+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de  Mgr Pierre André Fournier  et ami de ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?t

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Titre de la série :
Mes Cloitres dans la tempête
Titre de la page:

VII_Mon Frère

Nom de l'auteur:
Frère Martial  Lekeux franciscain
VII
Mon Frère

Au couvent des soeurs de Zwyndrecbt
29 septembre.

Temps d'orage, air pesant, nerveux et surchauffé. Une canonnade inquiétante sévit depuis hier dans les secteurs sud et moi je me bats contre des papiers dans mon bureau... Moi aussi, hélas ! On m'a adjugé le commandement des batteries d'intervalles : quarante-huit vieilles buses réparties sur huit kilomètres — portée maxima deux mille mètres, vitesse de tir, un coup toutes les deux minutes et me voici avec cinq cents hommes, installé chez ces excellentes soeurs, qui abritent en outre un hôpital et la moitié de la colonne d'ambulance.

Les secousses de cette canonnade, cette atmosphère électrique, ces tas de paperasses surtout, me font une humeur de grenade prête à éclater. Une mouche s'acharne à l'assaut de mon nez.

Tant mieux. J'entretiens soigneusement ce fiel en moi ; j'en aurai besoin pour bousculer mes gens.

Bon, une note du secteur : les fusils Lebel des canonniers seront incessamment remplacés par des fusils Gras. Zut alors ! Les Lebel ont eux-mêmes remplacé les Mauser : après cela on finira bien par me donner des arquebuses ! J'écume.

Une voix glapissante récite près de moi :
— Le 9 août 1914 la troisième division... Je bondis :
— Encore une fois?

C'est un brancardier de la colonne d'ambulance : « petit frère » que la guerre a extrait de quelque vague congrégation. Cet amorphe garçon occupe son activité militaire à collectionner des communiqués et à dresser, au jour le jour, l'historique des opérations : sans lui cela ne marcherait pas, sans doute. Le pis est qu'il prétend mordicus que cela m'intéresse. Et comme il professe qu'entre confrères on a tous les droits, il a élu domicile dans mon bureau, où il me fait subir son inventaire quotidien.
— Dis donc, tu me tarabustes, avec ta scie rotatoire. Fous le camp.
— Mais, frère (il m'appelle toujours frère, et c'est à cause de cela que je le supporte), j'ai complété, voyez-vous : j'ai la bataille de Haelen. Le 12 août, la cavai...
— Oui, mais, suffit, hein I

La machine est remontée, rien à faire. Je me replonge dans mes papiers, tandis qu'il continue, imperturbable :
— Le 12 août la cavalerie allemande...

Sa voix incolore a une monotonie ondulante qui fait penser au tangage d'un bateau. Il suit du doigt les lignes de son grimoire, tout graisseux du séjour des poches, le visage éclairé d'un sourire béat ; pauvre visage mal réussi avec sa mâchoire trop longue, son nez camus et ses yeux qui louchent derrière les lunettes, figure terne comme une devanture d'épicier de faubourg et qui ne connaît qu'une expression : une inaltérable et minable douceur.

Il s'interrompt parfois pour voir si je l'écoute : alors, tout en continuant d'écrire, j'esquisse un petit grognement, et il poursuit, satisfait.
— C'est dommage, dit-il après une pause, je n'ai pas la date exacte de la troisième sortie.

Je grogne. Il insiste :
— C'est dommage, hein, frère?...

L'animal a une façon de dire « frère » qui me désarme chaque fois. Il y met une sorte de tendresse concentrée et timide. Je sens très bien d'ailleurs, à l'insistance inquiète de sa présence, au sourire qu'il a quand je rentre, à l'industrie qu'il met à me rendre toutes sortes de services saugrenus, qu'il se cache là-dessous quelque chose comme une ferveur candide. Et cela me touche presque quand je l'entends dire « frère » en louchant de mon côté.

Mais voilà, mon âme ne parvient pas à trouver sa corde. Et puis il m'ennuie. Il y a le bruit grossissant de ce canon, et puis ces fusils Gras dont je suis menacé. Ce n'est pas le temps de l'amitié.
— Espèce de pompe à colle, tu m'embêtes avec tes sorties. D'ailleurs écoute : il ne s'agit plus de sorties maintenant, mais de l'entrée des Boches.
— Quoi?
— Prends ton crayon et marque : 28 septembre, premier jour du siège en règle du camp retranché d'Anvers... Et je crains bien, mon pauvre vieux, que ton journal ne touche à sa fin.
— Ils attaquent?
— Écoute.

