L'agonie de Liège.
Je montai à la citadelle.
Sur mon chemin, une église m'invitait. Elle était déserte. J'allai droit à l'autel, et là, devant le Tabernacle, d'un geste spontané, je tirai mon sabre. Et de mes lèvres jaillit, brûlante, une prière : « O mon Seigneur très aimé ! puisque c'est Toi qui as mis dans mon âme l'amour de la justice, prends-moi maintenant comme ton chevalier : c'est pour Toi que je combattrai. Prends mon sang, prends ma vie, et avec eux tout mon amour !
Alors, dans la pénombre de la nef obscure, un rayon pourpre, à travers le vitrail, tomba sur la lame nue, qui s'irradia d'un ruissellement de feu. De quelques coups de canif, je gravai deux lettres sur la poignée dorée : M. C., Miles Christi, et, sous le sourire de Jésus, je remis l'arme au fourreau.
Quand je sortis, je sentis que quelque chose brûlait dans mon coeur, comme un feu.
A la citadelle, je trouvai de vieux amis. Le commandant Roulier promenait dans la cour une sourde et inextinguible colère.
Mon vieux, me dit-il, nous ne sommes pas frais : figure-toi que nous sommes ici sous les ordres d'une espèce de colonel de garde-civique mangé des mites. Et ce bougre de jeanfoutre ne prétend pas qu'on mette le nez dehors, sous prétexte qu'il y a des zeppelins... Note bien qu'il n'y a pas plus de zeppelins que dans mon (censuré)...
Il me présente au personnage en question. Je lui fais part de ma mission. D'un geste flasque qui veut être énergique, il m'indique les canons, dans un coin.
Quels canons, bon Dieu! Je les ai à peine aperçus qu'un frisson me court dans le dos : dans les grandes buses noires qui se profilent sur la muraille, j'ai reconnu, dans toute son horreur, le fameux « canon de 15' fonte sur affût è roues modèle 1889 s. Immédiatement repasse dans mon esprit cette phrase de mon cours d'artillerie : « Pièce d'un modèle ancien, d'un déplacement difficile. Alignés comme dans un musée, ils sont là, six, immobiles, léthargiques, rouillés, qui roupillent depuis vingt ans à la même place, sur leurs énormes affûts, tellement pétrifiés que les roues sont devenues ovales. Ah ! zut, alors!
Où est le personnel, mon colonel?
Ah ! ça, mon ami, il n'y en a pas.
Et les attelages?
Il faudra en chercher.
Et les munitions?
Je parie que les obus, s'il y en a, ne sont pas chargés. Il l'a trouvée, le colonel, sa mission de confiance ! Allons, à l'ouvrage I D'abord, réquisitionner des chevaux et pas les premiers venus. Je vais prendre quelques-uns de ces hommes qui ne font rien, et...
A ce moment arrive le colonel Eckstein. Dès qu'il entend parler de mes canons de 15 :
Défense formelle, dit-il, de sortir avec ces pièces I Vous allez obstruer les routes, et ce sera un désastre.
Mon colonel, j'ai reçu l'ordre...
Ceci est un contre-ordre.
Alors, mon colonel...?
Alors, restez ici i vous passez aux troupes de réserve.
Zut, alors I
Vous dites?
Je dis que c'est regrettable, mon colonel...
Le garde-civique m'octroie le commandement d'un nombre de vieux canons qui tralnent sur le rempart, le nez en l'air, comiques, l'air de dire aux moineaux ; Attention I nous allons tirer vous allez voir ça I »
Vous battres le fossé è mitraille avec vos pièces, lieutenant.
De ces emplacements-là?...
Il ne faut pas être grand clerc pour voir que ces canons, du haut de la muraille, sont absolument incapables de tirer dans le fossé.
Mais oui, monsieur, pourquoi pas?
Je lui tourne le dos.
Nous sommes deux maintenant, le commandant et moi, à arpenter la cour, dans une fureur commune.
Bougre de dromadaire ! grogne le commandant.
