Saint-Nicolas... Il gèle. L'eau monte dans notre cave.
Je regarde Moulin d'un oeil navré :
Et rien dans nos souliers, Moulin ! II nous a oubliés...
Il prend son air le plus intelligent :
Pas étonnant, lieutenant : voilà cinq semailles que nous ne les avons plus tirés des pieds.
Moulin, tu es un grand esprit... Si tu continues...
Le téléphone m'interrompt :
Allô Lekeux? Ici la Division, commandant Pétry. Vous allez être relevé...
Hein? .Et vous irez occuper la gare de Pervyse, où vous relèverez le lieutenant Cornélius.
Bien, mon commandant.
Je me retourne vers Moulin :
Un cadeau de saint Nicolas, Moulin.
Ah!?
Je suis nommé chef de gare.
??
Et vous, sous-chef : gare de Pervyse.
??.... ??
J'étudie attentivement le facies de Moulin. Il passe par toutes les phases de l'ébahissement, de l'ahurissement et de l'abrutissement ; puis une lueur s'allume dans le regard en déroute.
Est-ce que...?
On déménage, peut-être?...
On déménage, mon vieux Moulin.
Ah ben ! zut, alors !
Quand Moulin dit : « Ah ben, zut ! » cela signifie qu'il se passe un drame dans son âme : je sais cela. La trame en est limpide. C'est évidemment, comme dans tout drame, la lutte entre deux passions : d'une part le plaisir de sortir de ce patelin, de l'autre, la crainte de tomber dans un pire. Mais avant tout, c'est le désarroi causé dans son esprit par l'invraisemblance de cette idée : quitter le poste, « son poste » ! Depuis le temps qu'il l'occupe, Moulin y a poussé ses racines . Maintenant il en fait partie comme les briques font partie des murs ; il est le Moulin de la ferme, et ne sait plus se figurer qu'on puisse un beau jour l'envoyer vivre ailleurs : cela lui paraît aussi drôle que si l'on disait à la bicoque elle-même : « Allez remplacer la gare de Pervyse »... Et c'est pour cela surtout que Moulin dit : « Ah ben ! zut, alors ! » et que ses idées battent l'air, comme les ailes du vieux moulin d'en face que personne ne remet plus dans le bon vent.
Lieutenant, on va prendre un ou deux sacs de patates avec nous?
Oui, et vous hélerez un taxi pour les charger, hein? Moulin, vous déménagez...
Vous aussi, lieutenant, n'est-ce pas?...
Merci !
Moulin ne comprend plus rien. Las de penser, il prend le parti d'agir, et entame de vastes préparatifs.
Dans la matinée, nos remplaçants s'amènent. Le service remis, Moulin et moi, un brin de regret au coeur, nous disons adieu à ces rivages heureux et mettons à la voile vers de nouveaux hasards.
Nous entrons « en ville ». Pervyse, qui fut un bourg coquet de quinze cents âmes, est un chapelet de ruines. Les toits ont chaviré, les murs ont chu en bloc, les immeubles béants exhibent des intérieurs aux papiers chamarrés : et dans le lourd silence des rues écroulées nos pas ont d'étranges résonances. De sa jolie église, il ne reste que les murs, les piliers en briques neuves et une tour qui titube sur la moitié de sa base. Autour d'elle, c'est la mort dans la mort : les obus ont fouillé les caveaux de famille, ont retourné les tombes et projeté autour d'elles les ossements consacrés. Seule une petite chapelle, à fleur de route, est demeurée intacte : un Christ, dont le front saigne, garde dans son regard sa divine sérénité. Et sur toutes les douleurs, et sur toutes les blessures qui passent à ses pieds, ce regard s'abaisse, très doux, souriant dans la souffrance, répétant aux curs las la leçon du sacrifice : « Hommes de peu de foi ! Ne faut-il pas souffrir pour entrer dans la gloire?
Qu'en dites-vous, Moulin?
Moulin est devenu rêveur.
Doit pas y avoir beaucoup d'patates dans clpatelin, fait-il, le regard flasque...
Voici la gare. L'endroit paraît malsain : an sent encore l'odeur des récents éclatements. Pour arriver à la porte , il faut enjamber un fouillis de débris.