Une lourde détonation, comme un coup de masse dans du coton, secoue les vitres.
— L'artillerie lourde, vois-tu : c'est que c'est sérieux cette fois.- Allons, va faire tes bagages et laisse-moi la paix,

Il imbibe copieusement son crayon de salive pour marquer cela. Je saute sur mon vélo.

A Cruybeeke j'apprends que la première division a été refoulée la veille de Malines, par des forces énormes, que l'attaque des forts du sud est entamée, que deux divisions de renfort y ont été rappelées en hâte : cela chauffe. L'attaque ! Une imperceptible angoisse me prend, qui ne me permet ni de rester en place ni de fixer mon attention.

Une chose me préoccupe : cette invraisemblable artillerie de siège dont on parle, ces « trainsbloc »... du 480 dit-on ! On ne nous avait jamais parlé de cela : « Il faut admettre, pontifiait dans son cours le « Père des fortifications permanente, passagère et semi-permanente, que les forteresses ne seront pas attaquées avec un calibre supérieur au 21 c. » Je me suis toujours demandé pourquoi il fallait admettre cela...

Wamm !... Encore un ! Et je sens sous mes pieds un très net soulèvement du sol. Donc à quinze kilomètres le pays entier sursaute ! Quelle riposte opposer? Il faut que j'aille voir. —

30 septembre.

Wavre-Sainte-Catherine : j'approche du fort, qui, hier, a subi une terrible bourrasque.

Calme serein.

Mais... tiens, qu'est cela? Une étrange boursouflure dentelée crève la campagne à ma droite. Je m'approche. J'enjambe d'énormes mottes de terre, et alors, je vois... Non, ce n'est pas possible ! Devant moi s'ouvre un cratère fantastique de dix mètres de large fraîchement creusé. Les parois sont calcinées, zébrées de brûlures ; et autour de cette déchirure qui met à nu les diverses couches du sol, des blocs démesurés vomis par l'explosion couronnent les arêtes du volcan.

Je n'en puis détacher mes yeux. Pas possible, pas possible ! Il me semble que je rêve... Soudain j'ai l'impression qu'un gros camion lancé à toute vitesse arrive, bondit droit sur moi. Instinctivement, je saute de côté pour me garer : et alors, devant moi, vers le fort, je vois se dresser, autour d'une gerbe d'éclairs, un nuage noir, dans un ébranlement de tonnerre. Je suis renversé, le dos dans la terre molle.

Ah ! zut, mon vieux ! Je me relève prestement ; et presque aussitôt une seconde marmite éclate vers la gauche, puis une volée d'obus s'abat aux environs, flagelle tout le terrain et martèle les dé­fenses. La danse commence.

Vite, je bats en retraite, je me gare dans une maison et m'installe à une fenêtre.

Devant mes yeux, un nuage sombre se forme tout le long de la ligne. Les explosions se gonflent en flots noirâtres, crèvent en paquets d'étincelles, se recouvrent, se soudent, se superposent, formant un voile ondulant hérissé d'éclairs et couronné de shrapnells floconneux, où les tranchées disparaissent, englouties. Dire qu'il y a des hommes au milieu de ce brasier !...

A gauche, la redoute de Dorpveld nage dans la fumée, et du village bombardé montent des paquets ouatés de poussière ocre et rose.

Mais du côté du fort surtout c'est une débauche de furie. Le massif, submergé, reçoit jusqu'à trente coups à la minute, et cela forme sur sa carapace sombre un tourbillonnement opaque. On reconnaît à la teinte de ciment de leur panache les coups qui ont donné sur le béton.

Soudain, de cette masse mouvante, un cyclone surgit, dominant la tempête d'une double trombe noire : c'est une salve de 480 : et ceci dépasse l'imagination. La déflagration, comme un monstrueux serpent, se ramasse d'abord en un remous serré, qui se détend violemment, se déroule sur le sol en épaisses volutes noires, puis bondit vers le ciel, soulevant une gerbe sauvage de trente mètres de haut.

De dix en dix minutes, cela s'abat sur le fort. En dépit du fracas, on les entend venir : un mugissement de tempête, qui monte, s'enfle, s'irrite, une trépidation folle d'express qui entre en gare, et enfin l'explosion. L'ébranlement est tel qu'à chaque coup le sol tressaute, comme dans un tremblement de terre.