Triple extrait d'idiot I dis-je en guise d'écho.
Non, mais regarde-moi cet enduit de pétrole il lorgne encore en l'air !
Qu'est-ce qu'on va faire de nous, commandant?
Ce qu'on va faire de nous? Mon cher, on va nous laisser moisir dans cette cambuse jusqu'à la fin du siège. Et alors, on nous dira un beau matin la place a capitulé, mettez-vous en route pour Fra nkf urtam-Mein.
Ah! non!
Tu verras.
Le soir tombe... et la bataille fait rage. Mélancolique, je m'installe sur l'escarpe, et, accoudé à un canon, je regarde la nuit sanglante.
C'est effrayant. Au delà de la ville, qui allonge à mes pieds ses chapelets de lumières, d'autres clartés, sinistres, illuminent les hauteurs : tout un côté de l'horizon un immense demi-cercle de vingt-cinq kilomètres est embrasé. C'est le pays qui brûle, par villages entiers : partout les flambées montent eu rutilants tourbillons ; et sur l'incandescence de ce monstrueux brasier, le ciel, plaqué de reflets, fait une voûte de feu.
Sur ce fond de géhenne, les projecteurs des forts lancent leurs fuseaux de lumière blanche, qui tremblent, tournent, s'étirent dans l'ombre, rasant les croupes du sol, fouillant les replis, ou s'élancent dans le ciel comme des bras affolés qui entre-croisent leurs appels.
Et tout le long de la ligne, formant une crête de flammes, les éclairs des canons, brefs et dansants, jaillissent serrés, fiévreux, dans un rugissement.
C'est l'étreinte. Cette ligne ardente, c'est la barrière jetée devant l'invasion grise. Elle est battue maintenant par les houles déchaînées qui montent.. Saura-t-elle résister? Trois cent mille ennemis marchent à la curée : et pour les arrêter, vingt-cinq mille hommes, disséminés sur une ligne trop longue, opposent leur sacrifice à la ruée sauvage. Ils sont un contre trois aujourd'hui, demain ils seront un contre dix... et puis? Les Français arriveront-ils à temps?
Pourtant on tient. Au cours de la journée, depuis Pontisse jusqu'à Chaudfontaine, les bataillons ennemis, en masses compactes, ont foncé sur le frêle rempart. Celui-ci, par moments, a été submergé, les Allemands l'ont percé et se sont répandus par de larges trouées, comme une marée. Mais nos troupes, obstinées, sublimes, désespérées, se sont précipitées dans le débordement, et après une lutte farouche, l'ennemi a reflué, laissant sur la barrière des milliers de cadavres.
On tient, car dans les coeurs une ivresse a monté...
On tient, car sur la ligne où s'accroche la défense, une âme plane : l'âme d'acier du vieux Leman. Et les troupes, confiantes, sentent peser sur elles la force de ce regard lucide et de cette invincible volonté.
On tient.,. Maintenant c'est vers le sud que la bataille s'allume. Elle s'étend, elle allonge ses grands bras : demain le cercle de feu se sera fermé sur nous.
Vers le fort de Boncelles, à minuit, le hurlement grandit, la furie s'exaspère. Des essaims de shrapnells sillonnent la nuit rouge. Puis un roulement confus, comme un immense broiement, éclate et se prolonge. C'est l'assaut de l'infanterie : l'attaque forcenée qui recommence par là, en pleine nuit !
Alors, une rage monte en moi, de me voir impuissant, juché sur ces vieux murs. Je répète en moi- même la phrase du commandant. Nous moisirons sur place jusqu'à la fin du siège... Ah ! non ! Mille fois non ! Nous verrons bien Mon Dieu protège ceux qui luttent pour la justice.
J'ai dressé mon plan : demain je serai eu feu, quoi que fasse le garde-civique.
. II
A l'aube naissante, je m'en fus chez le patron.
Mon colonel, je devrais me rendre en ville où j'ai laissé des documents. Me permettrez-vous de les y aller prendre?
