Novembre 1914, devant Dixmude.
Je fume ma pipe à l'état-major du groupe.
Eh bien ! Lekeux, dit le commandant, cela doit te changer de faire la guerre !
Mais non, commandant, pas le moins du monde...
Ils commencent à m'ennuyer avec leur éternel « cela doit te changer »! Comme si j'avais déposé mon être en déposant l'habit, comme si l'on changeait d'âme en changeant de lieu !
Je vous assure, commandant, que c'est absolument la même chose.
Allons donc !
Mais pourquoi pas? Voyons : qu'est-ce que la vie du moine? C'est se sacrifier par amour pour Dieu : elle n'a pas de sens hors de cela. Or que faisons-nous ici, sinon nous sacrifier? Pour qui le fait par amour, c'est donc bien une vie de moine.
Oui, oui, à ce compte-là !... C'est le fond cela, mais la forme !
La forme? C'est ce qui n'importe pas. C'est le propre du religieux d'être prêt à tout faire, du moment que c'en pour Dieu. Avez-vous lu Ruysbroeck? « Celui qui ne possède, ne voit et n'aime que Dieu, et toute chose en vue de Dieu, celui-là est à l'abri de la multiplicité, à l'abri des lieux, à l'abri des hommes. Au lieu de l'écarter de l'unité, tout le multiple est divinisé par lui. Il trouve Dieu en toute chose, en tout lieu, en tout acte. »
Au moins, tu as là un principe rudement accommodant
Cela prouve qu'il est bon.
Un coup de téléphone. La Division demande un officier observateur. Mission : s'établir aux avant-postes pour tenter de découvrir les batteries ennemies et régler le tir des nôtres.
Présent, mon commandant.
L'affaire est entendue, je m'apprête au départ.
Ma carabine, une couverture, une lunette et une carte. Avec cela, mon brave Moulin comme aide : ça va. Moulin, au moral, c'est le dévouement : un dévouement silencieux, absolu, rectiligne, celui du chien pour son maître. Joignez à cela qu'il est brigadier; ce qui ajoute une bande jaune à sa manche, et, cela va de soi, quelque chose aussi à sa valeur intrinsèque. Au physique, il est essentiellement constitué par un nez trop long qui pointe entre une moustache noire, rare et revêche, et deux yeux mi-ouverts qui ont toujours le sourire
Nous voilà en route, tantôt portant nos bécanes, tantôt portés par elles, suivant l'état du sol. Moulin a le coeur léger : Moulin siffle, tout en pédalant ; il a le nez conquérant. Il ne sait pas encore, ce pauvre Moulin, ce qu'il lui va falloir tourner » là-bas !
Jusqu'ici, il est vrai, tout va à merveille. Le soleil brille, le front est calme ; nous croisons des groupes de fusiliers marins, de zouaves, de goumiers au galop sur de ravissants petits chevaux arabes toute une bigarrure d'uniformes exotiques et de burnous bleus et rouges. Jamais encore la guerre ne m'a paru aussi pittoresque.
Le chemin de fer : notre tranchée de première ligne. C'est un vaste camp de Bohémiens. Les abris sont des alvéoles creusés dans le ballast ; chacun de ces trous est une mare : les hommes y roupillent sur une brassée de branches ou de paille jetée au-dessus de l'eau. On enjambe tous les dix pas des paires de tibias qui dépassent et qui ne bougent même pas sous la pression des pneus. Le sol est un bourbier, parfois une fondrière. Les piottes pataugent là dedans, comme chez eux ; l'un fend du bois avec sa baïonnette, l'autre creuse une rigole, également avec sa baïonnette, un troisième coupe son pain, toujours avec sa baïonnette. La baïonnette est l'instrument principal du soldat en campagne : elle fait office de couteau, de canif, de hache, de pioche ; suivant la façon dont on l'enfonce dans la paroi, elle devient porte-manteau, bougeoir ou siège ; elle sert à tuer des rats et à jouer à la flèche ; enfin, mise au bout du fusil, elle indique que l'homme est sentinelle.