L'intérieur est d'une hideuse simplicité. Il est vidé : le même coup d'oeil embrasse l'eau noire qui croupit dans la cave et le ciel qui s'échancre dans la trouée du toit. Un bout d'échelle, deux restes d'escalier nous amènent au grenier. Dans un coin, un réduit a été aménagé à l'aide de loques, de panneaux de portes et de matériaux divers : c'est le nouveau logis que m'offre le Gouvernement.
Cornélius m'y attend, et, courtois, me fait les honneurs du créneau. Un éblouissement : au premier regard, l'oeil demeure interdit devant l'immense blancheur de la nappe sans limites qui semble ne faire qu'un avec le clair du ciel. Il lui faut quelques instants pour y saisir des lignes.
Mon hôte, observateur expert, m'aide à les démêler.
Pervyse est à mi-chemin entre Dixmude et Nieuport. A ncs pieds le chemin de fer, solidement arc- bouté sur ces deux fortes chevilles, tend tout droit son ruban d'acier, barrant d'un trait impérieux la route de l'invasion. L'Yser, le « fleuve de fer s, dessine dans le lointain sa courbe sinueuse. Entre les deux, l'eau.
Au delà de l'Yser, c'est la grasse campagne de la terre de Flandre où s'égrènent les fermes blanches, les clochers effilés, les villages presque intacts.
Et à l'extrême gauche, festonnant sur le ciel ses ondulations d'or, toute la ligne des dunes court à l'horizon, couronnée de villas : Westende, Middelkerke, Mariakerke se montrent une à une, et enfin, en un élancement de tours, Ostende. AM nos plages, nos belles plages I Ils les ont, les Barbares I
Mais de l'autre côté, Furnes, demeurée libre, repose parmi nous sa svelte et délicate beauté, et derrière elle, Dunkerke, et Calais , et la France . Et entre les deux, dans le suintement de la tranchée, des hommes déguenillés souffrent, attendent, et tiennent : et à cause d'eux ils ne passeront plus I
Ça y est : j'ai tout noté, pointé les repères, vérifié le bulletin. Mon camarade prend congé.
Pour le reste, dit-il en sortant, vous recevrez ici votre ration journalière d'obus. Mais ils tirent mal.
Quelle marque?
Généralement du 1.0 c. 5. Il y a une cave en face.
Merci.
Deux mois plus tard il réoccupait le poste et se faisait fracasser le bras au créneau... Et pourtant il y avait une cave en face I
Me voici seul avec Moulin.
Moulin, quand on bombardera, vous irez dans la cave.
Moulin se redresse avec une telle violence qu'il se casse le crâne sur une poutre.
Jamais ! fait-il avec une grotesque indignation.
En tout cas, vous irez dormir dans la cave. Il fait trop petit ici pour nous deux.
Jam...
C'est un ordre, Moulin.
Bien, mon lieutenant.
La loge est minuscule : une cabine de sémaphore : un mètre cinquante sur trois, et là dedans une table, deux escabeaux, des tablettes, des instruments, un monceau de bûches, et, dans un coin, unfourneau fait d'une tôle et de six briques, qui crépite et fume odieusement.
Chic appartement, hein, Moulin?
Ouais.., ouais.
L'ceil de Moulin pétille : il compare intérieurement le grenier à la cave, et trouve qu'il y a du bon.
On s'installe.
Pourvu qu'on trouve des patates, songe Moulin tout haut.
Tant que ce point ne sera pas résolu, je n'en tirerai rien de bon.
Moulin, je vous charge d'une mission officielle : vous allez partir en reconnaissance, et vous réquisitionnerez un logement pour un homme et des vivres pour deux.
Moulin ne se le fait pas répéter. Une heure après il rapplique, rayonnant comme un dieu, brandissant de miraculeuses provisions : du pain d'épices, du chocolat, une bouteille de bière ! de la véritable bière, un demi-sac de pommes de terre.
Veine ! Veine ! crie-t-il, castar ! (1)... Il y a des pékins ! et des boutiques I et de la bière !
Saint Nicolas, Moulin. Vous voyez, esprit faible, qu'il n'était pas nécessaire d'enlever nos souliers. Saint Nicolas, c'est un poilu, Moulin... un grand poilu.
Veillée.
Le soir tombe. Moulin dort debout.
Moulin, allez vous coucher.
Dans la cave, lieutenant?