Le malheureux ouvrage ne répond plus : il agonise, courbant l'échine sous l'ouragan. Il est onze heures.

Tout à coup, dans une détonation forcenée, le fort crève au milieu ; du cratère béant, un jet de flammes s'élance et projette en tous sens, dans une colonne de fumée, d'énormes blocs de béton : la poudrière est touchée, le fort saute, il a cessé de vivre... Et je ne distingue plus, dans le voile de poussière grise, que des ruines et des décombres que les obus continuent à brasser.

Et je me revois alors, il y a six ans, dans un groupe de jeunes officiers en voyage d'études, sur ce même fort de Wavre-Sainte-Catherine en construction. Au milieu, le « Père » faisait son boniment : « Les forts cuirassés et bétonnés, Méssieurs, sont indestructibles de loin et difficilement destructibles de près. »

— « Il faut admettre, Méssieurs... » — Farceur, va !... Il est vrai que les Boches avaient attaqué avec un calibre légèrement supérieur au 21 c. : ça n'était plus juste !

Je rentrai : j'en avais assez vu.

Mais dans la nuit, quand je revis en esprit cet écrasement, une fièvre me saisit : donc Anvers allait tomber... Il n'y avait plus de doute à cela... Devant la brutale logique de cette conclusion, je ressentis alors une impression étrange : une sensation de vide, comme si, dans un cauchemar, le sol se dérobait sous mes pieds. N'était-ce donc qu'un fou rêve, cette foi que j'avais mise dans la force éternelle de l'esprit, de la justice, de la beauté des choses? Voici que tout s'écroulait... Un dégoût amer du monde passa dans mon âme.

Et j'eus recours alors à l'unique remède qui pflt la raffermir dans de pareilles détresses. Il me suffisait de traverser un couloir pour être à la chapelle.

Je pénétrai dans le sanctuaire. Sous les reflets tre­blants de la lampe pieuse, une infinie douceur planait. Un charme, une candeur, une paix surnaturelle émanait de l'autel d'or orné de lys, du tabernacle blanc où dormait l'Hostie blanche. Jésus était là... Jésus, mon frère divin, ici, tout près, dans l'intimité tendre de ce silence embaumé I Je m'agenouillai sur les dalles, devant Lui, et mon sourire rencontra son sourire.

Et je compris, en cet instant d'amour, que ce sourire de Dieu était la seule chose qui importât au monde, et que c'était ce sourire, souverainement sage et divinement amoureux, qui gouvernait toute chose dans l'harmonie des univers. Et je compris aussi que pour la beauté de cette harmonie il fallait des tempêtes, des souffrances et des larmes, puisque toutes les grandes choses s'engendrent dans la souffrance. Et je vis clairement que de tous les bienfaits qu'eût reçus ma patrie, ce martyre sanglant était le plus grand bienfait, qui la rendait participante de l'idéale beauté du Christ crucifié.

En ce moment, la porte s'ouvrit doucement, et je vis se glisser dans l'ombre de la chapelle une silhouette longue et maigre : c'était mon « frère » le journal de campagne. Il se mit à genoux et pria, les yeux rivés au tabernacle. Quel drame se passait dans cette autre âme, qui l'eût poussée, à cette heure, à venir elle aussi puiser à la source vive? Je me levai, pour le laisser seul avec Dieu. En passant, je murmurai : « Bonsoir, frère. » Il ne répondit pas, mais je vis, à la lumière de la veilleuse mystique, que son regard était plein de clartés et que sa figure était illuminée d'un sourire tel que je n'en avais ja­mais vu, un sourire comme doivent en avoir les séraphins, au ciel, dans les irradiations de leur grande extase.

5 octobre.

Je suis seul au bureau avec mon éternel « petit frère ». Il rase de plus en plus ; mais c'est étonnant comme nos âmes se sont rapprochées depuis cette nuit où nous avons prié ensemble.

— Il paraît que les Allemands ont passé la Nèthe, dit-il en louchant affreusement.
— Oui, ils avancent. Cela va mal.

Malgré tout, nous continuons à ne parler que de fadaises ; et le chapitre « opérations » défraye tous nos sporadiques entretiens. Noue ressemblons à deux murs qui se regardent bêtement, chacun ne voyant de l'autre que des briques maussades et devinant seulement à quelques rameaux verts le jardin dont il dissimule le mystère. Lui n'ose pas moi j'ai autre chose en tête.

