La mort de l'espion Ehrardt.
Tiens, tiens, fait Vermeulen, les yeux fixés sur son papier. Figure-toi... on m'envoie un espion à fusiller.
Ah!
Ehrardt, capitaine de réserve, surpris en flagrant délit d'espionnage, à Ostende. C'est pour demain, on va l'amener...
Un auto cellulaire, écène,cascade,ehrardt,cysciliste,troitement gardé par des gendarmes, pénètre dans la poterne. La grille est fermée derrière lui, et l'on en extrait l'espion : un petit homme trapu, chapeau mou, complet gris, l'air décidé, la moustache taillée court sur une figure ronde sans couleur. D'un il gris, métallique, qui conserve un défi, il dévisage, impassible, les curieux qui l'entourent, le regard braqué sur lui.
Schweinhund ! crie un homme.
J'avise celui qui vient de parler : c'est le plus couard de la batterie : il se sent tout à coup brave devant un ennemi sans armes. Silence I... Chef de poste, éloignez tous les hommes qui ne sont pas de service.
L'Allemand est incarcéré dans le cachot. Je suis chargé de sa surveillance : je lui donne connaissance des consignes, qu'il écoute immobile, la bouche serrée, sans me quitter du regard.
J'ai introduit un recours en wàce, dit-il quand j'ai fini ; pourrais-je savoir...
Je vous ferai part en temps utile de tout ce qui doit vous être communiqué.
Bien.
Une demi-heure plus tard, je le retrouve marchant à grands pas dans son cachot.
Je voudrais avoir de quoi écrire, dit-il.
Bon, mais je devrai prendre connaissance de tout ce que vous écrirez.
Eh ! Ne suis-je pas entre vos mains? ricane-t-il, une sourde colère dans la voix.
Capitaine, je n'ai nulle envie d'abuser de votre situation. J'obéis à mes consignes, voilà tout.
Oui... fait-il, subitement radouci. Vous avez raison... Vous avez raison... C'est à ma femme que je voudrais écrire, voyez-vous... une dernière fois.
A ma femme L. Voilà que soudain ce n'est plus un ennemi que j'ai devant moi : c'est un homme. Je le regarde. Sa figure a changé : ce n'est plus qu'une figure de bon bourgeois placide. Il y a une prière dans ce regard.
Sa femme ! Cet homme a une famille...
Vous avez des enfants?
Deux petites filles... fait-il, en avalant quelque chose comme un sanglot. Son regard gris devient fixe ; visiblement, il fait effort pour rester maitre de lui. Puis brusquement, d'une voix rude
C'est la vie les uns ont la chance, les autres. Malédiction !
Je sors, de peur de m'attendrir.
Dams la journée, un pasteur protestant se présente, muni d'une autorisation en règle.
Le détenu, dit-il, a exprimé le désir de voir célébrer la Cène.
Je l'introduis.
Monsieur le Pasteur, veuillez m'excuser, je suis obligé d'assister à votre entretien et de vous prier de parler à haute voix.
Bien... Pourriez-vous me procurer un peu de vin pour la cérémonie?
Il n'y a pas de vin au fort, j'envoie un cycliste en acheter au village. En attendant, le ministre s'assied auprès du prisonnier. Je me retire dans un coin.
C'est un grand vieillard voûté, à longue barbe grise en cascade, l'air vénérable d'un patriarche sous la redingote noire. Il parle lentement, d'une voix creuse et profonde, avec des gestes de prophète. Il fait au condamné un long discours entremêlé de textes de l'Écriture, auquel celui-ci répond invariablement par des « Ya brefs, avee de petits hochements de tète approbatifs.
Et quand il a fini, Ehrardt sort de sa poche den papiers, et parte au dominé de ses affaires et de sa famille, et le charge de régler quelques comptee, en souffrance.