Oui. Il prend un air tellement navré que j'en ai pitié.
Elle n'est pourtant pas mauvaise, cette cave?
Le génie y loge.
Oh ! non. Il y fait meilleur qu'ici. Mais justement...
Oh ! Et surtout que je ne voie plus la pointe de votre nez avant que je vous appelle... Compris? Moulin se gratte la nuque et disparaît.
Mon Dieu ! Me voici donc seul : complètement isolé dans le silence du grand bâtiment vide ! Un flot de joie fait irruption dans mon âme. 0 becta solitudo! 0 sole beatitudo !
Oh ! comme je goûte intensément ce bonheur d'être seul ! Comme je vois clairement que l'homme est fait pour la solitude, parce qu'il est fait pour la société de Dieu, et que c'est dans ses longues et solitaires communions avec Dieu qu'il doit puiser la force d'être saintement sociable.
Je tombe à genoux, et, le front sur ma carte, je m'abandonne, dans la paix infinie, à une prière de tout mon être...
Rrrr... Téléphone !
Allô ! Observateur?
Oui.
Ici, Sckildersburg. Le p.p. (2), entend les Allemands travailler à la ferme du Beverdijk.
Bon. J'écoute. Rien : c'est trop loin. Je communique au Q. G. et me replonge dans l'oraison, l'oreille tendue, le regard noyé dans le noir.
Un roulement de coups de feu... C'est vers la droite : Oud-Stuyvekenskerke. Nouveau r téléphonage 5; puis je m'étends : j'ai mon compte...
Rrrr... Encore le téléphone.
Allô I Ici ne batterie. Nous allons tirer sur la ferme Beverdijk. Pouvez-vous observer?
En direction, oui.
Je règle le tir, et me recouche.
Le froid humide de la nuit pénètre de toutes parts par les joints de mon pigeonnier de carton Je grelotte sous ma couverture, les planches me paraissent plus dures... Et je pense au Christ de l'église qui sourit sur sa croix : et, ne pouvant dormir, je prie... Une explosion, au loin. Je me relève. Les Boches bombardent : encore Sud-Stuyvekens. Dix minutes d'enfer sur le pauvre petit coin, puis plus rien. Je reprends l'horizontale et m'endors, du sommeil de l'observateur, sommeil de garde-malade, sommeil toujours actif, toujours sacrifié, Mi l'oreille en éveil perçoit le moindre bruit qui vient frôler le grand sommeil du front, le sommeil de la Patrie qui est malade et que je veille.
Rrrr...
C'est vous, Lekeux?
Oui, commandant. Je reconnais la voix commandant Pétry.
Observez attentivement vers Saint-Georges on craint une attaque.
Je sors sur le toit poux mieux voir, et, installé sur un tronçon de poutre, je regarde... Rien. Parfois une fusée monte, balance quelques instants sa lueur brasillante, puis retombe et s'éteint, laissant la nuit plus noire.
Hem !... Quelqu'un tousse discrètement derrière moi. Je me retourne : c'est Moulin !
Lieutenant, fait-il, timide, je vais vous remplan.
Mille tonnerres !... Veux-tu fout' le camp...,emplâtre!
L'ombre de Moulin, épouvantée, fait un fébrile demi-tour et dégringole l'échelle. Et d'en bas j'entends monter comme un gémissement :
Ah ben ! zut alors...
J'appelle :
Moulin !
Lieutenant? Alors, de ma voix la plus douce, je lui souhaite bonne nuit :
Dormez bien, Moulin.
Merci... Merci, mon lieutenant, répond une voix heureuse.
L'horizon, vers Saint-Georges, devient nerveux maintenant. Des coups de feu strient la nuit de leur clappement sourd qui se prolonge sur l'eau, isolés d'abord, indécis dirait-on, puis mêlés en paquets qui crépitent comme un feu. Le jeu des fusées s'anime, se serre, devient fiévreux... Attaque? Non : cela se calme. Puis un nouvel accês, qui s'apaise à son tour le combat ne veut pas s'allumer. A une heure tout rentre dans le silence. Je suis glacé, je ne sens plus les jumelles dans mes doigts.
Renseignements pris, je me recouche pour veiller...
Rrrr...
Pour la vingtième fois je cours au téléphone.
Une communication bête. Je suis brisé.