— Temps de pluie... reprend-il, comme quelqu'un qui a trouvé du neuf à raconter.

C'est là son second leitmotiv, qu'il a découvert depuis peu, et il exploite avec ardeur ce nouveau* filon : régulièrement il m'avertit du temps qu'il fait et qu'il fera. Il est mon baromètre, et cumule ces fonctions avec celle de journal. Cela me dispense de certains soucis.

— Oui, dis-je, distraitement, c'est ennuyeux...
—Il doit toujours savoir où je suis et où je vais. J'ai dû lui défendre de m'accompagner, ne pouvant me payer la fantaisie du ridicule devant mes hommes ; mais rien que de savoir, cela le tranquillise et lui occupe l'esprit : quand par hasard il a perdu ma piste, il rôde et s'informe dans tous les coins et vit dans une espèce d'angoisse.

— Écoute, je vais te dire, mais n'en parle pas :je vais pousser une pointe jusqu'à Lierre...
— Mais on se bat là !
— Eh ! pékin, c'est pour cela que j'y vais. Minuit. Un noir opaque. Seules des lueurs d'incendie montent dans l'ombre épaisse avec des halos rouges qui, par places, transforment la bruine en une poussière de rubis dansants. La bataille hurle en avant ; je ne saurais dire si c'est loin ou près, tant l'espace est embrouillé par ce bruit et ces ténèbres. Un obus siffle, strident, et éclate dans une maison près de la route. Bruit d'une longue cascade de décombres et de tuiles.

Une ombre s'avance en hésitant, s'arrête près de moi. Je vois briller des verres de lunettes sous un chapeau biscornu. Sapristi !je reconnais !.
— Frère, dit-il avec la voix craintive d'un écolier en faute...
— Comment toi ici?
— Frère, j'ai pensé... que vous pourriez être blessé. Alors...

Pauvre âme ! Une émotion m'étreint, je ne sais que lui répondre.

Une salve éclate, et dans son bref éclair je distingue une ligne de silhouettes. Ensemble, nous y allons, à l'aveuglette, la terre mouillée glisse sous nos pieds. Je trouve un officier.
— Quelles nouvelles?

Ils nous débordent, ça craque partout, on va contre-attaquer... Mais les hommes n'en peuvent plus.

Les fantassins, accroupis, pelotonnés sur eux- mêmes, sont collés contre une levée de terre et font le gros dos sous les rafales. Nous faisons comme eux ; personne ne s'inquiète de nous.

Soudain un ordre se propage : « Baïonnette au canon!» Les lames brillent, aiguës, dans la nuit et se plantent aux fusils avec un cliquetis sec.

Puis on attend... Et peu à peu mes nerfs se crispent, mon coeur bat la breloque, affolé, et... je me surprends à trembler. C'est bête, voyons !Rien à faire : je tremble de plus en plus fort. Ce n'est pas de froid : je suis en nage. Ce n'est pourtant pas la peur ! Allons donc I je suis ici de plein gré, et pour rien au monde je ne retournerais. — Et je me rappelle que j'eus une émotion identique un jour que je m'étais mis à l'affût d'une souris : quand je vis apparaître les petits yeux noirs, et que le moment fut là de faire le mouvement décisif, je crus m'évanouir ; et je me retrouvai, le coup fait, tout tremblant et le front baigné de sueur. Qui a jamais connu les replis de son propre mystère?... Heureusement qu'il fait noir.
— En avant !

On se redresse. Un fusil traîne près de moi, je le saisis. La troupe s'ébranle, on avance dans le noir... Et tout mon trouble est subitement tombé. Je me sens très calme, et toute mon énergie se concentre dans le regard qui scrute l'ombre en avant, au bout de ma baïonnette. On marche dans la terre grasse coupée de fossés, écartant les obstacles de la pointe du fusil. Le sol devient spongieux : on dirait un marécage. Tout à coup, je m'arrête, les deux pieds dans Peau : devant moi, dans les lueurs qui sillon­nent la nuit, je distingue une grande nappe brillante !

— Une inondation ! grogne quelqu'un.

La troupe appuie, pour contourner l'obstacle.