Les piottes sont vêtus d'un entassement de vêtements multiples. Sans compter les chemises qu'ils portent superposées et les restes de leur uniforme, ils ont au corps des gilets, des sacs, des rideaux, des tapis : la mode est infiniment variée ; la seule chose qu'on ne rencontre pas, c'est un homme vêtu à l'ordonnance. Et de ces paquets de hardes émergent des figures broussailleuses et jaunies, vannées de fatigue, aux yeux piteux et résignés : les poilus.
Nous dépassons le chemin de fer : voici le grand marécage. Les pieds collent dans la vase, enfoncent jusqu'aux chevilles : au bout de cinq minutes nos souliers sont garnis de deux énormes gâteaux de boue. On pousse, on glisse, on trébuche. Les roues des vélos, calées, refusent de tourner ; nous devons charger les machines sur notre dos.
Moulin a cessé de siffler... Moulin souffle derrière moi, et pousse de gros soupirs, et fait poûh ! à chaque pas. Tout à coup : « Nom d'un... » Le juron s'étouffe dans un éclaboussement. Je me retourne, et ne puis m'empêcher d'éclater de rire : je ne vois plus de Moulin que la face ahurie et un bras qui émerge, brandissant la lunette. Il me regarde, hébété, cherchant à comprendre ; puis, soudain « Lieutenant, fait-il, j'suis l'cul dans l'eau ! » Je sauve d'abord la lunette, puis Moulin, et nous poursuivons notre progression.
Enfin, une demi-heure de ce sport ingrat nous amène à une grosse ferme en ruines : c'est l'observatoire. Elle est occupée par un poste d'infanterie.
L'étable a brûlé, une odeur de roussi nous prend au nez : le bétail calciné gît dans les tas de cendres. La cour est jonchée de débris, des cadavres traînent dans les coins, à moitié décharnés. Charpentes effondrées, volets déchiquetés, pans de murs croulants, noircis par l'incendie, abattus par les explosions. L'intérieur a quelque chose de fantastique : l'étage a dégringolé au rez-de-chaussée ; les murs, percés en écumoires, ont pris des airs penchés et gondolent comme du carton. Tout est béant, bouleversé, amoncelé pêle-mêle ; nos pieds écrasent des tuiles et du plâtras.
J'établis mon observatoire dans ce qui reste du grenier.
La lunette installée, tant bien que mal, dans les décombres, je m'accoude et regarde.
De l'eau, de l'eau à perte de vue. Les larges lagunes glauques ourlées d'écume blanche, ont tout recouvert de leurs nappes mouvantes où les vagues se poursuivent en tremblant : le paysage entier a l'air de courir et de se déplacer d'une pièce, de gauche à droite. Des fermes croulantes émergent de cela, immobiles, silencieuses, sinistres : les Boches sont là et nous regardent. Sur les bandes de terrain restées à sec, des cadavres dorment dans la vase, par centaines.
Tout dort. La grande mêlée est close. Un silence étonnant pèse sur ce marais qui est un champ de bataille. La seule animation qui rompe la gigantesque torpeur des choses vient de la multitude de mouettes qui, ravies de cette extension subite de leur domaine, se sont abattues par milliers sur la région, festoyant sur les cadavres, et remplissant l'air de leurs vols argentés et de leurs cris perçants.
C'est un suaire qui s'étale sur les champs : l'humide suaire de tout le pays.
Mais voici que le soleil qui se couche sur Nieuport met des rubis aux crêtes des vagues ; un étincellement se répand sur le lac, tout resplendit d'une pourpre lumineuse, et c'est une gloire qui jaillit de la plaine chatoyante. C'est la victoire qui dort, et qui sourit dans le sang des héros. Le droit a vaincu la force. Un hosannah monte de mon âme vers Dieu.
Lieutenant... fait une voix timide.
Le nez de Moulin surgit d'un trou à mes pieds.
Lieutenant, où c'est-y donc qu'on va loger, à l'heure?
Ah I oui... Vous avez raison, Moulin. Restez ici, je vais voir.
Mais, lieutenant...
Quoi?
...Rien.
Quelque chose dérange Moulin, sa mine est de moins en moins conquérante.