Dion regard monte vers le ciel. Alors, d'un geste ami, je caresse l'appareil, instrument de supplice de ces nuits douloureuses : « Merci, mon Dieu merci... »
L'aube s'est levée, maintenant, sur le grand lac.
Un humide brouillard, paisible et doux, tend un rideau blanc sur la guerre ; et ce voile diaphane met sur la terre apaisée, pure comme une âme d'enfant, un recueillement candide de première Communion... J'ai pensé à quelque chose en priant cette nuit : depuis des semaines je suis sevré du Pain de vie... et maintenant j'ai faim de l'angélique banquet, j'ai soif du baiser divin. Il y a un poste de bataillon au village : il doit y avoir là un aumônier qui dit la Messe.
Aucun danger par cette bruine, à ce moment-ci surtout : c'est l'heure où s'assoupissent les fatigues de la nuit, l'heure où la guerre s'oublie, où les sentinelles, là-bas aux avancées, s'endorment debout contre le parapet, les pieds dans l'eau, le front blême au fusil, abîmées par l'immense lassitude que la nuit a amassée dans leurs corps douloureux... Je vais éveiller Moulin.
Moulin !
Un grognement de fauve.
Eh ! Moulin !
Lieu... lieutenant...
Voulez-vous prendre le poste pour une demi- heure?
Nouveau grognement : l'esprit était omt tout à l'heure ; maintenant la chair est faible
Il se décide pourtant :
Ah I oui... Ah oui... j'y vais.
Il n'a pas le sommeil de l'observateur, Moulin !
Communion... Aurore : aurore dans le ciel, aurore dans mon âme.
J'ai trouvé Celui que j'aime : je L'ai trouvé et Le presse sur mon coeur. Il est à moi, mon Bien-Aimé, et je suis à Lui, et le monde, soudain, a changé.
Aurore... Une lumière rose baigne l'air transparent, s'étend en traînées d'or sur le lac assoupi, et caresse doucement les épaves meurtries qui saignent dans la plaine. Tout dort dans la quiétude pleine de rêve du matin... Est-ce encore bien la guerre? L'immense paix du ciel n'a-t-elle pas endormi les haines sur la terre?... Voici que dans l'éveil des clartés matinales une joie a monté, toutes ces pauvres choses blessées qui pleuraient se sont mises à sourire, et de la mort un cantique a surgi.
0 mon Dieu qu'est-ce que. toute cette guerre devant la joie pure et lumineuse de la naissance d'un jour? Que sont toutes nos misères devant l'éternité de l'aurore, devant l'immuable jeunesse du monde?... Et que sont elles-mêmes toutes ces beautés et toute cette jeunesse, devant l'insondable mystère de ta Beauté, mon Dieu, et devant le rayonnement dont ton simple regard fait resplendir mon coeur?
Je sors mes couleurs et prends une aquarelle de ce paysage de lumière : et mon pinceau voudrait mettre sur le papier toutes les clartés du ciel et toutes celles de mon âme : et je me sens tout heureux de voir que, dans l'harmonie divine qui gouverne les mondes, chaque chose est si bien à sa place, même notre souffrance.
9 décembre.
Le poste reçoit du renfort : c'est de Wilde, un vieil ami de l'école militaire.
Nous causons. Tout à coup la portière s'ouvre violemment dans un fracas de jurons.
Mes acolytes, dit de Wilde.
Deux grands gaillards font irruption, armés de carabines.
Eh I qui voilà...
Dans l'un des deux soudards, je reconnais Snytsers !
Sa figure nerveuse se contracte à chaque mot, impatiente ; son regard gris qui cligne a des reflets inquiétants.
L'autre a une mine moins rassurante encore : un Flamand de six pieds taillé à arêtes sèches, mal achevé, rugueux, avec des mains énormes, une mâchoire carrée, et deux petits yeux malicieux qui louchent sur le facies bourru.
Mon pauvre Moulin, avec ses yeux cernés, a l'air d'un mouton pouilleux, à côté de ces loups.
Ils prennent les ordres de leur chef et s'éclipsent.
Que dis-tu de mes enfants de choeur? dit de Wilde.
Ma foi, ils sont réussis... Snytsers, je le connais, mais l'autre !... Il n'a pas l'air piqué des vers.
