Avril 1916.
Au Grand Cambron.
— Mon capitaine, une lettre pour vous.
Une lettre de Hollande, des nouvelles de chez moi — on lit cela avidement. Mais... qu'est cela, mon Dieu?...
« Cher Monsieur Lekeux, prenez courage pour lire la triste nouvelle que j'ai à vous annoncer. Il a plu au bon Dieu de rappeler à lui votre sœur Maggy. Elle est morte comme une sainte, le 8 mars... »
Mes yeux se ferment, je suis foudroyé. Je me lève brusquement et sors. La chambre de l'aumônier est vide, je m'y réfugie, et là, ivre, affalé, je fonds en larmes. Maggy ! ma Massy ! ma colombe! ... L'excès de la souffrance m'empêche de penser. Je ne puis que répéter en sanglotant : Ma petite Maggy !...
En face de moi, sur le mur, la gravure d'illustré qui m'est familière me fait mal comme le contact d'un fer chaud. Je me détourne pour ne plus la voir. Ce cendrier... Cela aussi me fait mal. Toute ma vie me fait mal... Je sanglote.
L'aumônier m'a suivi ; sa bonne figure est inquiète :
— De mauvaises nouvelles, lieutenant?
— Priez pour ma soeur, qui est morte.
Il essaie de me consoler. Mais non, je ne puis pas... je ne puis pas l'écouter. Sa présence m'est infiniment douloureuse.
— Excusez-moi, Monsieur l'Aumônier...
Je m'enfuis, et, tout en marchant au hasard dans la brousse, sans rien voir autour de moi, je ne puis cesser de pleurer, et ma douleur est comme un jet de vapeur qui s'échappe. Mon Dieu, aie pitié de moi ! Que ce ne soit pas vrai ! Elle, ma préférée ! Pourquoi l'as-Tu enlevée? Elle était la dernière, là-bas, chez les deux pauvres vieux : les voici seuls... Oh ! pourquoi?
A bout de courage, je me laisse tomber dans l'herbe. Mon Seigneur, tout ce que Tu fais est bien fait... Je ne veux pas murmurer — contre Toi... Merci — de cela aussi. Mais pourquoi, mon Amour, faut-il de pareils brisements? Pourquoi faut-il que ta main très bonne frappe ainsi de douces vies qui s'ouvraient et commençaient seulement leur chant devant Toi?...
Je regarde dans le vide, sans voir. Dans mes yeux brouillés de larmes, il y a seulement quelques fleurs qui se bercent dans la brise, candides : cela ne leur fait rien à elles, que ma colombe soit morte. Petites égoïstes!
A la longue, mon attention se fixe : j'ai en main une fleur que j'ai considérée longtemps sans le savoir : une pâquerette précoce qui déjà, en plein printemps, se fane et meurt. Ah I celle-ci comprend elle, au moins. Et n'était-ce pas sa fleur, à elle, l'humble pâquerette?... Elle sourit encore, la pauvre, mais d'un sourire étrange, profond, très doux et un peu attristé. Et au milieu des pétales flétris, je vois que dans son coeur doré la semence mûrit déjà, pour les printemps à venir...
Et voici que le sortilège évoque devant mes yeux un autre sourire : celui qu'elle avait, elle, au moment qu'elle me regardait pour la dernière fois, à Liége. C'était bien comme cette fleurette... Et en même temps la Vierge aussi sourit — la Vierge de ma chapelle — et à cause de cela les obus se détournent, et la mort fait trêve autour de moi...
Et soudain il me sembla que le livre des mystères s'ouvrait devant mon regard.
Mon Dieu ! serait-ce cela? Un jet d'idées traverse mon esprit toutes ensemble.
— Tout bien est fruit du sacrifice : les pâquerettes de demain naissent de la mort de celles d'aujourd'hui — la gloire du pays, de la mort des pauvres soldats, — c'est la loi, depuis que Toi, ô Christ béni, Tu as sauvé le monde par ton sang... Oui, il faut que de jeunes vies se fanent saintement, pour donner les semences qui germeront dans d'autres vies. Leur passion doit s'unir à ta Sainte Passion et leur sang à ton Sang : et c'est cela qui fait que le monde déchu peut encore chanter, ressuscité comme Toi à un nouveau printemps.
— Je pense, et je la revois, ma colombe, avec son regard mystérieux qu'elle avait ce jour-là, et je l'entends me dire du fond de son grand rêve : Tu sais, je me suis donnée... Toi, tu reviendras. »
Et c'est une évidence qui s'impose à mon esprit ! elle s'est offerte, la douce colombe, en victime d'holocauste, elle s'est sacrifiée pour que moi je puisse vivre ! Et voici que c'est dans ma vie que coulent maintenant les richesses de la sienne ! 0 Maggy ! ma Maggy !... Merci !