La seule place habitable est la cave : un trou de quelques mètres, voûté, fermé de toutes parts, dans lequel vingt poilus grouillent, mangent, dorment, sèchent leurs vêtements autour d'un seau troué où brûlent les débris du mobilier. Une fumée âcre vous presid à la gorge dès l'entrée, si épaisse que l'on ne voit pas le fond du local : des ombres chinoises évoluent dans cette buée rouge, d'où sort un concert de jurons, de ronflements et de quintes enrouées. Tout cela sur des bouts de planches, volets et madriers, disposés en un équilibre douteux au-dessus de l'eau infecte qui couvre le fond de la cave, et qui parfois, par suite d'une dispute, gicle de toutes parts sur les malheureux occupants.
Je m'installe près du feu et lie connaissance avec le lieutenant d'infanterie. Au bout d'une heure Moulin réapparaît, la face de plus en plus décomposée.
Eh bien, Moulin?
rouie g'lé, mon lieutenant.
Bon, je vais te remplacer.
Oui, mais...
Quoi donc? -- -
Hem !
Puis brusquement :
Et qu'est-ce que c'est qu'on va manger, donc?
Ah ! c'est donc cela Je regarde Moulin : un vague sourire erre sur son visage ravagé ; j'ai pitié de lui. A côté de moi, un chasseur fait cuire des patates sous la cendre.
Eh bien I Moulin, voilà!
On nous explique qu'il y a, à côté, un réduit plein de pommes de terre. All right I voilà notre ravitaillement assuré. Moulin se met à l'uvre, et tandis que les patates cuisent, son regard s'illumine, et, bien qu'il tousse et pleure dans un nuage de fumée, je le surprends à siffloter tout bas, l'air satisfait.
... Minuit. Je suis étendu, roulé dans ma couverture, sur un madrier. A côté de moi le feu crépite et me bombarde de tisons rouges ; je n'y fais plus attention, mais ce qui est intolérable c'est l'odeur fétide de cette eau qui clapote sous moi à chaque mouvement des piottes bruyants ; je fourre mon nez dans ma couverture. Vlan !Un type, près de moi, met son pied dans la mare, et me voilà aspergé. L'équilibre de mon lit n'est rien moins qu'assuré, et je me sens bercé d'un vague et inquiétant mouvement de tangage. Malgré tout je m'assoupis.
II
Troisième jour de notre vie de Robinsons. Nous avons pris la teinte de l'endroit : barbes incultes, peaux de jambon fumé, vareuses débraillées plaquées de boue. Je me sens libre et heureux : cette vie simplifiée, où le souci du confort, réduit au minimum, supprime les besoins, où l'action va tout droit, tout entière, à l'utile, où tout est désintéressé, me met à l'âme comme un parfum de couvent.
Le poste donne : j'ai découvert plusieurs batteries et observé une série de tirs. Il n'y a que celle de Schoorbakke, tapie dans les broussailles, que je ne parviens pas à repérer. Elle a la détestable habitude de tirer sur notre ferme. Je suis allé, ce matin, au milieu de l'inondation, jusqu'au grand arbre isolé à mi-chemin des Boches, et j'y ai grimpé, à leur nez. Ces braves Boches ont trouvé ma démarche tout à fait inconvenante : ce qu'ils m'ont donné à entendre en me prenant pour cible de leur jeu de tir. Le sport ne manque pas de saveur ; une grosse branche me protégeait contre les coups trop indiscrets. Et puis voilà qu'ils ont assaisonné la fête de beaux gros shrapnells qui craquaient sur ma tête, assez polis pour éclater trop haut. Et soudain, une flamme a jailli dans mes jumelles. Schoorbakke Ma batterie ! C 'est elle-même qui, en tirant sur moi, me rendait le service de me donner son adresse ! De plaisir, j'ai laissé tomber ma pipe dans l'eau. Alors, jurant de joie, j'ai dégringolé de ma cible, et suis rentré, sous une pluie de balles, avec mon butin : une direction.
Il m'en faut une seconde : demain j'irai dans cette bicoque perdue, qui se mire là-bas dans les eaux.