C'est mon ordonnance : Frentzen. Frentzen a été prisonnier des Boches. Au bout de deux heures il s'est ennuyé : il est allé, tout à son aise, trouver la sentinelle, l'a assommée d'un seul coup de poing et s'en est allé, fumant sa pipe, retrouver sa batterie... Tiens, regarde.
Les deux lascars sont déjà au delà de la tranchée. Ils examinent le terrain et discutent, par monosyllabes.
Tu verras que dans dix minutes ils seront en expédition.
En effet, dee coups de feu éclatent bientôt en avant : on voit Snytsers et Frentzen se démener dans l'inondation. Ils rentrent, sous les balles, chargés d'un butin vaseux : Snytsers rapporte un ceinturon et un fusil, Frentzen s'est adjugé une paire de souliers, dont l'un contient encore le pied du propriétaire. Ils s'invectivent comme des charretiers, puis, tout à coup, s'arrêtent, et se regardent :
Genie?... pikken?... (3).
Ils échangent un clin d'oeil d'intelligence, et, d'un commun accord, disparaissent dans le village.
Au bout de deux heures, ils ont dévalisé la moitié du dépôt du génie, ont aménagé, à l'étage, un « kotje » (4) pour eux se foute dedans », et parlent de vastes transformations à apporter à l'immeuble.
Moulin ne souffle mot. Il suit d'un oeil anxieux les évolutions des intrus... Il est inquiet pour son hégémonie. Et une passion mauvaise ronge le cur de Moulin : celle du chien fidèle qui, le jour où son maitre introduit au logis quelque nouveau cabot, grogne, rentre la queue et cuve dans son coin sa jalousie.
Aussi quand, vers le soir, les « nouveaux » se retirent, il pousse un gros soupir.
Ah ben! zut alors !... gronde-t-il, effondré sur sa chaise.
Quoi donc, Moulin? Vous n'êtes pas content? Alors le fiel de son âme se donne libre cours, et il se venge bassement par le dénigrement :
Avec toutes leurs manières, n'ont pas le coeur. de passer la nuit, tout de même !
Et Moulin se redresse : il a repris l'avantage, avec la conscience de sa supériorité. En sifflant, il va prendre le bois que les autres ont volé, rallume le feu qu'il avait laissé éteindre, et prépare le souper. Et tandis qu'il s'éponge devant la flambée rouge, j'entends sa voix qui tremble, chargée de rancune :
N'auront pas d'nos patates, toujours !... N'ont qu'à tirer leur plan... Saligauds !
14 décembre.
Nouveau renfort : trois Français viennent occuper le poste pour les tirs des canons de 120. Immédiatement la baraque devient une ruche bourdonnante. La cuisine fonctionne, les gourdes se vident.
Ah ben !dis donc, en voilà-t-y un d'gourbi !
C'est un phare, c't'cambuse !
Une bistouille, vieux frère? dit Lévêque.
Il tend un quart à Moulin, qui de son coin suit les péripéties de cette nouvelle invasion. L'oeil de Moulin pétille, il avance le bras, il est conquis. Ceux-ci, au moins... ! Mais les autres !...
Vlan ! Un formidable coup de poing ébranle la portière : Frentzen parait.
Moulin rentre dans son coin.
Sans un mot, Frentzen examine en détail chacun des nouveaux occupants, puis il exprime ses impressions sous forme d'un grognement de fauve, qui fait au fond de sa gorge un « whouâh ! » énorme et caverneux. Après quoi il s'assied, secoué par le hoquet d'un rire intérieur.
Une bistouille, l'ancien?
Frentzen empoigne le quart, le vide d'un trait, et remercie d'un clin d'oeil ; puis il recommence à rire en lui-même.
Au bout d'une minute il extrait un objet de son mouchoir et le tend à de Wilde.
Un balle dans mon culotte, nom de zwem !
Puis il tend son derrière, où un peu de sang colore, sur le drap, une échancrure fraîche.
Un culotte tout neuf, verdoemme!
Blessé? interroge de Wilde.
Frentzen hausse les épaules.
Et tu n'l'as pas rendu à c'Boche? dit Vercheur.
Le Bosse?... wah !... wah !... cassé son ghueule ! whouâh!...
Il est repris d'un accès de fou rire.
Et Snytsers?
Snytsers... hem ! allé piquer chez le genie, wah !