Alors, subitement, au milieu des fracas, dans un jaillissement d'éclairs, un rugissement éclate de centaines de voix... Là ! Ils sont dedans ! Nous nous précipitons, tête baissée, je tombe dans un fossé plein d'eau, un bras me relève en même temps. D'épouvantables claquements cinglent Pair autour de nous. Des arbres : c'est la lisière d'un bois. Je braille : « En avant ! Ma voix se perd dans le vacarme. Je ne vois plus personne, mais devant moi, striant l'ombre, une ligne fulgurante qui foudroie sans arrêt.

« En avant » crié-je. En ce moment une poigne brutale me saisit au pied ; je tombe, et j'entends vaguement une voix impérieuse qui vocifère près de moi : « Couchés ! nom de D... » Un choc violent me fait lâcher mon arme je constate, en tâtant, que ma montre, au poignet, a volé en éclats et que j'ai du sang à la main. Au-dessus de nos tâtes, c'est une voûte de plomb, une nappe métallique qui passe comme un torrent. On n'entend plus le tactac des mitrailleuses, mais une infernale résonnance de Pair, sonore, aigus, comme un bruit de marteaux dans une immense cuve. Et cela vous frôle horriblement, ce courant implacable qui balaye et qui fauche, et qui semble s'abaisser à mesure qu'on se colle au sol. Je m'aplatis tant que je peux, ma joue s'kease dans l'herbe.

Autour de moi d'autres hommes sont couchés, qui embrassent la terre, éperdument immobiles...

Et tout près de moi, une forme noire prosternes; les mains jointes mon « frère Et peu à peu, doucement, par petits mouvements. cette forme se déplace, avance, se replie devant moi, mi-dressée sur le coude tout contre ma tâte, pour me couvrir d'un vivant bouclier. Je dois le forcer à se coucher.

Cela dura un siècle, cette agonie. Puis on se retira, en rampant le long des cadavres, sous les volées de balles et le tonnerre des projectiles. Je regagnai le pavé.

L'âme crispée, tout ensemble rompue et exaspérée, comme un homme qui sait qu'il a mille fois raison et qui a dû céder à une force stupide, je tralnais le pas, les poings serrés... Ce n'était plus une guerre, cela ! Ce n'était plus une guerre, mais un écrasement imbécile. Ce n'était plus contre des hommes qu'on se battait, mais contre du fer et do l'acier, sans même pouvoir répondre... Ma pensée suffoquée se débattait contre l'étreinte des choses.

Le matin se levait. La malingre silhouette en soutane qui me suivait comme une ombre logent de mon côté.
— Quoi! vous êtes blessé, frère?... Je vais vous mettre un pansement.
— Fous-moi la paix avec tes loques, dis-je, brutal.

Il baissa la tète et poussa un gros soupir.

J'eus pitié de lui, je m'arrêtai, lui pris la main et, doucement, murmurai.

— Merci, frère... Ce n'est qu'une éraflure. Et je vis une larme perles sous ses lunettes, dans un sourire.

Je retrouvai le vélo que j'avais laissé dans un hangar. Et comme je saisissais le guidon, je vis mon compagnon prendre aussi une machine.

Comment ! tu es venu en vélo?
— J'en ai emprunté un.
— Je croyais que tu ne savais pas rouler.
— Oh ! quand on veut... Je suis bien tombé quelques fois, mais je vous ai tout de même rejoint.

Il était grotesque sur sa bécane, ses longues jambes extraites de la soutane relevée, le regard rivé au guidon, faisant d'épileptiques efforts pour conserver l'équilibre. Le pauvre garçon suait de grosses gouttes
— Écoute, mon vieux, nous avons le temps, nous poursuivrons à pied.

La joie souriante du matin éveillait les campagnes. Les arbres, autour de nous, encore estompés de brume, tiraient à eux, avides, les voiles d'or du soleil. Des oiseaux chantaient, ivres et éperdus. Nous marchions dans une fraîcheur pleine de paix et de lumière, et je buvais longuement cette sérénité, comme un médicament.
— C'est beau, cela, dit mon frère, comme s'il suivait mon rêve.

C'était la première fois que sa pensée rencontrait la mienne.
— Oui, répondis-je sans le regarder, notre Seigneur est un sublime artiste.

Il reprit :
— Oh ! dire que tout cela, toutes ces choses qui nous enivrent tant, ne sont que des reflets de sa beauté à Lui... Oh ! la beauté de Dieu !...