III
Sur la plaine endormie, la brume met un enchantement de paix. Je traverse les îlots tendus de vase vierge. Les cadavres sommeillent, recueillis, très piles.Les chevaux tués, démesurément ballonnés, gisent comme de grosses outres. Tout cela n'a rien de tragique, cela paraît tout naturel et presque souriant, dans cette vaste sérénité qui ouvre à l'âme des portes inconnues. Celui qui donne sa vie la saunera
Je m'amuse à écouter ma voix solitaire, qui s'amortit dans le brouillard en des tons ouatés... N'est-ce pas un chemin pareil que parcourut Dante, dans les mondes silencieux habités par les morts? par ceux dont le regard pacifié a déjà entrevu la Vie? Ce n'est qu'en Toi, mon Dieu, que la mort et la vie peuvent se donner un aussi fraternel baiser. Tu es sage. Tu es bon : sois béni, mon Seigneur.
J'approche, mes pieds enfoncent dans l'émeraude spongieuse que font les prés sous la transparence de l'eau. Par endroits c'est profond, il faut faire des détours ; et puis le terrain est coupé de canaux sournois : le réseau de vaarts des polders. J'ai déjà pris un bain complet et suis trempé de la tête aux pieds.
Enfin voici la masure. Je pousse la porte , et reste cloué d'horreur. Une douzaine d'Allemands sont étendus pêle-mêle dans la salle crevée, tombés en tas les uns sur les autres, fauchés par le « coup de hache » d'un obus. L'un d'eux est éventré comme une bête de boucherie une cervelle a jailli sur le mur et y a plaqué une affreuse étoile sanglante, des rictus contractent les faces lépreuses qui montrent des yeux blancs. Et cela me lance au nez une dégoûtante bouffée de cette fade et épouvantable odeur des cadavres pourris. Peste ! un joli endroit pour passer ma journée !
Je me précipite au grenier. Mon état est piteux :Je grelotte, mouillé jusqu'aux os, transi, les doigts exsangues. Je m'installe dans les tuiles cassées. Malheur ! le brume persiste ; j'attends pendant des heures, comme soeur Anne, sans rien voir : pas un coup de canon dans la paresse désespérante du front. La faim me prend. Je songe aux pommes de terres cuites dont je me suie muni : hélas ! ce n'est plus dans mes poches qu'une bouillie infâme qui sent la vase. Et puis cette autre odeur qui monte d'en bas, tenace et écoeurante. J'ai la nausée... Et je pense que j'en ai ainsi jusqu'au soir à souffler dans mes doigts et à me boucher le nez, et qu'il me faudra alors, dans l'obscurité, le ventre creux, la tête vide et sans avoir rien vu, refaire l'abominable trajet dans l'eau, les détours dans la bourbe et les plongeons dans les vaarts glacés...
Et soudain la partie inférieure de mon être se trouve si profondément malheureuse que l'autre monte d'un bond, se dégageant de cette misère : et dans un grand élan d'allégresse je remercie Dieu, de toute la force de mon âme, d'avoir daigné me donner de souffrir ainsi.
Or, dans l'après-midi, le ciel se nettoya. Dans un joli soleil pâle les batteries entamèrent leur tennis. Et voici que vers le soir la lueur d'une batterie, vers Schoorbakke, creva soudain la brousse... Mon coeur bondit : elle était prise !
Il fait noir, un noir opaque qui fatigue les yeux. Voici longtemps que je tourne dans l'inondation. Je me suis mis en route trop tard.
J'avance lentement, lourdement, coupant Peau de mes jambières. Voyons : ce vaart Je ne suis pas passé pariai tout à l'heure. Soudain je bute contre une barrière. Je m'arrête, l'eau clapote sur mes genoux. Où suis-je? Plus un repère n'est visible. Une idée horrible fond sur moi : je suis perdu ! perdu dans cette immense nappe d'eau, sans savoir dans quel sens je marche ! Vais-je vers les Allemands ou vers les nôtres?... Allons, il faut chercher ; je marche, le sol s'enfonce, j'ai bientôt de l'eau jusqu'à la ceinture. Je suis transi, mes dents claquent, tout mon corps est secoué d'un tremblement épileptique.