Quelle manifestation de ce mystère du Christ, la communion des Saints, qui fait que nos âmes s'embrassent dans son amour, et échangent leur sève O Jésus, sois béni, Toi le cep de la vigne où nous puisons toutes ces grâces que nous nous donnons entre nous!
Voici que toute ma souffrance maintenant s'est fondue comme une mauvaise neige au soleil d'avril. Voici que dans un éblouissement de mon âme il me semble que je comprends toute chose, et que du haut du ciel, parmi toutes ces clartés, Maggy me sourit, sereine. Je murmure :
— Prie pour moi...
Lentement, l'âme pleine de rêve, la tête bourdonnante de pensées, je regagne mon poste.
Mais la nuit, quand je voulus entendre pour elle la Messe, je m'aperçus qu'il m'était impossible de prier pour son âme : ce n'est que dans la gloire que je pouvais la voir, et, malgré moi, chaque fois, ma prière déviait, et le Requiem devenait un Magnificat : je sentais trop bien que c'était elle qui priait pour moi, là-haut, et mon âme répétait, sans pouvoir dire autre chose :
— Maggy, ma chérie, merci... et prie pour moi, sainte petite colombe du bon Dieu !
... Et je n'ai jamais su faire d'autre prière.
Or quand, après l'armistice, je rentrai à Liége, voici ce que j'appris. Elle était d'instinct généreuse. Mais dès les premiers jours de la guerre, on vit un changement, une nouvelle ascension qui l'établit d'emblée dans l'héroïsme : elle apparut comme quelqu'un qui liquide sa vie.
Il y eut d'abord les ambulances : jour et nuit auprès des blessés, elle y faisait d'étranges dépenses de dévouement.
Puis ce fut l'école : elle se fit catéchiste, s'usant dans la maussaderie des classes, parmi les enfants des pauvres.
Enfin, l'apostolat :
Les soixante-dix mille Flamands de Liége forment une classe de rebut, infiniment abandonnée. Elle apprit le flamand et commença ce qu'elle appelait la pêche des âmes. C'était, après ses classes, des courses dans toute la ville : jusqu'à deux cents visites par semaine, et dans les plus abjects taudis, chez les bouilleurs, les manoeuvres d'usines, les loqueteux, les plus misérables des êtres, les plus déchus souvent : partout elle laissait de la joie et quelque germe de rachat : donnant tout, jusqu'à ses vêtements. Quand elle n'avait plus rien, elle allait mendier pour eux.
Surtout, c'étaient les plaies de leur âme qu'elle voulait guérir. Quelle souffrance lui faisaient « ses pauvres frères les pécheurs! Elle les amenait elle-même, à pied ou en tramway, jusqu'au cadessionnal : et eux se laissaient faire par sa douceur, et la remerciaient ensuite en pleurant.
Ces courses de miséricorde duraient bien tard dans la soirée, et parfois, pour gagner du temps, elle partageait la soupe d"un bouilleur dans une mansarde. Elle portait un cilice, afin de plus souffrice, et priait constamment, invitant souvent Jeanne, sa compagne, à prier avec elle tout en marchant. Et lorsqu'elles rentraient, épuisées toutes deux, elle lui disait : « Nous voici bien fatiguées, n'est-ce pas? Mais comme nous aimons notre fatigue, qui sauve de pauvres âmes ! »
Rentrée à la maison, après avoir choyé ses deux vieux « chéris » pour leur rendre ce qu'elle leur avait soustrait, elle se retirait dans sa chambre pour prier, réparer des guenilles, broder du linge d'autel ou écrire des cantiques pour la maîtrise qu'elle dirigeait.
On s'étonnait, quelques-uns la blâmaient. Elle répondait en souriant : « J'aurai l'éternité pour me reposer... Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'est-ce que cela fait, si tout est employé pour Dieu? » Et elle portait, serrée sur son coeur, une plaque où, autour d'un autre Cœur que traversait une croix, elle avait écrit : La charité de Jésus nous presse I »
Or un jour elle confia à Jeanne son secret : « Ma pauvre maman, lui dit-elle, est bien en peine au sujet de mes trois frères qui sont à la guerre. Mais moi je sais qu'ils reviendront : j'ai offert ma vie pour eux.
C'était donc cela !... Elle s'était dit, la pauvre, que nos vies valaient mieux que la sienne. Et puis « elle ne savait pas voir souffrir s s et elle n'avait pu voir les larmes d'angoisse de ses « chéris » sans prendre tout sur elle. Et alors, comme une douce Iphigénie, elle avait offert sa poitrine...
O amour ! ...
L'holocauste fut agréé, elle le sut, et même le moment du sacrifice.
La pensée de la mort et du ciel revint dès lors constamment sur ses lèvres. Et le 8 décembre, ayant visité une mortuaire de jeune fille, elle dit à sa compagne en sortant : « Dans trois mois ce sera mon tour. Mais je voudrais qu'on mette du bleu pour m'ensevelir : c'est plus joyeux que du noir. s Elle était alors en parfaite santé.