Mon cycliste revient. La Cène commence. Comme autel, la table graisseuse ; comme temple, le cachot sinistre dent la voûte suinte. La lumière avare qui filtre entre les barreaux burine hie traitsfigés l'Fhrardt et du pasteur. Il y a quelque chose d'auguste et de poignant à ce rite qui est un viatique. Mais comme cela est vide et froid, comparé à la plénitude de notre Messe où l'Amour, présent, palpite et se donne ! Ehrardt suit machinalement les gestes du célébrant, les sourcils froncés. Et je ne puis m'empêcher de plaindre cet homme de n'avoir pour réconfort à son heure suprême que cette communion fictive, qui ne lui infusera qu'une vie débile. Ah ! si je pouvais lui donner cet autre Viatique, cette très réelle Communion, baiser de Dieu avant le dernier pas
Heureusement le Seigneur voit la droiture de leurs âmes : leur sacrifice doit Lui être agréable. Et, tandis qu'ils prient ensemble leur Dieu, qui est le mien, je prie pour eux et avec eux, je prie de toute mon âme pour l'espion, mon frère, qui va mourir, et pour sa femme et ses deux petites filles... Le pasteur prend congé. Ehrardt se rassied devant la lettre commencée, et, la tête entre les mains, gronde d'une voix sourde :
Malédiction L.
Les deux rides qu'il avait tout à l'heure rayent de nouveau le front tendu par l'obsession. Il me regarde d'un air étrange, un pli amer au coin de la bouche.
Ça vous est égal à vous, hein, de voir un homme qui va mourir... Je comprends cela... Vous êtes heureux, vous... Vivre / Vivre !... Vivre, mein Gott !...
Eh ! mon Dieu! Qui dit que dans huit jours,ce ne sera pas mon tour? Notre vie est si peu de chose en ces temps-ci !
Dui, mais du moins voue mourrez au combat, vous... tandis que moi,.. Mais j'ai tort de Vous parler comme cela, dit-il, se reprenant : moi aussi je suis un soldat je suis officier : je saurai mourir, vous verrez.
Il s'est redressé, a forcé son visage à reprendre son calme.
Et il commence à me faire des confidences.
Oh ! je sais bien, dit-il, ce n'est pas un joli métier que d'être espion. Mais ce n'est pas ma faute si je le fais : j'y étais obligé. Tout officier de réserve allemand qui séjourne à l'étranger est chargé d'office d'une mission d'espionnage. J'ai obéi, j'ai fait mon devoir : je meurs pour ma patrie. Ma femme et mes enfants pourront être fiers de moi.
Il dit cela d'une voix tranquille et énergique. Il me devient vraiment sympathique : somme toute, c'est un beau type : ce n'est pas l'espion de métier. Et j'admire cet homme qui, malgré la hantise de la mort, parvient à dominer l'angoisse de la nature.
D'ailleurs, dit-il, peut-être que mon recours...
Et il se remet à arpenter le cachot.
Vers le soir un pli urgent arrive au fort :le pourvoir est rejeté, Ehrardt sera fusillé demain.
Je dois lui porter cette nouvelle. Et vraiment cela m'est dur de devoir lui dire cela. Je me surprends, en entrant au cachot, à souhaiter de pouvoir lui annoncer le contraire, à cet homme... qui a des enfants, et une femme.
Capitaine, votre recours est rejeté.
Il reste immobile. Son regard devient dur, et de nouveau les rides barrent son front.
...Et... Quand a lieu le... la... l'exéc...?
Le mot reste dans la gorge, mais la main, achevant la pensée, esquisse un geste sec, atroce.
Demain matin, à sept heures.
Alors un écroulement se fait dans cette âme. Subitement les traits se décomposent ; il passe dans les yeux quelque chose de drôle et d'effaré : le regard de la bête traquée qui se voit prise... Il tombe sur sa chaise. Et tandis que les yeux, tout ronds et dilatés, regardent dans le vide, d'un regard fou où il y a de l'épouvante, je remarque que son front s'est couvert de sueur. Ses mains tremblent, la bouche a comme un sourire idiot.
J'ai pitié de lui... J'ai infiniment pitié de l'agonie de cette âme. Et soudain, devant cette détresse, j'oublie tout, je ne vois plus ni espion ni ennemi, et je laisse parler mon âme. Je prends dans mes mains ses pauvres mains froides d'angoisse, et, doucement :
Frère... La mort est le commencement de la Vie...
Il me regarde avec un étonnement.
Frère, vous croyez, n'est-ce pas? Vous croyez en Jésus : souvenez-vous de son amour et de ses promesses. Il vous prend à Lui : c'est pour vous rendre heureux... Oh ! je vous envie, tenez, vraiment je vous envie demain vous allez être avec Lui, dans le ciel, et vous serez si heureux, si immensément heureux ! Il vous aime, Lui, il guérira votre souffrance. Oh ! oui, mourir c'est commencer à vivre... notre vraie vie, pour toujours, là-haut... Et vous y reverrez vos enfants, votre femme, bientôt ! C 'est si peu de chose, ces quelques années que nous passons ici.., en attendant seulement.