Une angoisse m'étreint. Vais-je aller me perdre dans un vaart, faire un cadavre de plus que l'eau verte léchera demain? Je songe à ma batterie... Ah ! non, ce serait trop bête, après tout ce travail I En avant ! Brusquement, je perds pied, l'eau m'entre dans le nez, dans la bouche, dans les oreilles, en bourdonnant ; j'avale une grande gorgée salée. Je me débats, le pied pris dans un fil de fer. D'un coup de reins désespéré, je me dégage enfin, et, après quelques brasses, reprends fond.
Toussant, crachant, avetiglé par la saumure, j'essaye de voir autour de moi. Tout est uniformement noir, les vagues jouent autour de ma poitrine. C'est épouvantable !
Il faut marcher, à l'aventure, à la grâce de Dieu. Je sens que ma tête se vide, que mes forces s'en vont... C'est la fin : je me prépare à mourir. Et voici que, vue en face, la mort m'est redevenue amie. Mon Dieu, sois béni pour notre soeur aux yeux noirs, son regard est si doux ! Je vais aller à Toi... à Toi...
Je n'en puis plus, mes idées se dissolvent : la pensée me vient de me laisser tomber, pour m'étendre, sous l'eau, et y dormir de n'importe quel sommeil...
Allons ! encore un effort ! Le sol se relève insensiblement... Maintenant je marche dans la vase molle, de lourds paquets gluants aux pieds. Toute ma volonté se concentre sur cette seule idée : ne pas me laisser choir. Oh ! ma cave q ma bonne cave enfumée avec sa belle flambée, et les patates chaudes, et mon madrier, où je puis dormir à sec !... Je marche , je me traîne, je trébuche sur des corps. Je ne pense plus à rien...
Halte-là ! fait soudain une voix à quelques mètres de moi.
Belge ! crié-je éperdument.
0 bonheur ! c'est une patrouille qui rentre au poste : je les embrasserais ! J'emboîte leur pas. Et je ne pus jamais me rappeler comment je rentrai à la ferme.
Le lendemain la batterie fut matée. Avec quelle plaisir je réglai ce tir-là ! Les piottes, sortis de leur cave, observaient les explosions, riant autour de moi d'un large rire satisfait, soulignant chaque obus d'un vigoureux juron : ce qui était leur façon d'exprimer leur joie et leur approbation. Et l'idée que j'avais sauvé la vie à quelques-uns de ces braves garçons me dédommagea amplement de ma peine.
Ames de Poilus
Ces pauvres piottes ! C'est eux les grands martyrs, les martyrs loqueteux de cette guerre de souffrance. Et quelle beauté dans leur humble héroïsme ! Ils ont l'air d'ignorer qu'ils viennent de sauver le monde.
Chaque soir, à la brune, je vois arriver la longue file d'ombres noires, qui s'avance silencieuse, lourdement, péniblement, engluée dans la vase : paquets
de boue ambulants qui suent sous l'énorme sac, le fusil en bandoulière, un bâton à la main pour tâter le terrain. Dans la cour, l'officier répartit les postes : et les martyrs désignés, rejetant le sac vers les épaules d'un effort douloureux, ajustent leur harnais, poussent un soupir et disparaissent dans les ténèbres vers les petits postes inhospitaliers. Les autres s'engouffrent dans l'infâme logis, jettent bas leur fourbi et s'installent au feu. Et alors commence l'infernale veillée de vingt-quatre heures, dans le tumulte des bousculades et des gros mots, le suffoquement de la fumée, la puanteur des haleines, le croupissement de l'eau et la vapeur des souliers qui sèchent. « Sâcre nom de milliard de verdoemme de nondedoemme !... » C'est un orchestre de blasphèmes qui bondissent et rebondissent sous la voûte noire dans les volutes de fumée. On dirait que cela les soulage, de déverser ainsi le trop-plein de leur misère...
Vierge Marie, prenez pitié de ceux qui souffrent pour la justice !Daignez voir sous les rudes écorces la loyauté de ces âmes simples qui savent mourir pour leur patrie ils ont si difficile de recueillir leur pauvre être nomade ! Oubliez leurs jurons à cause de la prière qui sommeille malgré tout au fond de leur coeur, et qu'ils diront tout bas quand il faudra mourir.
