passage du nord-est, qui doit relier la borne 16 à la grand'garde. Mais voilà que près du but le radeau, pris dans les barbelés, a fait de la rouspétance, s'est empêtré de plus en plus et a fini par se disloquer : nous avons dû revenir en faisant un grand détour en terrain boche, et faire oraison pendant trois heures devant une patrouille qui nous barrait le chemin et ne se décidait pas à rentrer.
Ceci est d'ailleurs, à vrai dire, la besogne des deux autres : car il faut savoir que nous sommes trois moines — Raskin, le missionnaire de Scheut, Vandergucht, le Père Blanc, et moi, le franciscain — qui travaillons de concert, sorte de bande Bonnot, source pour les Boches de perpétuels déboires.
Quand il y a un mauvais coup è faire, Raskin vient me trouver : je lui donne les directions et tout ce que j'ai de tuyaux. Il s'en va alors passer une journée dans les barbelés des Boches et croque leur repaire. Le tout est transmis par le Q. G. à Vandergucht, qui monte le coup et va, la nuit suivante, taper dedans tandis que je règle le tir.
Si le dominé d'en face savait cela, pour sûr qu'il y trouverait un nouvel argument contre les congrégations religieuses.
Mais moi je trouve que tout cela est bien fait, et que la vie est belle, et je suis infiniment heureux au fond de ma Thébalde.
N'ai-je pas ma chapelle, ma retraite calme et pure, où Notre-Dame sourit, et où je puis passer de longues heures en prière lorsque la guerre se tait?
N'ai-je pas, chaque nuit, le très doux Sacrifice qui rachète mon âme et me donne le baiser de Jésus?
Et puis j'ai mon bréviaire maintenant, et l'Évangile, et toute une bibliothèque graisseuse, où Platon voisine avec sainte Thérèse, Dante avec saint Thomas, Ruysbroeck avec saint Augustin. Comme cette vie spirituelle détache des pauvretés de la matière! Comme je vois bien que c'est là, dans la pensée et le cœur, notre vraie vie humaine, qui plane, fière et pure, dans les sphères de l'esprit où le corps n'a point de part, et qui se nourrit d'éternité !
Et quand je me sens las, j'ouvre l'Imitation. J'y lis : « Quand Jésus est présent, tout est bon et rien n'est difficile : s'Il dit seulement un mot, la vie devient bien douce. s Et je lève alors vers Lui le regard de mon âme, et je ne puis que sourire et trouver qu'en effet la vie est bien douce.
Hanquet non plus ne s'ennuie pas. Il trouve toujours à s'occuer l'esprit. Pour le moment il se distrait de son Évangile en relisant les « dix commandements du poilu.
Premier commandement: Ne pas s'en faire.
Deuxième commandement : Avant d'exécuter un ordre, attendre le contre-ordre.
Troisième commandement : Ne jamais faire aujourd'hui ce qu'on peut faire faire demain par un autre.
Quatrième commandement (à l'usage des états-majors) : Bien dire et laisser faire.
Cinquième commandement : Ne pas se mettre à la place où va tomber l'obus.
— Ici, s'interrompt-il, ce sont les obus, qui ne se mettent pas à la place où nous sommes. C'est tout de même curieux, ça, qu'ils ne veulent pas tomber dedans !
Il n'en revient pas encore, ce brave Hanquet, de cette immunité de notre bicoque. Il n'est pas le seul, d'ailleurs : une légende se forme peu à peu parmi les piottes ; il y en a qui prétendent que je ne peux pas être tué. Et quand on bombarde, ils quittent un solide abri pour venir se réfugier dans ma chapelle, qui n'a nulle protection : là ils se sentent en sécurité.
Et, ma foi, je commence aussi à trouver le phénomène étrange. J'ai relevé les points de chute des obus, et en les reportant sur le papier j'obtiens un diagramme tout à fait normal : une tache blanche au milieu du groupement, contrairement à toutes les lois. Que penser de cela, sinon que Dieu est là? Mais combien ceci est plus troublant encore que la première question 1 Pourquoi est-ce moi, mon Dieu, que Tu protèges de la sorte? Pourquoi moi et pas un autre, alors que je ne demande qu'à m'en aller à Toi? Pourquoi?...
Ce n'est qu'au printemps de l'année suivante que je pus deviner la réponse.