Un coup à la porte : « Entrez l » Dans un babil de timbres argentins, une apparition de minois roses sous des coiffes coquettes : ce sont les misses des Anglaises qui font office de brancardiers.
Depuis quelques jours elles rendent au poste des visites assidues : elles connaissent de Wilde, qui prend régulièrement le five o'clock chez elles. Quant à moi, elles me prennent pour son ordonnance; le fait est que je suis honteusement sale et ruiniforme.
Bôdjou, monsieur Robert, disent-elles à de Wilde.
Bôdjou, mon ami, ajoutent-elles, de loin, en se tournant vers moi.
Tant mieux : cela me dispense de caqueter. Je n'aime pas beaucoup lei femmes : ça parle trop.
La logette est bourrée maintenant, mais ravissante à croquer, dans le mélange cosmopolite que font les bonnets bleus des Français, les cuirs fauves des Anglaises et nos vareuses sombres.
Une bistouille, madame? dit Lévêque, brandissant sa gourde.
Aôh I jé vô' emeroie bôcoup, Sourit miss Dorothée.
Un jour les misses ont demandé à « Monsieur Robert » si nous ne pourrions cuire pour elles des patates (prononcez pêt't's). Cela a bien été pendant quelque temps. Malheureusement la cuisson se faisait dans un... l'avouerai-je? dans un vase de nuit, le seul récipient non troué que nous eussions découvert. Eh !'non Dieu! le vase de nuit d'un chef de gare ce n'est pas si mal que cela, au fond. Et puis... Or un beau jour les misses me surprirent pendant l'opération.
Aôh I dit misa Feave à de Wilde en indiquant d'un geste dégoûté le vase d'ignominie, c'est là dedans VOUS cuisez les pèt'ea?
Mais oui, que voulez-vous?... On fait ce qu'on peut.
Silence pénible. Comme elles sortaient, j'entendis une des misses dire à de Wilde :
Il n'est pas propre, votre gârçon !
Le lendemain, très gentiment, elles nous firent présent d'un plat de frites, et expliquèrent qu'étant munies maintenant, elles s'en voudraient de nous déranger davantage.
Nos rapports, d'ailleurs, ne tardèrent pas à devenir plus sociables. Elles finirent par savoir que j'étais aussi lieutenant, comme Monsieur Robert, et de plus clergymen . Alors je dus à mon tour aller « five o'clocker s, orner leur album d'un penser et d'une fleur, poser devant leur appareil, et me lancer dans les mondanités de Pervyse. Au contact de de Wilde, j'avais réappris l'art de me laver et de fermer les boutons de ma vareuse. Les jours de mauvais temps, on tenait cercle chez le major ou chez l'aumônier, on faisait salon chez le docteur, où il y avait un piano et où l'on oubliait la guerre dans Chopin, Grieg et César Franck.
Parmi tous ces accueils, un surtout m'était cher : c'était celui qui m'était fait dans une bicoque basse occupée par mes amis du génie : Maurice, Ivan et le docteur. Derrière le sourire sceptique de Maurice , il y avait une nature d'artiste, avide du beau. L'âme claire d'Ivan était comme un chant de ruisseau ; c'était pour moi un gentil petit frère, et nos &mes se comprenaient sans effort. Quant au docteur, c'était un homme charmant, qui avait le bon esprit de convenir qu'étant un vil pékin, il avait le devoir d'amuser le mess à ses dépens.
Je passais là des heures délicieuses. Ivan, de sa voix de cristal, chantait Lakmé ou la Romance de la Sauge. Puis, à noue deux, nous entonnions le Magnificat : et Maurice écoutait de toute son &me. Il n'était plus entré dans une église depuis sa première communion, mais il buvait la beauté du cantique divin, et nous le faisait recommencer sans se lasser. « Il y a là dedans, disait-il, quelque chose qui est plus que terrestre... » Et son esprit s'ouvrait au monde insoupçonné pour lui des surnaturelles harmonies. Alors, on parlait de religion, de beautéet d'amour, et Maurice comprenait bien ce catéchisme-là.
A la Noël, on fit la Messe de minuit, dans une grange. Par une sorte de convention tacite, les deux adversaires respectèrent le mystère de l'heure céleste : pas un coup de feu ne fut tiré.