Minuit. Non, midi : c'est la même chose dans cet antre. Le lieutenant des piottes s'est endormi dans un coin. Je cause, dans un autre, avec le brancardier prêtre de la compagnie, une crème d'homme, humble et intelligent, qui fait des soldats tout ce qu'il veut, tout en se faisant houspiller du matin au soir. Un vacarme d'altercations nous interrompt. ii veut intervenir :
Voyons, mes amis...
Ta gueule, curé!
Le malheureux « curé » se retire avec pertes, sous une ruée d'invectives.
Ceux qui, parmi la bande, mènent le bal, ce sont les deux lascars qui, tout à l'heure, ont provoqué l'algarade à propos d'une histoire de garde. Le premier est un type bâti en hercule, qui parle haut, sur un ton sans réplique, un bout de phrase en français et un autre en flamand, le brûle-gueule aux dents, en lançant vers toua les côtés de l'auditoire des regards méprisants. Les hommes l'appellent le « grand Yan » et ont pour lui beaucoup de respect. Yan a étendu ses vastes jambes de part et d'autre du foyer, couvrant une superficie trois fois plus grande que celle à laquelle il a droit et personne ne réclame. L'autre est un gamin fluet, tout en nerfs et uns cesse en mouvement : on l'a baptisé « Kop » à cause de sa mauvaise tête. Il est clair qu'il ne s'est plus lavé depuis trois semaines, et la patine noire qui accentue les rides de sa figure, laissant les yeux cernés de blanc, lui donne un air drôle, singulièrement canaille.
Or, tandis qu'à l'envi ils vomissent l'outrage sur le malencontreux « curé », je vois les traits de celui-ci s'irradier d'un sourire :
Ces deux-là, me dit-il, sont mes meilleurs amis.
Hein? ...
Faut les connaître, voyez-vous.
Intrigué, je fouille les visages, cherchant à dégager une âme des masques bourrus. Cette âme m'échappe : ils l'ont reléguée dans un coin obscur de leur être, en attendant des temps meilleurs. Pour le moment, toutes leurs énergies se sont concentrées sur la lutte animale pour la vie, pour la portion de patates et pour une place au feu. Qu'y a-t-il dans ces coeurs? Ces êtres ont-ils eu une mère pour les caresser ? Ont-ils jamais fait autre chose que ce métier de sauvages?... Étrange plasticité de l'âme humaine, qui se moule au milieu comme la cire sous la forme, et qui, sans s'abdiquer, épouse tous les contours que lui offre la vie !
Eh ! dis donc, Yen ! le feu n'est pas pour toi tout seul, tu sais !
C'est la voix aigre du petit Kop le seul qui ose tenir tête à Yan.
Celui-ci se redresse, superbe :
Spèce de moustique ! attends un peu, que...
L'injure s'étrangle dans sa gorge : une explosion ébranle les murs de la cave et fait chavirer le fourneau.
Dans la chambre de devant ! crie un homme qui dégringole. Heureusement que je n'y étaie plue!
Je grimpe au poste ; ma batterie est connue : elle est repérée au deuxième coup. Mais mon téléphone, évidemment, est coupé. Je redescends pour essayer l'appareil d'infanterie.
Les visages ont pâli ; je vois des mains qui tremblent. Seul, le grand Yan lance encore de temps en temps une boutade.
Un gros éclat traverse la portière du soupirail et vient faire un feu d'artifice dans le seau.
C'est ta faute, curé ! crie Yan.
Les obus se succèdent, régulièrement, toutes les trente secondes : on les entend venir de loin, avec un vrombissement sourd qui s'enfle jusqu'au choc final ; et cela donne l'impression qu'une masse de cent tonnes fond droit sur vous, pour vous écraser la crâne. A chaque « arrivée » les têtes s'abaissent et les dos s'arrondissent avec l'ensemble d'un choeur de moines qui récitent « Gloria Patri... »
Encore un qui s'amène !
La voûte résistera-t-elle? me demande l'officier des piottes.