Je le regardai, étonné et troublé. Il avait dit vela d'une voix que je ne lui connaissais pas, une voix douce et profonde où quelque chose frémissait comme les cordes d'un violon. Et sur son visage aussi quelque chose avait changé, qui me rappelait vaguement le sourire qu'il avait cette nuit, devant le Tabernacle.

Et il poursuivit :

— N'est-ce pas, frère, que nous comprenons bien, nous, que tout cela doit venir de Lui? N'est-ce pas que nous sentons cela quand Il se donne à nous, quand nos âmes voient son Visage, et son resplendissement, et cette beauté qui fait tout oublier et que nous retrouvons ensuite dans toutes les autres beautés, et qui donne au monde comme un autre aspect, qui fait un monde nouveau, un monde vrai où tout parle de Lui... Depuis que j'ai connu l'amour de Dieu, je ne sais plus voir une belle chose sans Le reconnaître en elle ; j'y vois comme un sourire : le sourire de Dieu... Et tenez, frère... c'est aussi son sourire que je vois ainsi en vous...

Cette dernière phrase avait eu quelque peine à sortir et tremblait un peu sur ses lèvres. Mais tout le reste avait jailli d'un élan, naturellement, sans contrainte, comme des idées familières, souvent répétées dans les entretiens intérieurs, comme la substance même de l'âme : comme un parfum concentré qui s'échappe en bouffées du flacon qu'on ouvre. Tout en parlant il regardait, dans le ciel, un point lointain, et sa figure, ma foi, était presque belle en ce moment.

Et comme nous marchions dans l'éveil du matin, indifférents au bruit de la canonnade, nos âmes se nouèrent pour faire ensemble un hymne à la beauté de Dieu, et elles se trouvèrent bientôt aux plus hautes cimes. Nos âmes s'étaient trouvées : elles se v oyaient pour la première fois, et s'étant.reconnues, communiaient en Dieu. Car moi aussi maintenant, je percevais, je retrouvais là le sourire de Dieu. Miracle de l'amour ! Dans le sol ingrat et pauvre de cette nature manquée, le printemps de la grâce avait fait épanouir une splendide floraison, une pensée délicate, profonde et poétique comme l'amour, bien plus riche, bien plus haute que ce que j'avais rencontré dans des âmes douées. J'étais émerveillé comme devant une révélation.

Et je compris alors comment cette âme pouvait faire bon compte de ses insuffisances, et son parfait dédain de l'extérieur et de ce qui fait l'habit de notre vie et même son baromètre et son journal de campagne : c'étaient là des occupations, des attitudes quelconques de son être inférieur, ce n'était pas sa vie : celle-ci était dans un autre plan, en haut, avec Dieu.

Nous ne sûmes pas que nous entrions en ville. Je m'en aperçus seulement en arrivant à l'Escaut. Là, dans le silence morne des quais vidés, j'eus un serrement de coeur, de revoir ainsi déserte, sinistre, pétrifiée, l'oreille tendue à la canonnade proche, la splendide métropole que j'avais connue heureuse et opulente, berçant dans le bourdonnement des affaires et des carillons d'argent le chatoiement de ses maisons dorées.

Mon frère, d'un coup d'aile, m'enleva à ma tristesse :

— Comme c'est beau, tout ce qui arrive, quand on pense que Dieu dirige tout !.. Cette guerre... Écoutez, comme c'est beau, ce concert du sacrifice : toutes ces morts consenties pour une idée, pour le bien, pour le rachat, pour Dieu!

J'étais remonté dans les couches supérieures de la vie.

Une cloche tinta à une église. Sans nous concerter, presque sans le savoir, nous y entrâmes ensemble pour communier.

Après l'action de grâce, je me levai et lui fis signe. Il resta immobile. Et je vis sur son visage transfiguré, le même rayonnement extatique où j'avais deviné une première fois son âme, dans la chapelle. Des larmes coulaient sur ses joues maigres. Sa figure était celle d'un ange. Et à voir ces larmes brûlantes et ce surnaturel sourire, mon âme prit des ailes, cherchant à rejoindre la sienne.

Dans la journée, j'appris que l'ennemi avait forcé en masses le passage de la Nèthe, que nos troupes exténuées refluaient, que l'artillerie entamait l'attaque des vieux forts de deuxième ligne. Donc c'était la fin... -

Mais dans la nuit un roulement de charroi, un martèlement ininterrompu de troupes en marche, me tint éveillé : des divisions entières passaient, sortant de la ville. C'était l'armée qui s'échappait au nez de von Besseling.