Par une belle nuit claire, toute scintillante, où le givre avait tissé des dentelles de fête, les poilus s'assemblèrent. Maurice accompagnait. Avant la Messe, je vis Ivan, à genoux en plein air, se confesser sous les étoiles d'autres attendaient. Puis on entra. Devant l'autel tout blanc, qui brillait comme un lys sur les briques noircies, on entonna les chants de Noël : « Les anges, dans nos campagnes... », « Gloria in excelsis Deo »... « Un enfant nous est né pour racheter le monde... ». Et, comme à Bethléem, Jésus, cette nuit-là, redescendit des cieux dans les humbles senteurs des épis et des foins.
... Et je vis des larmes couler sur de rudes visages, au son des vieux cantiques.
Trois jours plus tard, Maurice faisait sa deuxième Communion.
Cependant mon pauvre Moulin commençait à donner des signes inquiétants de délabrement. Moulin tournait dans le mauvais vent, depuis l'arrivée des « nouveaux ». Et il dépérissait, rongé par un ver intérieur, et aussi par cette fièvre spéciale que donne l'inondation.
Moulin, lui disais-je, vous êtes malade : il faudra aller vous reposer.
Mais il rouspétait avec tant d'énergie que j'en étais vaincu. Un jour, pour le distraire, je l'envoyai faire une course à Furnes. Le soir, il ne rentra pas ; le lendemain non plus. Le soir du troisième jour, comme je revenais de chez Maurice, je trouvai, dans un fort relent d'alcool, une forme étendue dans ma couverture : la figure de Moulin en sortit, bouffie et hébétée.
Lieutenant, dit-il, la voix pâteuse, allez à la cave ; ça n'est pas juste que vous passiez toutes les nuits.
Toutes mes injonctions demeurèrent sans effet : c'était l'indiscipline ;« et l'ébriété, dit le règlement, au lieu d'atténuer, aggrave le délit ». Il fallait, pour faire tourner Moulin, déchaîner la tempête. J'éclatai :
Sacré mille milliards de tonnerres ! Voulez-vous déguerpir? ou je vous fous huit jours de cachot !
Moulin était déjà dehors, rampant, roulant sur lui-même, entraînant la couverture dans sa fuite. Il culbuta le long des trois échelles, alla choir dans la mare, et grogna d'une voix de désespoir :
Ah ben... Merde alors !
Le lendemain je le fis comparaître :
Moulin, vous vous adonnez à l'ivrognerie...
Lieutenant...
Silence !.... Ivresse absence injustifiée de deux jours « abstention à dessein d'obéir en présence de l'ennemi ».... Demain vous rejoindrez la batterie.
Oh ! lieutenant...
Silence.. Voue m'avez servi fidèlement pendant deux mois, vous avez fait preuve d'un admirable dévouement et d'une grande bravoure sous le feu : je vous propose pour la médaille militaire. Oh !...
Le regard de Moulin se noie dans une extase. -- Oh ! ma mère !...
Alors il entre dans la voie des confidences : Ma pauvre mère, dit-il, m'avait si souvent dit : je voudrais tout de même bien te voir une fois en ribote, Joseph. Eh bien ! je l'étais rudement, hier, en ribote ! Ah ! la pauvre femme ! j'aurais bien donné cent sous pour qu'elle pût me voir I
Elle aurait vu quelque chose de beau, madame Moulin !
Et avec la médaille militaire, encore !...
Le lendemain, Moulin fit ses adieux, tâchant de prendre un air triste, mais au fond rayonnant : comme il s'éloignait d'un pas allègre, le nez au vent, j'entendis qu'il sifflait sur un ton horriblement faux ce qui, chez lui, était le signe d'une grande joie intérieure.
Mes nouveaux aides étaient là. On m'en adjugeait deux : Cornez, un noiraud de Liége, dont la vareuse sale s'ornait d'un galon de brigadier, Liénart, un ingénieur, volontaire : il représentera l'élément intellectuel. Tous deux sont connus pour leur bravoure.
Je mets immédiatement à l'épreuve leurs qualités militaires :
Il n'y a pas de logement, leur dis-je ; vous allez vous chercher une guitoune à portée de voix d'ici. Il faut que dans une heure vous soyez installés.
Une heure après c'est fait : le dortoir est construit, la gamelle est au feu : ils savent tirer leur plan c'est bon. |