Je n'ai pas le temps de répondre : un choc, un éclair, un craquement ; un souffle de volcan me renverse et me colle au mur... J'ouvre les yeux : la lumière blanche s'engouffre dans la cave éventrée ; et dans le tourbillon de fumée qui emplit le local, s'élève un concert de hurlements et de gémissements. Ça y est : un malheur ! Je me précipite : le curé est déjà occupé, et, dans l'amoncellement des briques, des tisons dispersés et des débris de planches, au milieu d'une mare de sang, je le vois à genoux qui, penché, esquisse le signe de croix sur un grand corps inerte : c'est Yan, les deux jambes enlevées. Sous le choc de la lumière, ses yeux s'ouvrent ; son regard rencontre celui du brancardier : il sourit douloureusement, et murmure :
Curé,... faudra m'aider... à aller chez le bon Dieu.
Puis, plus bas :
Merci.
La main cherche celle du prêtre ; il la met sur son coeur, et, dans un sanglot de râle
Pardon... M'sieur l'Curé...
Et, dans l'éblouissement du soleil du midi, je vois que dans ses yeux brille un regard candide, un bon regard d'enfant, si doux, si profond, si suppliant, que je me mets à pleurer, devant cette âme que je n'avais pas vue.
Un dernier mot s'exhale, faible comme un soupir, de ses lèvres bleuies :
Maman !...
Et Yan expire.
Le brancardier s'occupe des autres blessés.
Et le Kop? fait-il.
Foutu.
Le petit Kop est étendu, à moitié recouvert de briques ; le sang jaillit en bouillonnant de sa gorge ouverte : il a dû être tué sur le coup.
On fait le compte : deux morts et cinq blessés : cela aurait pu être pire.
Le bombardement fini, une équipe de brancardiers arrive à la rescousse, du chemin de fer, pour l' évacuation.
Le « curé » me tend un papier :
Lisez, dit-il.
C'est une lettre du Kop à ses parents, qui devait partir ce soir. Sur la feuille maculée de sang, qu'un éclat a trouée, je déchiffre avec peine les gros caractères maladroits.
« Mes très cher Papa et Maman.Je vous écrit cette lettre pour vous dire que je suis toujour en bonne santé et j'espère que vous vous êtes aussi en bonne santé que je prie tous les jour, pour vous et pour que vous ne vous inquiété pas sur moi. Le Curé il dit si c'est qu'on est tué, on ira droit à l'Paradi en qualités de martyre, et s'est un bien brave homme, et bon pour les homme. Je serez contant que la guerre sera vite fini, parceque au front, faut toujours gueulé et moi je voudrez être à la maison pour vous caressé et pour vous aidé un peu, parce que j'ai peur que vous devez avoir dificil sans moi, mais je met ma solde de côté pour vous rapporté quelquechose quant je reviendrez. Je vous embrasse de loin.
Votre petit Louis qui vous aime.
Encore une âme qui se révèle ! Brave petit gars Je voudrais lui demander pardon de l'avoir si mal jugé. Pauvres parents, vous ne reverrez plus votre fieux et heureusement pour vos vieux jours vous n'avez pu voir son corps ensanglanté ! Mais si l'on vient vous dire qu'il avait mal tourné, n'en croyez rien. Ces âmes sont, à la guerre, comme ces roses attardées que l'hiver a surprises : elles ont, sous la bourrasque, recouvert leurs pétales d'une rude gaine grise. Déchirez cette enveloppe, leur beauté apparaît, toute rose, toute parfumée de printemps.
Je monte à la chambre d'à côté où l'on a déposé les deux corps, et soulève la loque qui recouvre la tête du petit Kop. Une main charitable celle du « curé » sans doute a lavé le visage, et celui-ci, débarrassé de son masque d'enduit, est redevenu lui-même : or ce visage qui dort a un reflet d'angélique innocence et sourit, dans la mort, d'un si candide sourire que je me mets à genoux, et, pieusement, je baise la main sanglante en murmurant l'antienne des martyrs : « L'âme de tes saints, Seigneur, fleurira comme un lys et sera devant Toi comme un parfum de baume. »
Ermitage.
Mon observatoire devient intéressant : je commence à connaltre mon terrain, avec toutes ses batteries, ses tranchées et les abris des Boches.
Aussi lorsque, après quelques jours, le commandant de la division m'a proposé d'être remplacé, j'ai répondu que je m'amusais à merveille et que je demandais à rester.