Hem !... Hem !.. Enfin, oui-. soit ! Mais rent:es eu plus tôt.
Oh ! oui, mon colonel !
Un auto entre, conduit par un civil.
Vous retournez à vide?
Oui, lieutenant.
Bon, je vous happe : rue de Hesbaye, 220. En vitesse !
A la maison, où j'entrai en coup de vent, je ramassai quelques règlements, une pipe de réserve et un troisième pantalon, les deux premiers menaçant ruine malgré leurs efforts combinée. On m'entoure.
Au revoir I ! je file : je n'ai pas le temps... Et Maggy?
Toujours en rupture de ban. Elle passe la nuit chez les blessés.
Je remonte en voiture. A ce moment Maggy, pâle, les yeux cernés, légère comme un oiseau, débouche de l'église d'en face... Je l'embrasse en hâte.
Tu sais , me souille-t-elle à l'oreille, c'est fait je me suis donnée... Prie pour que je L'aime fort.
C'est bien... c'est bien, ma colombe. Au revoir, prie pour moi.
Elle ne répondit rien d'abord, mais fixa sur moi un regard souriant et profond que je vois encore, toujours. Puis, comme l'auto démarrait, elle dit
Tu reviendras, tu sais .
Ce n'est que quatre ans plus tard, quand je retrouvai sa place vide au foyer, que je sus tout ce qu'il y avait dans ce suprême regard. Elle avait fait plus que prier...
Où faut-il vous conduire, mon lieutenant?
Au Sart-Tilman.
Sart-Tilman? Les Allemands y sont !
Avancez vers Boncelles aussi loin que vous pourrez... Vite !
En pleine bataille alors?
Nous approchons... La bataille bat son plein. Là-haut, dans la forêt, la fusillade crépite, affolée, soulignée par la basse formidable du canon.
Nous gravissons les pentes de la route en lacets. De part et d'autre, dans les fossés, des cadavres sanglants ; tout du long, par paquets, des corps mutilés, fracassés, des blessures atroces gorgées de caillots noirs, des poings crispée, des figures cireuses grimaçantee, dee yeux fixes, grands ouverts, encore pleins d'épouvante.
Et les blessés descendent, chancelants, titubants, les yeux égarés. En voici un que l'on porte, inerte, sur deux bâtons... Est-ce un corps humain? Il est rouge, rouge comme un lambeau de pourpre, des pieds à la tête, et du moignon qui pend et oscille à chaque pas, le sang coule, goutte à goutte, sur la route.
L'auto n'avance plus qu'avec peine.
Attendez à ce tournant, dis-je au civil. Si je ne suis pas ici dans deux heures, vous pouvez partir.
A pied, comme dans un rêve, je monte, en courant ; le sol tremble sous mes pieds. Les obus éclatent dans les taillis, et cela donne chaque fois un grand coup dans le coeur. A droite, dans la futaie, des batteries tirent à une cadence rageuse... En avant
Un groupe de fantassins dévale, désemparé.
Comment ça va-t-il?
Ils sont trop ! Ils sont trop ! font les voix de désespoir... Plus on en tue, plus il en vient !... Nous nous sommes battus toute la nuit.
C'est comme s'ils sortaient de terre ! dit un homme noirci.
Des tas de morts hauts comme ça ! fait un autre, comme dans un cauchemar.
Un officier descend, blessé, les yeux cernés de noir.
Où en est-on?
Ils sont à Sart-Tilman. Les chasseurs contre-attaquent.
Voici les réserves, terrées dans les taillis. Je les dépasse, courant, haletant, en nage, attiré comme par un aimant vers l'énorme craquement du combat. Sart-Tilman est repris. Dans un relent de poudre qui pue l'acétylène, je traverse le hameau où s'entassent les cadavres... Et là, maintenant, dans les champs d'avoine, je vois... Les balles fouettent l'air comme une pluie de plomb, avec d'effroyables claquements. Je les sens qui me frôlent... le sang martèle mes tempes. Et sur tout ce plateau labouré d'explosions un monstrueux fracas secoue la terre meurtrie. Dans un rideau mouvant de fumée je vois, en même temps, fulgurer les éclairs des fusants, et monter en cyclones les trombes des obus.