Et voilà que, tout doucement, son visage s'est détendu, est devenu serein. Comme un écho, il répète, suivant des yeux un songe intérieur :
...La mort est le commencement de la vie... Là-haut, la patrie... toujours. Oui, c'est vrai, cela...
Oh ! oui, sterben ist leben, mourir, c'est vivre..mourir, c'est vivre...
Et des larmes ses joues, tandis qu'il coulent sur bredouille en souriant :
Sterben ist leben, sterben ist leben.
Merci, fait-il brusquement en m'écrasant la main, merci... mon frère. Tenez, je pleure, mais je n'en ai pas honte c'est de bonheur... Merci...
Merci...
Et, longuement, fraternellement, dans la foi commune qui nous unit à Dieu, nous parlons du ciel de l'amour, de la vie, et de choses merveilleuses et très douces : les choses éternelles pour lesquelles Dieu a créé tout coeur qui sait aimer...
Et le soir, je laisse dans la paix cet homme qui vient de se reconquérir au contact de la vérité, et pour qui ce cachot est devenu le seuil d'un grand bonheur. Et je lui souhaite bonne nuit.
Bonsoir, me répond-il... Demain je serai heureux. Merci.
Le matin s'est levé, gris et maussade, comme si lui aussi savait...
Le peloton s'est rassemblé dans la poterne, à l'entrée du cachot. Sous la voûte humide, les baïonnettes brillent, dures, au bout des fusils chargés.
J'entre. Ehrardt a redressé sa moustache, il a sur la figure le même sourire, le même reflet paisible que je lui ai vu hier soir.
C'est le moment? demande-t-il.
Oui. La délivrance, ajouté-je à mi-voix.
Je vais entrer dans la vie. Merci, vous avez été pour moi un bon frère.
Je le fais sortir. En passant devant moi, il murmure :
Priez pour moi.
Je voudrais parler au commandant, dit-il une fois dehors.
Vermeulen s'avance.
Je demande que l'on ne me bande pas les yeux. Je sais mourir.
Bien.
Et le cortège, au pas, rapide, s'en va vers l'endroit... Ehrardt, très ferme, marche au milieu, seul entre les deux files armées, sans rien regarder, déjà séparé de l'existence par cette haie d'hommes ennemis.
C'est sinistre, cet homme qui marche vers la mort, vers le spectre qui l'attend là, dans ce coin... Ce serait sinistre, si je ne savais pas, moi, que déjà cette âme a quitté notre monde de misère et vit d'une vie plus haute, et si je n'entendais cet homme murmurer en lui-même, le regard en dedans :
Sterben ist leben... Leben ! Leben ! Vivre ! vivre !...
C'est là, dans l'angle de ces deux talus. Le condamné est placé dans le coin. Debout, très calme, il regarde le peloton, à dix pas.
Vermeulen, d'une voix sèche, donne lecture de l'arrêt. Puis il fait épauler.
Visez au coeur, s'il vous plaît, dit Ehrardt. Pas à la figure.
Il ferme les yeux pour se recueillir. Comme il les rouvre, nos regards se croisent. Un sourire passe sur son visage, les yeux pleins de rêve cherchent le ciel...
Peloton, joue...
L'Allemand se redresse, lève le bras :
Deutschland ueber...
Feu!
Un craquement épouvantable, un déchirement dans l'air Le corps s'est effondré, les jambes molles, en tas... et je verrai toute ma vie l'espèce de nausée qu'eut sa figure pour se pencher dans la mort.
Nous approchons. Un lâche a visé la tête : une balle a fait un trou entre le nez et la bouche sur le visage méconnaissable. La poitrine défoncée montre une caverne rouge. C'est affreux.
Mais déjà l'âme libérée de mon frère sourit à la vie.
Et je murmure : « Repose en paix ...
Le capitaine Ehrardt a été enterré, sans honneurs, au cimetière du village à Zwyndrecht. Mais dans ces derniers temps, dans un couvent de Belgique, un moine qui se souvenait de son frère l'espion, a célébré la Messe pour lui : la seule, probablement, qui ait été dite pour le repos de son âme.