Et c'est ainsi que je devins observateur spécialiste et citoyen permanent de l'inondation, avec mes frères les rats et mes soeurs les mouettes, rôdant de poste en poste et de ruine en ruine dans le grand marécage, faisant la chasse aux Boches, sans autre distraction que la vue des cadavres et le chant des obus.
Parfois d'ailleurs aux jours de fièvre succédaient des périodes de calme plat : jours de brume et de pluie, où toute opération était rendue impossible. Alors l'observatoire devenait mon ermitage : tout seul, au-dessus des bruits d'en bas, en face du désert immobile, j'oubliais les Boches et la guerre ; et ce m'était une joie infinie d'être de nouveau moi-même et de retrouver la pleine vie de l'âme, qui, en bas, s'éparpillait parmi les rudes agitations du métier. Ah ! heureux celui qui, en ces jours troublés, avait, pour soutenir son énergie, le réconfort tout-puissant du divin amour !... 0 Amour ! celui qui te possède est invinciblement heureux, car la souffrance elle-même n'est qu'une note nouvelle au cantique de sa joie, et la mort n'y peut rien, sinon la couronner.
Mon Sauveur, ton Amour fidèle m'a suivi jusqu'en ces lieux incléments : c'est lui qui empêchait que mon âme ne fût lasse, ton sourire errait sur les ruines, illuminant toutes choses, et brillait en mon coeur comme un rayon paisible pour m'inonder de bonheur et me rendre fort et joyeux ; et quand la mort grondait dans les ténèbres hostiles, Tu étais encore là pour me montrer le ciel... Sois béni, mon Dieu !
Et toi, mon doux Père saint François, tu n'aurais pas désavoué la vie pénitente et mortifiée que nous menions là-bas et la sainte pauvreté de mon nouveau couvent... Et tu ne vis sans doute pas d'un oeil moins satisfait la bouteille de champagne envoyée par les camarades en l'honneur de sainte Barbe (2), que nous dégustâmes entre deux pommes de terre, avec des mains qui sentaient le cadavre. Car je te prie, par contre, de bien vouloir considérer la nature toute franciscaine de nos menus quotidiens : le matin, patates ; à midi, patates ; le soir, patates. Préparation, toujours la même : cuites sous la cendre. Pour toute boisson, parfois une gorgée de café salé à la gourde d'un de mes frères les poilus.
Un jour, pourtant, je faillis avoir de la soupe : le lieutenant d'infanterie m'en avait promis une bonne gamelle pour le soir. Moulin et moi attendîmes avec impatience l'heure de ce festin. Mais l'ordonnance se faisait désirer : à dix heures encore rien. Nous avions gardé de l'appétit pour la circonstance, et, nia foi, cet appétit devenait une faim de loup. Enfin le voici, tenant en main la bienheureuse gamelle. La langue de Moulin sort et s'allonge en un geste gourmand.
L'homme s'avance, l'air idiot, et se plante devant son lieutenant.
Eh bien? dit celui-ci.
Ma leutenant, fait le type d'une voix mal assurée, c'est apporté le ghamelle... mais le soupe... c'est tombé dans l'eau...
Désastre ! le lieutenant est furibond :
Tu l'as bouffée, animal !
Ma leuit'nannt, c'est tombé dans l'eau, et moi aussi, c'est tombé avec dans l'eau.
De fait, c'est plutôt lui qui a l'aspect d'une soupe et la gamelle est bien vide, hélas ! Rien à faire. Moulin, la figure allongée, entame une patate en bougonnant. J'en offre à l'officier, et la soirée s'achève joyeusement.
Mais très tard dans la nuit, j'entends encore la voix bourrue de Moulin qui exhale son indignation et accable d'un torrent d'injures le malheureux fantassin :
Bougre d'imbécile ! grogne sous la couverture la grosse voix de campagnard,... s'pèce de nigaud ! Saurais pas voir où tu marches, hein?... Lourdeau, va !
Et à la fin de chaque couplet le même mot revient en refrain, articulé avec force, comme la suprême insulte et la synthèse de son mépris :
Paysan !... |