Je m'arrête, pétrifié. La gorge sèche, le coeur battant comme un tocsin affolé, je regarde, cloué au sol.
Un choc : je me retourne. Un Allemand, couché dans le fossé, me tient encore en joue. Je lui décharge mon pistolet en pleine figure.
Alors je m'élance, pris d'une fièvre, dans le cataclysme... Étourdi, aveuglé, suffoqué, je cours, droit devant moi. Tout tourne et tourbillonne. Je titube, je trébuche dans des trous, je chancelle sous des chocs embrasés...
N'importe. Je n'ai plus aucune émotion, en ce moment ; mais une idée, une seule : taper dedans, les enfoncer, les bandits, les infâmes !...
Et tout à coup, d'un bond, j'entre dans un bouillonnement humain, je me fonds dans une masse grouillante de corps qui halètent, qui frappent, les bras raidis, qui fouillent les ventres avec les baïonnettes rouges, avec des ban ! sauvages... Ah ! voici des gris 1 Une lame pointue fonce sur moi... je décharge mon arme au hasard. Puis je tire, je tire, sans arrêter, dans une sorte d'ivresse furieuse ; et j'ai conscience que je donne des coups de pied dans des tètes, qui, d'en bas, me jettent la flamme de leur haine ; puis, quand mon browning est vide, je tire mon sabre, et je frappe comme un fou, en criant : « Vive le Roi !
Je perds tout sentiment de la réalité. C'est un rêve brillant qui passe dans ma fatigue... Et parmi les éclairs que font les moulinets de mon sabre, une vision très douce flotte devant mon âme a O mon Seigneur aimé, es-Tu content de ton soldat? Jésus, mon Dieu, Je T'aime »
Et sous son amoureux regard, je me sens le coeur saturé de joie, d'amour, de paix...
Maintenant cela s'apaise. Je ne vois plus de gris devant moi. Seule la fusillade crépite sur la ligne. La campagne danse, comme un sabbat, devant mes yeux. Je n'ai plus de force, je tombe.
Inerte, les yeux ouverts, dans un anéantissement, je regarde le ciel piqué de shrapnells. Des zigzags irradiés courent devant mes yeux. Je n'entends plus rien, sinon le gémissement d'une bouche sous mon oreille. Je ne saurais plus bouger, je ne saurais plue..
Une main soulève ma tête. Une voix me parle, semblant venir de loin :
Vous êtes blessé, lieutenant?
Sais pas... Crois pas... la fatigue... Victoire, hein?
Oui, ils f... le camp.
Ah I
Il me donne à boire quelques gorgées de café.
Je regarde de nouveau le ciel, bercé par la bataille qui se prolonge au loin... Peu à peu, la vie physique, qui s'était abolie, reflue dans mes membres. Je me lève et regarde.
Épouvante Il n'y a plus de terre, mais un tapis de cadavres. Des morts eur des blessés, en tas. doit sortent, avec les filets de sang, des râles, des cris rauques, des hurlements. Devant moi la tranchée reconquise. Au fond du boyau, de grandes mares rouges où gisent pêle-mêle les corps enchevêtrés. En voici deux qui se sont empalés mutuellement, de leurs baïonnettes, et leurs têtes rapprochées s'unissent dans un baiser de haine.
Entre les morts, le long du parapet, des groupes clairsemés font le coup de feu. Tout cela est exténué, brisé : un cordon de misère. C'est donc tout ce qui reste, cela, devant les masses ennemies qui se refont, là, derrière le bois... devant l'inondation allemande?
Je m'en vais vers la droite, courbé, à cause des balles, dans le fouillis des abatis. Voici un officier d'état-major. Je vais prendre ses ordres : il m'envoie à la citadelle.