Mes pauvres parents vivaient toujours alarmés trois fils au feu! Mais Maggy avait une façon spéciale de leur rendre confiance, en souriant de ses yeux noirs profonds : « Ils reviendront, disait-elle, convaincante, comme quelqu'un qui a reçu des renseignements sûrs.
Et un soir que ma mère, plus accablée que de coutume, pleurait, elle lui dit brusquement : « Mais pourquoi donc as-tu si peur, puisque j'ai donné, moi, ma vie pour eux I »
Mais le jour approchait, il fallait les préparer.
Le 18 mars 1916, jetant un coup d'oeil sur le salon qu'on avait transformé, elle s'écria : « Oh I quelle belle mortuaire I Voici juste la place pour mon cercueil, au milieu!
Le lendemain, elle rapporta des fleurs, puis s'étendit de tout son long sur la table, et appelant ma mère : « Regarde, lui dit-elle, il en faudra un assez grand. »
—Maggy, lui dit maman, pourquoi me faire ainsi de la peine?
Un sourire fut sa réponse.
Le 4, elle dicta à ses élèves quelque chose sur la mort. Après quoi elle leur dit : « Chères enfants, rappelez-vous toujours cette dictée : vous le verrez bientôt, on a bien vite passé de ce monde.
Durant les trois jours qui suivirent, elle fit des visites d'adieu, mit en ordre les adresses de ses Flamands et dépensa ce qui lui restait d'argent.
Enfin le 8 mars, qui était le mercredi des Cendres, elle demanda à maman de lui rapporter de l'église des cendres bénites. Ma mère la marqua elle-même sur le front en disant : Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »
Et ce même jour, à midi, Maggy s'étendit sur le lit de son sacrifice. Comme sa maman lui arrangeait les cheveux, elle lui dit : Lave-moi aussi. » La voyant un peu fiévreuse, on fit venir le docteur : il ne trouva rien. Mais le soir, vers dix heures, elle appela de nouveau : « Maman » et alors une petite toux, soudain, amena un flot de sang qui empourpra son lit. On rappela en hâte le docteur. Et tandis qu'on la soignait elle se tourna vers ma mère et lui dit : Je ne souffre pas, tu sais... »
Alors elle regarda l'image de la Mère des Douleurs avec un long et étrange sourire, puis murmura ta Maman... Et comme ma pauvre mère la tenait dans ses bras, elle vit ses beaux yeux rester fixes, tandis qu'un diamant perlait à la paupière.
Maggy avait vingt-trois ans.
Quand on voulut l'ensevelir, on ne trouva plus une chemise à lui mettre : ses armoires étaient vides.
Mais le jour de l'enterrement, bien qu'il neigeât, des milliers de pauvres arrivèrent à la mortuaire ; la rue était noire de cette foule déguenillée : ouvriers, mendiants, tout ce qu'il y avait de misère à Liége était là ; la houillère de Glain s'était presque vidée, et ceux qui restaient se demandaient intrigués : « Quelle est donc cette demoiselle à l'enterrement de laquelle vont tous ces Flamands? »
Tous ces pauvres gens pleuraient, et avaient apporté de coûteux et somptueux bouquets... et Maggy s'en alla dans une apothéose fleurie.
Au tombeau, on voulut faire un discours, mais dès les premiers mots les sanglots empêchèrent de poursuivre. La tombe disparut sous un monceau de fleurs. Et ce jour-là, il y eut beaucoup de conversions, de repentirs et de vocations autour de ce tombeau.
Depuis, tous les jours, de pauvres gens viennent de loin à la tombe de Maggy, prier la petite sainte » et lui conter leurs peines. C'est sa vie qui continue..
Et maintenant, mon Dieu, qu'en mon esprit recueilli je repasse toutes ces choses, toutes ces beautés engendrées dans les pleurs, toute cette vie engendrée dans la mort, maintenant qu'en même temps je puis me rappeler cette miraculeuse protection dont ta main m'entourait dans mon clottre sanglant et que je puis rapprocher entre eux ces deux dons de ta Bonté, maintenant qu'il m'est donné d'ouvrir les arcanes de ta Sagesse, c'est un grand chant d'amour qui monte de mon cœur pour Te chanter, mon Dieu.
Mais maintenant aussi que je vois de quelles richesses Tu as tissé ma vie et de quels dons je deviens répondant, voici que je me trouve accablé d'un poids bien lourd : je me sens si faible pour faire germer tant de bons grains Accorde donc encore à ton serviteur, mon Dieu, cette nouvelle grâce d'être digne de ces dons. Donne-moi assez d'amour pour achever en moi sa vie sacrifiée, afin qu'elle soit contente là-haut.
Et fais aussi, mon Dieu, que ce qu'elle a semé fructifie dans ces autres qui en partagent le don, et qu'une moisson de saints lève autour de sa sainteté Amen, amen!1 |