Le 7, pendant toute la journée, les divisions défilèrent, en procession poudreuse et harassée. Des milliers de civils se mêlaient aux soldats, chassés par cette marée de feu. Et c'était lamentable, ce cortège de ménages en déroute, de charrettes bondées de matelas, de vieux meubles, de ballots, de hardes : pauvres choses usées, fripées, déteintes, honteuses de se voir ainsi exposées au grand jour des routes, objets hétéroclites, touchants et ridi­cules, que l'affolement avait arrachés en hâte aux foyers désertés. Des groupes navrants cheminaient, perdus dans la cohue : ici une mère allaitant son bébé dans un nuage de poussière, deux fillettes accrochées à ses jupes ; là un vieux tout cassé, clochant et tremblotant, poussant dans une brouette une vieille plus cassée encore ; des jeunes filles, des enfants éreintés, l'échine ployée sous des fardeaux trop lourds : toute une débâcle de familles déracinées et ahuries, charriées à la dérive dans le courant de ce fleuve humain.

Chose étrange : depuis la veille, mon frère avait disparu.

8 octobre.

L'ennemi bombarde la ville. Tout le quartier sud — des milliers de maisons — est détruit. Des rues entières s'écroulent sous un déluge d'obus. Un immense nuage monte de la cité : Anvers brûle.

Maintenant, sur la chaussée, c'est une presse grouillante, une fuite éperdue. Des femmes accouchent dans la rue ; le couvent est rempli d'épaves : malades, enfants perdus, vieillards mourants, ramassés dans les fossés. On amène une femme, les vêtements en lambeaux : elle est subitement devenue folle sur la route. Elle pousse des cris perçants et s'arrache les cheveux à pleines mains, en demandant son enfant disparu... J'entends encore cette voix aiguë hurler son désespoir en sanglotant : myn kind ! myn kindje ! myn kindjelief

Mon frère est toujours absent... Mais ce matin, en circulant, je l'ai aperçu dans un coin, entouré d'éclopés et de malades, occupé, comme un bon Samaritain, à mettre de la pommade sur des pieds blessés : il m'a laissé pour la seule chose capable de supplanter son amitié : la charité. Et tout à coup, comme s'il avait deviné ma présence, il s'est retourné vers moi et nous avons échangé un long sourire.

Midi. L'ordre arrive d'occuper les batteries. Enfin !

Toutes les mesures prises, je reviens, vers le soir, au couvent. Les pauvres sœurs ont perdu la tête, elles courent comme des oies dans les couloirs et posent toutes la même question effarée :

— Est-ce que les Prussiens vont venir?

Ce qui les affole, ce n'est pas leur sort à elles, mais ce sont leurs malades, et surtout les « vieux », qui tournent des yeux ronds dans leurs chaises à roulettes.

Et voici que vient à moi, inquiet et souriant, sortant de la chapelle, mon frère. Il est écrasé sous un havresac bourré, a relevé sa soutane, et disparaît sous un attirail guerrier.

Pour rien au monde je ne saurais plus le bousculer : je ressens pour lui un grand respect, maintenant.
— Encore ici, petit frère I... Sais-tu que ta colonne d'ambulance est partie depuis un siècle?
— Oui... je ne sais d'ailleurs plus où elle est. Puis, timidement, il bredouille :
— Frère, j'ai pensé... Vous n'avez pas de brancardier à votre batterie. Est-ce que... peut-être...
— Eh bien! oui... Je te nomme brancardier en chef et historiographe officiel de l'unité... Et nous parlerons ensemble du ciel et du bon Dieu, ajouté-je en lui serrant la main
— Oh ! merci, frère... mon lieutenant, fait-il, rayonnant.

Je prends congé des bonnes soeurs, qui refusent obstinément le prix de leur dévouement, et retourne aux batteries.

Il fait nuit, une nuit prodigieuse, rouge et grondante. Derrière nous la ville flambe, dans un mugissement. Une immense lueur s'élève dans le ciel, et au milieu du brasier une torche monstrueuse lance, en tumultueux tourbillons, des flammes colossales : ce sont les tanks à pétrole qui brûlent dans le port. Tout le terrain s'illumine d'un rayonnement rouge qui marque de reflets dansants les arêtes des tranchées. La fulguration est telle que je puis lire ma carte, à une lieue de distance, à la lumière de l'incendie.