III
La vaste cour fourmille de troupes hétéroclites. Désordre indescriptible. Le commandant Raulier prend des noms, fait des listes, s'efforce en vain de former des unités qui se dissolvent aussitôt... Le colonel s'agite et crie dans le vide :
-- II faut absolument que ces troupes disparaissent d'ici : si un zeppelin...
La ferme, chapeau buse ! murmure le commandant... Allons ! un officier pour prendre la moitié de ce lot !
Je m'avance. C'est une troupe de six cents hommes qui me tombe dans les bras : cela va bien ! Le chapeau buse me donne ses ordres :
Vous allez, avec ee personnel, convoyer une batterie qui se dirige sur Loncin,
Ah ! Quelle batterie, mon colonel?
-- Une batterie en marche vers Loncin, monsieur.
Zut L. A vos rangs !
La colonne se forme, par quatre.
Mais hâtez-vous donc, monsieur !
Je fais le geste de regarder en l'air :
C'est vrai, si un zeppelin... Garde à vous I Par le flanc droit
Droite ! En ayant, hârrrche !
A plus tard, vieux pékin !
A la sortie de l'ouvrage, je croise l'auto du colonel Loiselet.
Mon colonel, j'ai six cents hommes de troupes fraîches. Je vais...
A Herstal ! Et vite : cela chauffe !
Sabre au clair, à la tête de mes six cents, je descends les « quat'cents escaliers » de Bueren. Vers le bas, je me retourne un juron s'étouffe dans ma gorge : pas possible ! Les deux tiers de mes hommes s'égrènent sur l'escalier, accroupis sur les marches, accoudés, le regard vide... Je remonte, quatre à quatre?
Que signifie?...
M'en fous ! répond un homme.
Alors, dans une rage folle, je frappe, du plat de mon sabre encore zébré de rouge, dans les rangs avachis.
Sacré tonnerre du diable ! Mille millions de milliards de...
Tout se disloque sous cette tempête, et dégringole en désordre au bas de l'escalier.
Là je reforme les rangs.
Les gradés !
Trois sous-officiers s'avancent t un sergent-major et deux sergents. Trois gradés pour six cents hommes !
Qu'est-ce que cela veut dire? dis-je au sergent-major.
Mon lieutenant, on ne peut pas tirer d'un homme plus qu'il n'y a dedans : voici trois jours et trois nuits que ceux-ci traînent dans les trains et les gares sans manger ni dormir...
Il fallait le dire, que diable !
Immédiatement, je pille les boutiques et boulangeries voisines : pain, bière, vin, tout ce qu'on trouve est réquisitionné. Et tout en me promenant devant cette longue file d'hommes assis sur le trottoir, qui s'emplissent le ventre, la bouche bourrée, la bouteille à la main, je me rends compte de la valeur de la troupe que j'ai là : tous vieux pépères, les derniers rappelés !
Allons ! On y est?... A vos rangs !
Mes amis, dorénavant quand il vous manquera quelque chose, il faudra me le dire. Maintenant, il s'agit d'arrêter les Allemands. Si vous les laissez passer, ils brûleront vos maisons et tueront vos femmes et vos enfante. Allons donc ! Encore un effort aujourd'hui, et pour ce soir je vous promets un bon repos, et de la paille pour la nuit.
Ah I bon, alors, fait un vieux type à barbe.
Et en route ! Nous entrons dans Herstal. Si je pouvais, avec mes six cents hommes, prendre l'ennemi en flanc !...
Soudain quelques coups de feu éclatent. Flottement, débandade, mes lapins prennent la fuite !... Je les rejoins, comme une flèche.
Halte ! crié-je, le pistolet braqué sous le nez d'un sergent. Si vous faites un pas, vous êtes mort !,
Il s'arrête net. La fuite cesse. Je suis désespéré.
Rassemblement !
Je regarde, navré. Que faire de tout ce bétail qui tremble?
Sergent, je vous casse de votre grade. Rentrez dans le rang.
L'homme blêmit. Un éclair passe dans son regard.
C'est honteux ! fait une voix...
Ah ! Il y a donc tout de même des hommes dans le tas. Une idée!...
Des volontaires pour marcher avec moi ! Une cinquantaine d'hommce sortent des rangs parmi eux mon sergent.
Sergent-major, vous prendrez le commandement du reste de la compagnie. Voue me suivrez à deux cents mètres en colonne. Et le premier qui fait demi-tour, je vous donne l'ordre de lui faire sauter le crène. Compris?
Bien, mon lieutenant.
Les coups partent du bosquet, là-haut, sur notre gauche. Ce n'est pas grand chose. Je forme mes hommes en tirailleurs, et en avant ! Noue courons presque, malgré la montée. Quelques balles filent trop haut. Je voie, à la lisière, une forme grise faire un rapide demi-tour et disparaltre. Noue entrons sous les arbres.Tout à coup, devant moi, un homme se dresse, me met en joue... Vlan! » fait une voix près de moi : l'Allemand tombe, assommé d'un coup de crosse. Je regarde : c'est le sergent que je viens de dégrader.
Vous reprendrez vos fonctions ! crié-je.
Merci, mon lieute...
Il s'écroule à mes pieds, plié en deux, tué. Fusillade. Les balles claquent avec un bruit mat dans les feuilles. Nous avançons jusqu'à l'autre lisière, d'où nous voyons une dizaine d'Allemands dévaler en vitesse.
A ce moment arrive un officier au galop :
C'est vous qui commandez cette troupe?
Oui.
Battez immédiatement en retraite sur Loncin. En retraite? Qu'est-ce qui se passe?
La rive droite est évacuée, me dit-il tout bas. On abandonne la ville.
Je suis atterré.
Au plateau d'Ans, sur la route de Bruxelles, c'est une invraisemblable cohue : toute la division reflue par ce couloir. Les autos, bloqués en rames, cornent en vain. Les cavaliers bousculent les fantassins ; les colonnes, coupées, morcelées, se désagrègent ; les hommes exténués errent, par paquets, cherchant leurs unités. Les chariots de tous genres achèvent d'obstruer la voie : une batterie de campagne, une colonne de munitions et une file de voitures bagages marchent parallèlement, cherchant à se dépasser, dans la dérive du grouillement humain... La division de Liège la glorieuse corps fourbus, têtes bandées, bras ballants, tout Gela passe, mou, abruti, indifférent à tout, charrié vers l'arrière homme un monceau de débris. Cela sent la déroute. Misère !
La défaite, murmure un lieutenant.
La défaite? Ah ! non !
Je regarde celui qui a osé prononcer ce mot humiliant : il a passé ces jours tragiques dans un bureau, celui-là. Ce brisement final, c'est tout ce qu'il a vu de la grande bataille. Maie moi qui ai vu là-bas, sur les hauteurs de Tilff, la mêlée éperdue, et la rouge barrière où s'est brisé l'ennemi, et les monceaux de cadavres sur lesquels nos soldats ont planté leurs drapeaux, je sais que la fatigue de ces corps surmenés est faite de trop de triomphes, et que c'est une grande victoire qu'ils emportent avec eux...
En ce moment, un auto passe où flotte un drapeau blanc et vire vers le fort : entre deux officiers belges, un Allemand, les yeux bandés.
Un parlementaire I
Quelques minutes plus tard, l'auto revient et s'en va en vitesse.
Dans cette brève entrevue, deux mots s'étaient échangés :
Rendez la place, avait dit l'Allemand, ou nous écrasons les forts.
Non I avait répondu Leman.
Dix jours plus tard, avec toute la garnison, il était enseveli sous les débris de l'ouvrage. Et je vis, dans la gloire d'une lumière dorée, que notre sacrifice avait sauvé monde...
Un Te Deum ardent, de mon âme raffermie, monta vers le Dieu juste. |