J'arrive à la section de Snytsers.

— Lieutenant, dit-il, je crois qu'il y a des espions qui circulent...
— Oui, méfiez-vous.
— Il y a un type qui vient de passer, avec une drôle de gueule, habillé en curé, et qui se dit brancardier...
— Un grand maigre, qui louche, et qui parle doucement?
— Oui, tout juste.
— Ah I celui-là, c'est un brave : vous le traiterez comme un frère, et vous lui donnerez tout ce qu'il demandera : c'est le brancardier de la batterie.
— Ah!

9 octobre.

La route est submergée de fuyards ; elle est devenue trop étroite : on marche à côté, dans les champs. Toute la cité se vide comme un grand corps frappé au coeur.

De tous côtés des explosions : les canons qu'on fait sauter.

Les Allemands sont en ville. Hâtivement, on creuse des tranchées face à l'intérieur. J'ai sorti mes pièces de leurs emplacements, et, à bras d'hommes, on les a traînées jusque Melsele. Vers le soir, j'ai rassemblé douze canons, que je mets en position au débouché du village, pointés vers Anvers.

Puis la nuit tombe. On bivouaque aux pièces.

Je suis moulu. Enveloppé d'une couverture, je m'étends près de la route et surveille les mouvements. Des troupes passent toujours. Puis, peu à peu, la cohue se dilue, la chaussée se vide, un grand silence se fait : seuls des groupes de civils traînent encore leur misère dans la nuit... C'est drôle, ce calme plat ! J'enfourche mon vélo et vais voir en avant.

Quoi? Les tranchées sont vides, mon soutien d'infanterie a disparu... Plus rien 1 Je reste seul avec ma batterie. J'envoie une estafette vers Beveren. En ce moment arrive un officier à cheval, affairé.
— Enclouez immédiatement vos pièces, dît-il, et rejoignez la colonne à Beveren avec vos hommes.
— Que se passe-t-il?
— La retraite.

A Beveren, on passe la nuit sur le pavé. Il fait froid, on frissonne je fais enfoncer les portes pour loger mes hommes, et c'est à qui trouvera un coin de fenil pour se caser.

Et comme j'arpente, cela fait, la rue sombre où errent des groupes frileux, mon frère me rejoint, m'entraîne dans une étable où il a préparé pour moi une bonne place dans la paille, et me verse un gobelet de vin d'une des gourdes qui pendent en grappe à sa ceinture, et me donne des biscuits et un œuf.

— Est-ce que vous allez dormir? demande-t-il.

— Oh ! non, ce n'est pas le moment.

Alors il s'assied près de moi dans la paille ; et de nouveau son âme saisit la mienne et l'emporte dans des régions très pures, pleines de lumière : et nous parlons longuement, suavement, de Dieu et de la l'amour. Et je sens que nous sommes devenus deux grands amis.

Et de m'entendre appeler de ce doux nom de frère, et de parler à deux de l'amour de Jésus comme faisait saint François avec le frère Léon, un flot de souvenirs chers se répand en moi comme un parfum : et c'est un rêve de cloître qui passe dans mon âme.

10 octobre.

De nouveau la retraite. Depuis le matin on nous traîne vers le nord, vers la frontière hollandaise... Qu'est-ce que cela veut dire? Pourquoi n'a-t-on pas poursuivi vers Gand? On raconte que la retraite est coupée, que les Allemands sont à Lokeren. Des coups de feu, tout le long du chemin, claquent sur notre gauche.

A un carrefour, un gâchis se produit. Les colonnes se traversent, se scindent, divergent, mutilées. Une chaussée, devant nous, file droit en Hollande ; elle grouille, noire de fuyards. Je monte sur un fourgon pour surveiller le passage de ma batterie et faire prendre à gauche. —

Soudain, sur l'autre route, je vois, dans la mêlée, deux longs bras qui s'agitent, faisant des signes de détresse ; une voix appelle de loin : a Frère L.. » J'agite mon mouchoir... Mais il est temps : je dois rejoindre mes hommes. Il tirera bien son plan...

Je ne l'ai plus jamais revu.

Mais je sais qu'un jour nous nous retrouverons, là-haut, dans le doux paradis où se renouent les liens des coeurs : a Car c'est au ciel, dit saint Chrysostome, traitant de l'amitié, que s'épanouira cette noble plante. »

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Martial-Lekeux-o.f.m.-L-agonie-de-Liege.html

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